roman chorale 8/ Destroy

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Cela faisait une semaine que j’étais installée dans cette petite pension familiale tenue d’une main de fer par Mme Bates et j’avais assisté à l’arrivée des deux premiers venus dans la maison d’en face, allouée aux écrivains.  Le drapeau américain déchiqueté flottant sur le mât bancal ne m’inspirait qu’une vague mélancolie. Heimweh dit-on en allemand, ou mal du pays dans une langue qui m’échappait petit à petit comme tout le reste en ce moment.  Depuis deux jours, mère et fils n’évoquaient les français que dans des termes outrés, sous prétexte de fornication intempestive d’un président dont ils ignoraient jusqu’à présent le nom. Désormais, Valérie, Julie et François faisaient partie de leurs univers familier et ornementaient une conversation banale centrée sur la tenue de leur petite maison. Leur expliquer notre Histoire, évoquer Marivaux ou la place du vaudeville dans notre culture aurait été vain. Déjà qu’ils s’étaient mis d’accord, pour une fois, sur l’inutilité de la littérature, je n’avais aucune envie de rajouter une louche aux nombreux préjugés qu’ils ânonnaient à longueur de journée. Cela avait été un petit choc pour moi de me confronter à cette façon de voir,  chercher à tous prix l’utilité des choses, la fonction ou le tarif d’une autre. Les Bates faisaient montre d’une vision si terre à terre de la vie, que j’en frissonnai parfois d’effroi et je m’interrogeai la nuit sur l’éventualité même minime, d’avoir affaire à de vrais psychopathes.

Sans réponse de mon interlocuteur américain, j’avais sur le conseil de ma cousine, pris les devants en m’installant ici. Aller de l’avant, anticiper voire provoquer les choses semblait faire partie intégrante de l’ADN US.  Viens avec 10 000 dollars en poche et je me fais fort de te faire parvenir en moins de temps qu’il ne le faut pour l’écrire, ta green card. Sans elle, tu vas te heurter dans deux mois, et ce n’est pas à toi que je vais apprendre la vitesse du temps qui passe, aux pires déboires. Ils ne te lâcheront pas. Entre temps, la maison sera prête et ton projet n’aura pas à attendre d’autre autorisation pour fonctionner, ok ?  10 000 doll’ fût le prix exact de la vente de ma voiture mais le reste ? Comment bazarder en si peu de temps les affaires amassées, les livres, les meubles, les tableaux, les disques ? Tout cela mine de rien prend de la place mais j’ai heureusement pu compter sur une famille, si ravie de se débarrasser de moi qu’ils se sont chargés de pratiquement tout.

Bon voyage ma petite Marinette, avait prononcé ma mère en essuyant une des larmes artificielles qu’elle venait à peine de s’injecter dans ses yeux secs, d’un geste si précis qu’il ne m’aurait pas du tout étonnée à ce moment-là de la voir, dans la foulée, sniffer une ligne de coke. Allais-je pour la dernière fois peut-être que je voyais ma mère, lui reprocher encore ce nom ridicule dont elle m’avait affublée et qui m’avait occasionnée tant de gêne que dix ans passés sur le canapé d’un psy n’y avait strictement rien changé ? Non ! J’avais préféré mettre un océan entre nous et pour le coup changer de patronyme. My name is Marnie. Marnie Walt. Ne m’appelez plus jamais France, encore moins Marinette. Tant pis pour Delphine, peut-être viendra-t-elle me voir lorsqu’elle aura compris que, fille préférée ou pas, elle ne pourra jamais changer une mère pour laquelle a sacrifié sa vie, sa féminité, son temps et son argent.

Mais j’avais emmené mon chat. Oh pas la peine de ricaner ainsi, hein ! D’abord mon chat, Kaputch est trop vieux pour qu’il s’habitue à nulle autre que moi. L’abandonner aurait signé son arrêt de mort et, d’après mes calculs,  s’il survivait au vol certes dangereux, il pourrait vivre encore cinq belles années à mes côtés. Et puis, surtout, mon chat est mon gagne-pain, même si j’admets qu’il est plutôt trivial de le résumer à cela, c’est la stricte vérité.

