Chroniques du ver sot : Les mouches et le calva


Humour / vendredi, janvier 13th, 2012

Me voici arrivé à Cabourg la normande, après avoir traversé notre belle France et ses paysages pittoresques.
Vous avez remarqué que lorsque vous êtes ailleurs que dans votre bled, vous avez tendance à magnifier les endroits que  vous visitez ?
Dans mon Languedoc natal, là ou les autoroutes et les TGV vomissent des milliers de curieux dès que la moindre vacance s’annonce, souvent ce genre d’affirmation fuse de la bouche du touriste lambda :
–    Ho, ce que c’est joli chez vous, vous en avez de la chance d’habiter un coin pareil.
Y’a des baffes qui se perdent, car soit le touriste en question se barre en fin de congés et il ne connaitra jamais la tristesse des plages vides et froides, soit il reste chez nous et, arrivé janvier, il a comme des envies de suicide tellement c’est dur de s’imaginer un joli coin d’été balayé par les bises d’hiver.
C’est d’ailleurs pour ça qu’ici, pour se dire bonjour, on se fait la bise même en été : pour ne pas perdre l’habitude.
L’avantage de Cabourg, c’est que même en belle saison t’as parfois l’impression d’être en morte saison ; c’est certainement pour ça que les rosbifs et les ricains ont préféré attendre juin pour débarquer ici en 44 : après six mois sans soleil, les fridolins devaient avoir le moral en sucette.
Toute cette côte fleurie respire la mer à la campagne et le seul phénomène qui me file un peu le tournis c’est lorsque le soleil flirte avec l’horizon bleu de la mer : ici ils l’appellent le coucher de soleil mais chez nous, sur notre grande bleue, c’est le lever du soleil. C’est pas les mêmes heures de contemplation
Espérons que c’est le même soleil pour les deux côtés…
Je suis ici… au fait pourquoi suis-je en ces lieux magiques ? Ah oui, je suis envoyé par un ami pour dénouer un imbroglio juridico-famillio-relationnel du à un trompe l’œil qui oppose deux familles depuis l’ennui des temps.
L’ami en question, Gégène (dont je vous ai déjà causé) possède par héritage une ferme sise à Périers-en-Auge à l’intérieur des terres, à côté de Cabourg, et ses métayers ont des problèmes avec leurs voisins qui sont aussi des cousins de derrière le rideau.
Il faut dire que dans toutes nos campagnes françaises, à l’époque où les moyens de déplacement frôlaient l’inexistant, on recourait souvent aux alcôves pour souder les affaires, et les descendants de ces relations sans cesse tueuses étaient non seulement des consanguins sans famille mais aussi des cons sans gain et sans travail ; la misère, quoi !
Mais la solidarité rurale n’étant pas un vain mot, pour éviter le chômage tout ce petit monde vivait sous le même toit fait de chaumage.
Ha, les traditions !
Oui, seulement les problèmes de promiscuité sont toujours nés de la proximité et c’est ce qui se passait entre les deux familles que je viens voir : les Le Moyne et les Houël
–    Boujou, m’siu, qué ça s’ra? Ce normand là m’a l’air franc et accueillant
–    Bonjour, vous êtes monsieur Le Moyne ?interroge-je
–    P’têt ben, c’est pourquoi ? C’est pourtant vrai qu’ils ne répondent jamais franco, j’avais oublié
–    Je m’appelle Marcus et je viens de la part de Gégène Marcoti votre propriétaire pour trouver une solution à vos déboires avec vos voisins
–    Ben… c’ty pas trop tôt qu’le Gégène s’intéresse à nous aut’s
–    Avez-vous un instant pour qu’on en parle ?
–    Entrez donc chez nous me dit-il en faisant un grand geste de bienvenue
Et au bout de deux heures commencées au cidre puis poursuivies au calva je connais à peu près sa version des évènements.
Les deux fermes des Le Moyne et des Houël  sont toutes voisines, leurs femmes sont toutes cousines, leur vaches sont toutes limousines et leur voiture aussi. Ca unit ces trucs là.
