Putain, quinze ans que je traîne sur ce trottoir, un bail… J’suis un de ces gars du bitume, de ceux qu’on voit l’hiver à la télé, quand l’actualité se fait molle. Le pauvre type qui dort sur un carton, juste sous le pont que tu peux voir d’ici, mais que tu te gardes bien de reluquer, de peur de t’abîmer la rétine. Moi, je suis collé à l’asphalte comme un vieux chewing-gum usé. Pas question d’hébergement de fortune, quelque soit la météo, tu me trouveras toujours ici. Le jour je fais la manche, la nuit je cède la place aux dames légères. C’est ma vie, mon quotidien.

Ce matin, je n’ai pas à me plaindre, il fait doux. Il y a un peu de vent mais j’m’en fous. Je prends mon poste devant le Café du Coin. J’y ai mes habitudes. Le patron du resto me fait son sketch habituel, il me chasse de sa devanture. Je râle juste pour dire que et je vais me poster à dix mètres. C’est devenu une sorte de rituel entre nous. Paraît que mes guenilles font fuir la clientèle, enfoiré… Dans cinq minutes, je le sais bien, il va ressortir par l’arrière avec un peu de bouffe pour moi. Finalement, c’est un bon zig. Dans d’autres circonstances, on aurait pu être potes. Mais les circonstances…

Je n’ai pas toujours été clodo, moi aussi j’ai eu un joli costume un jour… c’était il y a longtemps. Un costard un peu comme celui de ce type là-bas, qui vient. Il plastronne et pue le fric comme moi les poubelles. Pas la peine de lui demander une pièce, il n’a d’yeux que pour la petite poulette qui lui sourit, les cheveux dans le vent. Il parade, le gazier, prend des poses, fait la roue. Probable que c’est leur premier rendez-vous. Je me marre. Faut dire que l’amour, comme le reste, ça a une durée de vie. Moi j’ai dépassé la date de péremption. Les rares occasions de me faire du bien se cantonnent à de vieux souvenirs.

A les voir assis à la terrasse, je les envie quand même un peu… Si Riri était là, il aurait pu leur jouer du violon, ça aurait été poilant. Mais Riri est parti l’hiver dernier, une putain de bronchite… Le monde est encore un peu plus vide autour de moi. J’ai envie de chialer mais depuis longtemps mes yeux sont secs et les dernières gouttes sont emportées par le vent. Mes deux tourtereaux, eux, se mangent du regard. Ils ne voient même pas que j’existe. C’est vrai qu’en fait, on n’existe pas vraiment, nous autres. On est un peu comme des fantômes qui dérangent plus qu’autre chose.

Merde, j’en vois défiler des gens tous les jours et v’là que ce couple me fait remonter des tonnes de trucs dans le caberlot. Pour oublier, faut que je me trouve un quidam à qui taxer une clope. La première de la journée…

La rue, comme pour beaucoup de mes copains de misère, ce sont les aléas de la vie qui m’y ont conduit. Mon père, je ne l’ai pas vraiment connu et ma mère est morte quand j’avais six ans. Une dame des services sociaux, aussi sympa qu’une averse de mai, m’a fait entrer dans son grand bureau qui sentait la cire et la poussière. Elle a baragouiné des trucs auquel je ne pigeais rien, m’a reluqué quelques secondes, jaugeant mon air timide et apeuré. Elle m’a ensuite déclaré « pas dangereux », je me demande encore aujourd’hui ce qu’elle a voulu dire par là, et placé en famille d’accueil. Ainsi s’est passée mon enfance, changeant régulièrement de maison. Je n’avais jamais de chez moi.

Mes études, je les ai passées dans les foyers de l’enfance. La pension, l’ennui, les bagarres et, pour finir, la fugue. Pas longtemps. Le caïd que j’étais avait dû parcourir une dizaine de kilomètres, sans trop savoir où aller et j’ai échoué dans une ferme, au hasard. Les gendarmes ont eu tôt fait de me récupérer. Un petit tour chez le juge et on m’a envoyé dans l’arrière-pays, dans un élevage de chevaux où on m’a bombardé palefrenier. Laissez-moi rigoler. En fait, je faisais tout ce que les proprios rechignaient à faire. En un mot, la merde, c’était pour bibi. Pourtant, j’y suis resté quatre ans. Au début, c’était obligé, ensuite j’y ai pris du plaisir. Les animaux ne jugent pas.

Là, je me dois de vous me fendre d’une explication. Ne vous trompez pas, je n’en veux à personne en particulier. Ce qu’il m’arrive, j’en suis en grande partie responsable. J’ai fait mon quota de conneries pour en être arrivé là. Et si je vous ennuie avec mes histoires, il faut me pardonner car j’ai un peu perdu l’habitude de faire la conversation. En temps normal, vous avez tôt fait de me tourner les talons, alors pour une fois que je peux tout déballer d’un coup…

L’ado mal poussé que j’étais devint un homme. A l’époque, même le dernier des derniers devait remplir son devoir militaire. C’est une période dont je garde peu de souvenirs. Se faire gueuler dessus par un surveillant, un patron ou un gradé, quelle différence ? J’ai fait mes douze mois, comme les autres. Ah si, deux choses que j’ai ramené de là-bas : la cigarette et un pote…

(A suivre)

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