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Texte écrit par Io Camille Kaze Canon, qui accepte de partager sur LAT quelques extraits de son roman à venir…

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Le réveil enclenche sa mélodie infernale, son vacarme assourdissant… « Oui, oui, oui ! C’est bon ! ». C’est une des inventions les plus cons, les réveils. Une époque de dingue en somme faite pour une race de dingues : l’Homme. Elle n’a pas vraiment envie de se lever mais il va bien falloir. Ça fait des mois que ça dure. Et ça fait des mois qu’elle se réveille avec la troïka dans la tête, les pauvres s’empilant sur les trottoirs comme de vieilles bêtes usées, les boîtes se vidant ou plutôt délocalisant vers des petites mains payées toujours moins cher, les pays spoliés par les banques, les plaintes des gens et leur visage morose dans les rues. Quelle misère que leur vie, en effet.

Une journée de plus à faire quoi ? En premier lieu lire tout et n’importe quoi sur la page actualités des chiens de garde avant de passer sur l’actualité, qu’elle désigne comme étant la vraie, des journaux indépendants. Le tout sur un fond de musique, histoire de ne pas déprimer. En ce moment elle écoute le best of des Beatles téléchargé illégalement. Ce mot seul lui arrache un sourire : illégalement. Une façon pour elle de s’immiscer dans une révolution qu’une multitude semble encore espérer. Certes, la colère gronde partout. Elle enfle, prête à exploser. Divers articles débattent sur le sujet, tandis qu’elle ne voit toujours rien poindre à l’horizon. Elle pense, peut-être à tort, que l’espoir tue la révolution. Chacun se doit d’être le changement qu’il veut voir dans le monde comme le disait Gandhi. Avant cela, inutile d’espérer voir le monde changer.

Elle, c’est Léa. Une vingtaine d’année seulement et déjà une longue liste de petits boulots, les uns plus mal payés que les autres, à son actif. Etre jeune en 2013 n’équivaut guère à une croisière sur un long fleuve tranquille. La précarité elle la connaît depuis l’âge de 16 ans, tandis qu’elle avait décidé de quitter les bancs de l’école et ce, sans aucun regret. Noam Chomsky dit : « Quiconque a fréquenté les enfants sait qu’ils sont curieux et créatifs. Ils veulent explorer les choses, comprendre ce qui se passe. Une bonne partie de l’éducation scolaire consiste à leur ôter ce goût et à les insérer dans un moule, à les faire se tenir bien, cesser de réfléchir, à les dissuader de causer des problèmes. Cela commence au jardin d’enfants jusqu’au stade que décrivait Huntington, consistant à écarter d’eux la populace. Les gens sont censés être des producteurs obéissants, faire ce qu’on leur dit, passer le restant de leurs jours à consommer passivement. ». Une fois parvenue au collège, elle avait très vite saisi ce concept. Elle était pourtant brillante et avait suivi une scolarité sans histoire. Et c’est justement pour cela qu’elle avait préféré la voie autodidacte pour son devenir, au grand dam de son entourage. Elle s’aide depuis lors de livres et d’articles qu’elle choisit soigneusement. La télévision, bien évidemment, ne fait pas partie de son monde.

Debout devant la fenêtre ouverte, elle savoure cette journée de juin qui s’annonce bien. Musique à gogo, soleil caressant les immeubles et les routes bitumées. Les corneilles dans les platanes bordant sa rue font un vacarme d’enfer entre deux morceaux de musique. La journée promet d’être chaude. Et sa nuit froide.

Elle passe son après-midi dans la librairie qu’elle aime tant fréquenter. Plusieurs livres ont retenu son attention et elle a enfin de quoi se les payer. Le changement passe aussi par là. Acheter utile et non futile. Les boutiques pleines de vêtements ou de parfums ne l’attirent pas. Elle se contente de peu, résolue à ne pas se laisser prendre au piège par des publicités qui, pour vendre, font croire à la multitude que porter telle marque la révélera « cool » ou encore dotée d’un « grand méchant look ».
A son retour, elle se concocte son unique repas de la journée. Là aussi les slogans « trois produits laitiers » et « 5 légumes et fruits » par jour ne sont pas de mise. Son corps sait mieux que toute cette propagande qui ne cherche elle aussi qu’à vendre, ce dont il a besoin. Et elle l’écoute pour ne manger que lorsque la faim se fait ressentir, c’est-à-dire une fois par jour. Elle a également abandonné la viande en découvrant les usines qui la produisent et les scandales alimentaires. Elle n’a jamais connu le lait sorti tout droit du pis de vache, mais sa mère restait toujours perplexe en découvrant qu’un litre de lait remisé au réfrigérateur pouvait conserver sa « fraîcheur » au bout d’un mois : « Avant, le lait tournait au bout de deux jours ». Cette constatation suffisait pour lui laisser à penser que le lait n’est plus du lait mais un concentré de conservateurs, d’hormones, d’antibiotiques et autres saloperies. Les nombreuses appellations ridicules données à ce breuvage aujourd’hui insipide ne remplaceront jamais ce lait dont lui parlait sa mère.

