20 mars 2020.
Jour du printemps. Tout renaît.
C’est ce jour que commence ton grand voyage. Tout s’est précipité, je n’ai rien vu venir. Mais peut-on prévoir la mort ?
J’ai pas toujours tout fait bien, mais on s’est aimés, tellement !
Par le passé, tu es revenue deux fois après avoir sauté de la fenêtre. La première fois, tu as reconnu ma voix alors que j’étais au téléphone et tu as couru vers moi en chantant. À moins que ce ne fût en m’engueulant. La seconde, tu m’entendais rire avec mon invitée. Tu étais là, assise, en bas de l’immeuble. En bas de chez moi. Chez nous. Chez toi.
Tout s’est précipité. Une semaine pas comme les autres. Tu es une guerrière qui en a vu d’autres ; mais ce combat-là était trop lourd. Il a fallu prendre une décision une fois tous les paramètres connus.
Pas eu le temps de faire un dernier câlin dans notre cocon, pas eu le temps d’un dernier massage ventral. Pas eu le temps d’une dernière partie de cache-cache. Pas eu le temps du rituel de l’olive qui avait sur toi un effet euphorisant. Pas eu le temps… À la clinique, j’ai quand même apporté avec moi un savon d’olive planqué dans ma poche et avec lequel j’ai enduit mes mains. Pour que la dernière odeur que tu sentes soit celle de ton pêché mignon, malgré l’absence de l’effet escompté.
Aux confins de mon cœur confiné se mêlent les plus beaux souvenirs. Ta beauté. Ta grâce. Ta façon de vivre, d’être au monde, propre à ton espèce si raffinée. Il y a encore ton herbe à chat, pas totalement fanée. Tes bols. Ta litière. Ta brosse. Ta balle. Les boules d’aluminium constellant le lino. Tes mulitples couvertures réparties en divers recoins de notre caverne. Dans l’armoire tout en bas. Dans l’armoire tout en haut. Au-dessus de l’armoire d’où tu domines le monde et observes le courage des oiseaux dans les arbres, en toute saison. Dans ton canapé. Tout est là, en place. Et moi avec mes doutes, ma culpabilité, mon ombre. Mes larmes. Je me réjouissais de profiter de ce confinement pour passer tout mon temps avec toi sans compter. Je me raccroche à des petites choses qui semblent bêtes. Une croquette qui traîne, une griffe sur l’arbre à chat, des poils sur la brosse. Je te vois, pourtant. Partout. Je te sens. Ici c’est chez toi.
Quelques minutes avant de te laisser partir, tu apparaissais en forme, les yeux grand ouverts, le désir de te barrer de cette putain de clinique qui sent les médocs. J’ai senti en toi encore un élan de vie. Comme si tu étais prête pour rentrer à la maison. J’ai posé la question : « Et si finalement je la ramène ? » La veto a répondu : « Ce ne serait pas pour très longtemps, et dans la douleur… »
Te voir reprendre du poil de la bête m’a beaucoup perturbé. Le chant du cygne, peut-être. J’ai déposé près de toi quelques brins d’herbe à chat, celle que tu n’as pas eu le temps de finir.
Merci de toutes ces belles années que tu m’as fait vivre. Tu avais dix-sept ans, peut-être dix-huit. Quinze ans de vie commune. Autant dire, la femme de ma vie ! Toi qui es née dans la rue et que j’apercevais parfois en bas dans le quartier, sans imaginer qu’on allait se rencontrer et que tu allais m’adopter.
En partant, je rappelle à la veto qu’elle est celle qui portera le dernier regard sur ma reine. Je devine son sourire gêné sous son masque. Je ne peux assister à l’instant ultime en raison de l’état d’urgence sanitaire. Déchirement.
Sur le chemin du retour, je pense à toi. La profondeur de tes yeux de cosmos me sonde encore, tandis qu’aux fenêtres mes concitoyens confinés applaudissent les soignant..e.s à l’heure prévue. Dans l’air, je sens une odeur de printemps.
Tout renaît.

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