Ecrire ne nourrit pas son homme et je suis une femme.

A l’aéroport de Détroit, il y a maintenant une semaine, j’ai vécu la pire angoisse de ma vie (je suis assez privilégiée, je le reconnais) en ne retrouvant pas mon chat avec mes autres bagages.  Après trois heures d’attente interminable, après qu’on m’ait tendue une cage renfermant un horrible lhassa apso qui, en outre s’était chié dessus, j’ai vu débouler une femme immonde, hors d’elle, ayant eu vraisemblablement la même réaction que la mienne en découvrant avec horreur un animal honnis,  mon chat ! Mon vieux Kaputch ! Nous avons un instant partagé la même et ridicule démonstration d’affection exagérée en nous jetant sur notre compagnon. Tout cela pour dire que Kaputch, même dans un état assez lamentable allait se remettre d’aplomb et vaquer à ses occupations, dont je tire les moyens de ma pauvre existence. Bon, j’admets que raconté comme cela, je ne peux qu’inspirer qu’un vague sentiment de dégoût mais je vous assure que dans la vie réelle, on s’en tire plutôt bien, Kaputch et moi et d’ailleurs cela avait commencé dès mon arrivée chez Mme Bates.

J’avais tenu en premier à voir cette fameuse maison d’écrivain, dont je me demandais parfois si elle existait réellement ou si dans ma fougue d’écrivaine je ne l’avais pas inventée. Je ne pouvais y demeurer en l’état et rien ne m’autorisait à le faire pour l’instant. Il fallait au préalable que docteur Popaul prenne la situation et les clés de la maison en main. Mais ce docteur, lui non plus ne me convainc que moyennement. Je ne peux rien dire de plus à son sujet pour le moment mais je me méfie de ce type, comme de ses diplômes. Mais revenons à nos chatons. Juste en face de la maison, bien mieux retapée que sur les photos, se tenait une pension de famille à prix modéré. C’est ainsi que le panneau la décrivait. Lorsque je fis tinter la cloche de l’entrée, c’est le jeune Bates qui m’ouvrit et avant que je n’aie pu prononcer un mot, hurlait dans mes oreilles : MAMY en insistant sur le i. J’ignorais qu’un garçon de sa stature pût monter ainsi dans les aigus. La mère arriva en courant et  poussa sensiblement le même cri en posant les yeux sur la cage de Kaputch. NO ANIMAL HERE ! Décidément, c’était une manie familiale qui allait vite me courir sur le haricot. Un peu de magie s’imposait. Elle fit demi-tour en poussant un cri de douleur, assez grave pour que je puisse en jauger la véracité. ONE SECOND ! Hurlai-je à mon tour ce qui cloua le bec à ce couple infernal qui en resta bouche bée. My cat can make something for you. Something good to you, I swear….

Dix minutes plus tard, la mère Bates me servait le café le plus infect qu’il ne m’ait jamais été donné de boire mais, avalant ma grimace, je la remerciai, mon chat sur les genoux. J’avais la vieille dans la poche, restait à m’occuper du fils qui me regardait de travers et m’intéresser à deux des premiers locataires de ma maison d’écrivains, docteur Popaul and mister Child.

 

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Author: solucide

"Il me fallait apprendre, et cela ne tarda guère, qu'on doit renoncer à tout et ne rien faire d'autre qu'écrire, écrire encore et toujours, même si tout le monde vous le déconseille, même si personne n'a confiance en vous. Et peut-être écrit-on précisément parce que personne n'a confiance en vous." Henry Miller, "Tropique du capricorne

6 thoughts on “roman chorale 8/ Destroy

  1. L’histoire avance… le docteur Popaul serait il un usurpateur? Mister Child est il toujours aux mains de la NSA? Kaputch saura t il se tenir tranquille?…

  2. Voilà pourquoi hier, je ne trouvais par où arriver jusqu’ici pour poster mon texte Chorale 8. Chorale serait aux mains de la NSA et j’avais le chat dans ma gorge. Quant à Paupol , il devait être au bureau du Highland Park. Trève de plaisanteries, je plane aux mystères. Les langues se délient aux délices de cette Chorale.

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