Coup de coeur : La ballade du Calame, d’Atiq Rahimi

 

En 2015, Atiq Rahimi publie La ballade du Calame aux éditions L’Iconoclaste.

Le portrait intime d’un écrivain « tissé d’exil »

À travers l’écriture de ses souvenirs, de ses réflexions, poèmes et parfois pour suppléer aux mots, des lettres dessins, Atiq Rahimi propose un récit intime et poétique, une méditation sur ce qui reste de nos vies quand on perd la terre de son enfance.

« J’ai beaucoup parlé de ma terre natale, des femmes blâmées, de la guerre qui a emporté mon frère et 
dispersé ma famille aux quatre coins du monde… Mais je n’ai jamais évoqué mon exil. 
Dès que je me m’apprête à le décrire, je suis démuni, muet, comme devant un trou noir. 
L’exil est une voie sans retour. Une fois dedans, on ne parvient plus à s’en défaire. 
On devient à jamais un être errant, on est tissé d’ailleurs. 
Je suis comme le callimorphe, ce papillon migrateur aux ailes noires, zébrées de blanc, 
qui après avoir quitté sa chenille est condamné à voler nuit et jour. »
208 pages 

Extrait – p.11-12-13

« Au commencement…

Il fait nuit.
Et le verbe est toujours absent.
Je suis dans mon atelier,
un territoire intime où se retirent mes désirs inachevés;
une écritoire par intermittence, où s’inscrivent silencieusement mes rêves et mes cauchemars avant qu’ils ne deviennent des souvenirs lointains, volatils.
Devant moi, au mur, une galerie de photos et de reproductions picturales,, exposant des êtres figés dans leur errance. Des corps bannis, chassés, perdus…
L’exil c’est laisser son corps derrière soi, disait Ovide.
Et avec son corps, ses mots, ses secrets, ses gestes, son regard, sa joie…

Ces images, que j’ai collectées et accrochées depuis un an, composent une mosaïque de visages et de corps -connus ou inconnus, imaginaires ou non-, tous, comme moi, condamnés par l’Histoire à l’incertitude de l’exil. Chaque regard suspendu est un roman; chaque pas perdu, un destin. Ces êtres migrateurs, égarés dans les marges de la terre, suspendus dans la nébuleuse spirale du temps, me regardent chercher désespérément mes mots, mes souffles, afin de pouvoir décrire leurs rêves, conter leurs périples, porter leurs cris…
Le désastre, qui les a chassés de leur terre natale, refuse de se nommer… Il blâme la voix, déhotte les mots.
La parole est en errance.
Et le livre, sa terre promise, se refuse à l’accueillir.

Ces images du désastre ont le pouvoir suffocant d’une cicatrice qui ravive, à chaque fois qu’on la regarde, la douleur que l’on a éprouvée au moment de la blessure. Une sensation étrange, impossible à exprimer par des adjectifs et des adverbes. Elle laisse l’écran de mon ordinateur vide. Aussi vide que mon crâne.

Je contemple ces photos et ces tableaux comme mes propres cicatrices.

Ostracisé comme eux,
j’ai le même passé,
le même sort incertain,
les mêmes blessures…

Pourtant, il y a une image qui manque ici, sur le mur. Mais elle hante mon esprit vagabond. Une image, une seule. Celle d’une étendue déserte, drapée de neige, un espace suspendu dans les temps; un moment charnière dans ma vie que je raconte toujours, partout. Inlassablement. Et à chaque reprise, j’ai l’impression que je le relate pour la première fois, alors que je le remâche avec les mêmes vocables, les mêmes phrases, les mêmes détails… C’est mon psaume. »

 

Illustrations :

- Au soin de la mort, Callimorphies, 2014 © Atiq Rahimi

- Représentation de l’auteur, enfant, dans les bras de sa mère

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