Juste que la gonzesse à Houël, malgré son mètre cinquante, elle aurait comme des envies de grandeur et v’la quelques mois, sur sa façade, contigüe à celle des Le Moyne, elle a fait peindre un grand trompe l’œil qui attire forcement le regard du chaland qui passe : avec la paille au pied de la façade, on peut croire à un grand champ en pleine fenaison alors que le mur des Le Moyne, on dirait plutôt un mur de merde envahi par la merde; ça tranche, forcement…
Réaction de la mère Houël : elle a exposé devant sa façade à elle, une poutre qui aurait une valeur inestimable car donnée à sa famille en 1670 par le célèbre jardinier de Louis XIV, André Le Notre.
Oui mais voilà : vu de loin on ignore la valeur entre insectes de l’inestimable poutre et on ne peut voir qu’une poutre de merde devant un mur de merde.
A mon avis les Le Moyne sont dans la merde…
J’essaye bien de leur faire comprendre que, comme aurait dit Claude Darget, les ours et les couleuvres ça ne se discute pas et si son voisin a envie de peindre sa façade il n’est pas obligé de représenter des bouses uniquement pour se mettre au diapason avec son voisin, si cousin soit-il; encore que… depuis cette histoire leur cousinage a bien réintégré les alcôves.
Afin d’avoir tous les sons de cloches, le lendemain je vais toquer chez les Houël et après le cidre, on attaque le calva; ce doit être une tradition du terroir et force est de constater que la nature a bien fait les choses : planter des pommiers dans une région où l’on fabrique du cidre et du calva : chapeau le créateur.
Le son de cloche du voisin incriminé est sensiblement pareil sauf que, comme affirme son mètre cinquante de moitié, c’était voulu pour que le voisinage ne confonde plus merde et démerde
–    Car voyez-vous monsieur, nos vaches sont lavées régulièrement mais nous attrapons quand même les mouches de celles des voisins qui sont pleine de merde.
–    Et que vous apporte le trompe l’œil ? je pose la question tout en me doutant de la réponse
–    Ben, au moins,  tout le voisinage sait d’où viennent ces putains de mouches à marde ! et ch ‘é red bi com cha na! ce qui veut dire que c’est très bien comme ça.
Il faut bien admettre que la logique des Houël est assez incontournable et je ne vois aucun terrain d’arrangement entre les deux familles.
Essayez de carburer avec ma pomme (c’est le pays)
Je ne peux pas demander aux Houël de badigeonner leur mur avec de la bouse de leur vaches si propres soient-elles et je doute que les Le Moyne soient capables de comprendre les sens de la propreté et de l’esthétique.
Je passe un grand moment de solitude jusqu’au moment où mes classiques me reviennent.
Je retourne chez Le Moyne et après la tradition cidre/calva je réunis le couple avec ses mouches.
–    J’ai p’têt ben une solution à vous proposer
–    Allez-y donc m’encourage le chef de famille décomposée
–    Est-ce que vous croyez en Dieu ?
–    Ben surtout en fin d’sei quand j’m’arsouille et qu’ le calva me fait oublier les  vicissitudes de cette putain de vie de merde (décidemment c’est son milieu favori)
–    Respectez-vous les morales de la bible ?
–    J’le jure su la têt’ de ma flannyire de femme
–    Etes-vous prêt à écouter et appliquer le verset 6/4 de l’évangile de Luc ?
–    Vas-y donc que j’m’y rappelle pus
–    Je vous le cite: « On voit toujours la paille du trompe l’œil du voisin mais jamais la poutre de Le Nôtre »
–    Ha ? L’ahurissement simultané des conjoints Le Moyne est pathétique
–    Cela signifie surtout qu’il faut arrêter de regarder chez son voisin pour être heureux, et je vous garanti que ça vient pratiquement tout de la bible assure-je
–    Ben si la bible le dit on a pus qu’a…
Ben vous me croirez si vous en avez le temps, mais depuis ce jour là, les Le Moyne et les Houël ont renoué les liens famillio-cidro-calvadosiens et ils fêtent ça tous les soirs au clava !
Avec les mouches…

Lu 181 fois

Téléchargez l'article au format

2 réponses à « Chroniques du ver sot : Les mouches et le calva »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.