Vingt et une heures approchent au terme d’un temps passé à lire. Elle enfile une veste polaire, enroule une écharpe autour de son cou et met des gants en poche. Ça l’amuse de sortir ainsi de chez elle, tandis que la température extérieure avoisine les 20 degrés. Les voisins qui la croisent ainsi vêtue, la prennent pour quelqu’un d’extravagant. Mais comment leur expliquer que l’asservissement passe aussi par là, tandis qu’ils fuient pour rejoindre leur logement ?

Elle démarre la voiture et prend la route, traînant dans son sillage, fenêtres ouvertes, un son des années soixante. Elle, elle est rock n’roll avant tout. La musique actuelle, de merde comme elle la désigne, n’est pas de son goût.

Elle arrive devant le dépôt. Elle frissonne déjà. La température à l’intérieur ne dépasse pas les trois degrés. Les employés se retrouvent dans la salle de pause pour boire une boisson chaude avant d’affronter le froid mordant des halls. Ce travail est un des plus barbares qu’elle ait connu. La tâche consiste à déambuler toute la nuit dans un énorme frigo en tirant derrière soi un tire-palettes garni de produits frais. Yaourts, douceurs au chocolat, fromages, sont trimbalés d’un bout à l’autre du hall, empilés sur une nouvelle palette, avant d’être acheminés vers des super ou hypermarchés en demande. L’ambiance y est bonne. La plupart de ses collègues ont son âge. Et puis bon, un emploi est un emploi. On teste, on résiste ou on abdique. Enfin pour Léa. La plupart veut se voir embauchée par peur des lendemains. Elle est plutôt altruiste, si un boulot ne lui plait pas, elle préfère le laisser à d’autres. Elle choisit toujours la façon dont elle sera employée, c’est un de ses leitmotivs. Se donner le choix. L’esclavage a un prix.

Ce soir elle fait équipe avec Nicolas, un type mordu de reggae. Il travaille toujours muni d’écouteurs sur les oreilles. Pour l’échange, ce n’est pas terrible. Mais ils ne sont pas là pour philosopher, si ce n’est durant la pause. Elle lève la tête et aperçoit les deux chefs au chaud, dans leur mirador dressé au milieu du hall. Ils sont debout, derrière la paroi vitrée, à contempler les faits et gestes de chacun. « Arbeit macht frei » pense-t-elle. Elle se faufile derrière le mur occasionné par les palettes pleines de produits et se met au travail. Toute la nuit ils la passeront à empiler des cartons, à scanner les produits et une fois la palette terminée, l’achemineront dans le hall prévu pour les expéditions.

Au bout de la nuit, elle et Nicolas finissent avant les autres. La consigne est de rejoindre les plus lents pour les aider à finaliser leur lot. A cinq heures du matin, la commande est enfin prête à être expédiée. Léa peut enfin rentrer chez elle. Une fois sous la couette, elle mettra une heure à s’endormir, transie de froid, claquant des dents. Elle se demande combien de temps elle tiendra, encore. Certains s’immolent au sein de Pôle emploi parce qu’ils ne trouvent pas de travail et d’autres se suicident sur leur lieu de travail parce qu’ils y sont mal. Elle préférerait s’en passer, de cette forme d’esclavage, pour tout dire. Et elle compte bien y parvenir. Là encore, on ne peut affirmer que nous sommes tous égaux. Certains sont voués à obéir aux ordres d’une poignée, incapables qu’ils sont de se prendre en main, d’autres non. Ils feront tout pour éclater le moule. Pour exister réellement.[divider]

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