La richesse d’un père

 

Les enfants cueillaient des mûres au rythme de la stridulation des sauterelles qu’ils prenaient pour un chant dont ils improvisaient les paroles, la bouche pleine. Le va et vient de leurs petites mains imitant le frottement des  élytres, passait une fois sur deux par le seau en plastique déjà presque rempli. Les sourcils de Solange se froncèrent aussitôt que ses yeux se posèrent sur son petit frère, dont elle avait la responsabilité – charge qu’elle prenait au sérieux – et qu’elle découvrit le maillot de corps maculé de rouge et de noir.

– Maman va te gronder, je t’aurais prévenu ! Les taches ne partent pas….

Le petit haussa les épaules en s’essuyant les lèvres avec le bas du tee-shirt.

– Ne mange pas celles du bas ! C’est dangereux ! Le maître en a parlé en classe, les renards font pipi dessus et tu peux attraper la rage si tu en manges.  Pas vrai, François ?

–  Possible, mais Vincent ne risque rien, il est immunisé ; de toute façon, il est trop tard et puis nous avons fini, montrez vos seaux…

–  ça veut dire quoi inumisé ? J’suis pas tout nu…

–  Si tu ne veux pas te faire gronder autant ne pas rentrer tout sale, donne ton maillot. Solange le rincera dans le ruisseau, tu n’auras qu’à dire que tu es parti sans, personne ne s’en souviendra. Il fait trop chaud, de toute façon. Allez, dépêchons, les bonnes sœurs attendent la récolte, on aura tout juste le temps de passer chez madame Franz. Des Jésus pour tout le monde ?

– Non ! Moi je préfère les souris au chocolat

– moi, les réglisses !

– et moi les roudoudous !

– C’est moi qui déciderai, rendez-vous aux garages d’ici une heure.

François,  12 ans, l’aîné des garçons de la famille et chef de la bande avait su négocier avec les sœurs du couvent voisin la production de mûres dont elles confectionnaient des gelées immangeables qu’elles vendaient à la fête de Marie.  Il sortit de la poche de son bermuda un sac en plastique qu’il ouvrit face à chacun des sept récoltants du jour, transvasant fièrement les fruits amalgamés de leur seau jusqu’au sac en plastique, tandis que mentalement le plus grand les convertissait en bonbons qu’il achèterait plus tard dans l’épicerie de madame Franz. Pas mal, opina-t-il.

C’est sur le chemin du retour qu’ils croisèrent Clarisse, échevelée, courant à leur rencontre. Elle mit du temps à reprendre son souffle, des gouttes de sueur perlant sur son grand front dégagé, les mèches de ses chevaux collées contre ses joues plus rouges que le fond des seaux des enfants.

– vite ! vite !

C’est tout ce qu’elle réussissait à sortir.

– C’est maman ? Elle est morte ?

– Mais non, idiote ! C’est papa !

– Quoi papa ? Qu’est-ce qu’il a ?

– Rien de grave, je ne dois rien dire mais vous avez intérêt de rentrer vite fait à la maison, et toi aussi François… Où est passé ton maillot, toi ? Tu veux chopper un coup de soleil ? T’as de la chance, tiens…

– moi, je passe au couvent, et puis chez la mère Franz, je vous rejoins plus tard, t’as qu’à te charger de la marmaille, j’ai à faire.

– fais ce que tu veux, mais tu ne viendras pas pleurnicher ensuite… Pff, t’es décidément qu’un petit joueur, on s’en fiche de tes mûres pourries, fit la plus grande en balançant un coup de pied dans le sachet que son jeune frère tenait cependant bien en main et qui dégoulina le long de ses jambes.

– imbécile !

– petit joueur !

Personne ne fit grand cas de cette altercation banale entre les deux grands qui se disputaient sans cesse l’autorité du reste de la bande. Ils marchèrent en silence une bonne centaine de mètres avant de reprendre leur interrogatoire.

– Bon alors ? Tu racontes ou tu joues encore ta maîtresse d’école ?

Clarisse arborait un sourire de madone en ménageant ses effets.

–  Maman m’a fait promettre de rien dire ; c’est elle qui veut annoncer la bonne nouvelle.

– Une bonne nouvelle ??? On récupère notre chambre ?

– Mais qu’est-ce qu’il est bête celui-là !

La chambre des garçons était annexée depuis plus de trois semaines par l’oncle Fred et sa femme, que leur père n’avait eu d’autre choix qu’héberger face à une nouvelle déconvenue financière. Les enfants l’aimaient bien cet oncle un peu fantasque mais ils commençaient à se lasser de partager à quatre la petite chambre des filles. On leur avait dit que ce serait parfait de faire du camping pendant les grandes vacances, mais finalement cela n’avait rien de si génial que ça. Tata Lisa les avait fascinés au début, par la couleur quasiment blanche de ses cheveux qu’elle entretenait mal depuis son arrivée. On devinait à présent les racines de son cuir chevelu tracer une route goudronneuse au sommet de son crâne et ils s’étaient tous accordés avec leur mère pour juger ce laisser-aller très mal approprié. Tout comme ses ongles peints qu’elle ne prenait plus la peine d’entretenir et qui laissaient deviner une virgule de crasse à ses extrémités. Sans parler de son langage vulgaire qui faisait rire les enfants mais offusquait la mère.  Elle supportait de plus en plus mal cette jeune femme de 15 ans sa cadette se balader en petite tenue jusqu’à midi passé, n’aidant en rien sa belle-sœur dans les tâches ménagères mais passant son oisiveté à chouchouter son mari ou jouer avec les enfants en riant grassement. Dans la salle de bain, au dessus du lavabo, sur la tablette en verre, trônait une bouteille d’ « Eau Précieuse » qui, à elle seule, résumait toute la rancœur maternelle.  «  Pour ça, ils trouvent toujours de l’argent… »  C’est que l’oncle Fred avait une peau délicate qui ne tolérait aucun autre produit. N’est-il pas le plus beau, votre oncle ? Esquivait tata Lise en se lovant dans ses bras. Oui ! Oui ! S’enjouaient les enfants  avant de rectifier : « après papa »… Evidemment !

– alors, t’accouche ?

– oh ! Je vais le dire à maman !

-toi, la rapporteuse, ta gueule !

– bon, c’est d’accord, mais jurez-moi d’abord que vous ne direz rien, je ne vous ai rien dit, c’est clair ?

– juré !

– juré !

– je n’ai pas le droit de jurer mais je promets de ne rien répéter.

– oh la pimbêche ! Bon, vas-y !

– nous allons partir en vacances ! Papa veut qu’on choisisse entre la mer et la montagne…

– LA MER ! La mer !!!!

– maman veut la montagne…

– tu dis n’importe quoi pour nous faire marcher. Comment on partirait d’abord ?

– papa va acheter une voiture !

–  j’te crois pas, c’est encore une de tes blagues, c’est nul !

– pas cette fois, je te jure !  Tu te rappelles quand ils sont partis avec tonton Fred, ce matin ?

– j’suis pas débile, quel rapport ?

– ils étaient au café

– ça, c’est une grande nouvelle !

– ils ont joué au tiercé…. ILS ONT GAGNE ! Le tiercé dans l’ordre ! J’étais avec eux, ils ont gagné, j’te dis !!!!!

– t’es qu’une sale menteuse ! Si ce que tu racontes est vrai, donne les numéros !

– j’m’en souviens plus, mais c’est vrai, on est riche !

– la preuve que tu mens !

– si je mentais, j’inventerai trois chiffres, paysan de la lune ! Rien de plus facile…

Le garçonnet envisagea cette possibilité  dans un recueillement où chacun se perdit. Etre riche, est-ce que cela allait changer quelque chose à la rentrée ? se demandait Solange.

– J’veux pas déménager, murmura-t-elle.

– et moi je ne te veux plus dans ma chambre !

– c’est pas ta chambre, c’est notre chambre.

– sois pas stupide ! Chacun aura sa chambre, ses affaires, et moi j’aurai un tourne-disque !

– moi aussi j’aurai ma chambre ? demanda le cadet.

– bien sûr ! On aura même une bonne ! Et un chauffeur qui nous conduira à l’école… tous les jours tu auras un pain au chocolat pour le goûter !

– comme le chien de madame Ziegler ?

– lui, il a droit qu’à un croissant ; toi, tu auras un pain au chocolat !

– wow !

– mais on va pas partir quand même ? Continuait de s’inquiéter Solange.

– Quelle cruche, celle-ci ! Tu veux rester toute ta vie dans cet immeuble, entourée de péquenots ? On est obligé de partir, sinon on sera toujours des pauvres, tu ne comprends même pas ça ?

Non, la petite fille ne comprenait pas grand-chose à part que la vie paisible qu’elle menait jusqu’ici allait se trouver bouleversée. Elle ne voulait rien changer, elle. Ni d’amis, ni d’école, ni de maître, ni de curé, ….et ma communion alors ?

La bande se sépara à l’entrée de l’immeuble. Les quatre enfants y pénétrèrent après avoir encore juré de rien rapporter. Ils allaient feindre la surprise, mais pas l’enthousiasme qui les fit gravir les trois étages dans un brouhaha qui couvrit les éclats de voix adultes.

Aussitôt le salon investi, ils comprirent que les choses ne se dérouleraient pas tout à fait comme ils l’avaient prédit. Un silence lourd s’abattit dans la pièce et la mère, sans cacher les larmes qui perlaient, leur ordonna à voix basse d’aller dans leur chambre.   A la façon dont le père ne releva pas la tête, ils devinèrent qu’il n’était plus question ni de vacances au bord de la mer, ni de voiture, ni de déménagement. Dès que Clarisse ferma la porte de leur chambre à coucher, les voix s’élevèrent à nouveau.

– Mais laisse-moi la fouiller, cette traînée !

C’était la mère qui parlait, usant d’un vocabulaire nouveau, la voix pleine d’une rage à peine contenue.

– Je ne te laisserai pas insulter mon propre frère ! Excuse-toi !

– Mais tu ne vois donc rien ? Ouvre les yeux, rien qu’une fois…. Et c’est comme ça qu’on te remercie ? Et tu ne vas rien dire, tu vas te laisser faire, encore ? A croire que tu n’as que ce tu mérites….

Après quelques minutes de grande agitation, la porte d’entrée claqua. Les enfants, penchés à la fenêtre virent partir le couple, devenu tout petit.

Inquiets du silence qui régnait désormais, ils sortirent un à un de la chambre, s’engouffrèrent à pas de loup dans le couloir obscur, tapissé de frais par la mère qui avait choisi une teinte cramoisie parsemée de fleurs de lys, et se postèrent à la porte vitrée du salon. Les parents, immobiles dans leur fauteuil respectifs, fumaient. La mère pleurait ; le père tenait sa tête entre les mains avant de la relever et croiser le regard soucieux des enfants. Il sourit et fit un geste. Venez, n’ayez pas peur, ce n’est rien…

A peine enregistré le regard offusqué de la mère, les enfants obtempérèrent. Le père prit les plus petits sur ses genoux, tendit ses mains aux grands.

La voilà ma richesse ! Ma seule et unique richesse : mes enfants !

La mère se leva et rejoignit la cuisine sans mot dire. Besoin, sûrement de reprendre ses esprits avant de revenir sur ses pas et maudire.

Votre père a gagné le tiercé d’aujourd’hui mais votre tata Lise a perdu le ticket. Egaré le billet gagnant ! Évaporés les rêves, enterré notre dernier espoir, mais cela n’est pas grave, puisqu’on vous a, n’est-ce pas ?  Les enfants ne la revirent plus jusqu’au lendemain.

Ce reproche rejoindrait les autres les soirs d’orage ; en attendant, le père continuait de louer une richesse inscrite dans chacune des petites têtes à portée de sa large main. Il protégerait toujours aussi son petit frère dont il ne remit jamais en doute l’improbable trahison.  Ne vous inquiétez-pas, répétait-il, votre mère finira bien un jour par la voir aussi, cette richesse inégalable, il ne faut pas lui en vouloir…

Quelques semaines plus tard, tonton Fred et tata Lise firent leur retour triomphant à bord d’une voiture de course flambant neuve. Chacun des enfants eut droit à son tour de pâté de maisons au volant du bolide sans rien cacher de leur fierté. Les deux frères s’enlacèrent, leurs femmes s’ignorèrent. Plus personne n’évoqua l’épisode où le temps d’une balade un jour de canicule chacun s’était imaginé riche. La petite fille nommée Solange se trouva soulagée de retrouver à la rentrée, son école avec son maître, ses amis et même le curé.

 

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