Roman Chorale 16

L’homme enleva une petite goutte de pluie qui avait eu la bonne idée de s’écraser sur son front si clair ; Cela lui permit de s’essuyer sans paraitre impoli.

Pourquoi aujourd’hui n’avait-il pas mis son chapeau à large bord qui le faisait ressembler à un dandy ?

Parce que justement l’ambiance moite d’avant orage lui faisait transpirer le front, le recouvrant ainsi de cette sueur gênante à essuyer sans cesse.

En ce mois de juin 1901, Détroit croulait sous la canicule et seuls les orages arrivaient à tempérer l’insupportable suffocation.

–        Qu’en pensez-vous, Henry ?

Celui qui avait posé cette question baissa un peu la tête ; grand bonhomme dégingandé couvert d’un haut de forme « oncle Sam », il profitait souvent de sa grande taille pour en imposer.

Henry, homme fin, racé, brun aux yeux clair, mis sa main en paravent pour toussoter.

Fils d’immigrés, Irlandais du côté paternel et Belge du côté maternel, son enfance s’était paisiblement écoulée à Dearborn dans le comté de Wayne; il possédait à la fois la ténacité de son père et la clairvoyance de sa mère : un bon cocktail pour réussir dans ce nouveau monde ouvert aux audacieux.

Il avait obtenu son brevet d’ingénierie en mécanique à l’université du Michigan et son cerveau créatif bouillonnait d’idées ; à telle enseigne que son père lui avait souvent répété : « Les idées les plus géniales sont celles que l’on peut appliquer, les autres, donne les à tes concurrents. »

Henry fit le tour des terrains avec son regard perçant; ne voyant aucun mauvais marécage, il hocha la tête d’un air approbateur.

Puis se tournant vers la maison si pittoresque il demanda.

–        La maison fait-elle partie du lot à vendre ?

–        Heu…oui, si vous le désirez

En disant ces mots, le grand bonhomme sentit une douleur dans sa tête et il eut cette vision complètement incongrue d’un chef indien, paré de ses plumes de cérémonie, qui croisait ses avant bras comme pour indiquer une croix.

–        je pense que le propriétaire  sera d’accord pour l’inclure dans le lot.

Pendant qu’il ajoutait cette précision, une main invisible lui serra la gorge au point qu’il essaya de l’enlever.

–        Que vous arrive-t-il ? demanda Henry tout surpris.

–        Heu… rien, une mauvaise digestion, sans doute.

En avançant vers cette maison si attirante par son aspect de vieux manoir, Henry remarqua dans le jardin de devant, un rond où l’herbe ne poussait pas.

–        Tiens ? Qu’est-ce là ? C’est bizarre.

Pris d’une soudaine parlotte incontrôlée, l’homme en haut de forme se mit à débiter:

–        C’est une maison maudite et ce rond en est la preuve car l’herbe n’y à jamais repoussé

–        Ha ? Et depuis quand ?

–        Depuis qu’un chef indien a été lâchement assassiné par des colons il y a trois siècles !

L’homme regrettait déjà ces mots qu’Henry tournait les talons.

–        Je ne vais certainement pas implanter mon usine sur un terrain hanté, vous le comprendrez bien, cher ami.

Ce n’est que le lendemain que le cher ami en question annonça au vendeur du terrain :

–        Mr Henry Ford à préféré des terrains plus au nord pour implanter son usine de voiture automobiles…

–        Ha ? Et pourquoi donc ?

La vision du chef indien traversa à nouveau la pauvre tête au chapeau haut de forme.

–        Peut-être a-t-il pensé que cette activité allait déverser des matières nocives dans le Détroit River et allait détruire un si beau paysage ?

Projetée au plafond, il vit de ses yeux l’image d’un chef indien qui souriait.

Et Dieu sait si c’est rare, un indien qui sourit…

 

 

 

 

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6 thoughts on “Roman Chorale 16”

  1. Marie Louve says:

    Le grand Henry Ford fourmillait d’idées nouvelles grâce au grand Manitou. Pawata sut le convaincre de quitter les lieux sacrés. Mais Ford, Dodge, Chrysler et les suivants ont oublié sa grande sagesse des ancêtres :
    La terre n’appartient pas à l’homme
    C’est l’homme qui appartient à la terre
    La terre est donc notre mère à tous
    Voilà pourquoi Détroit est devenue la ville fantôme. On a du boulot en vue, foi de fantôme ! La Michigan Avenue court le long de la rivière Détroit, elle exhibe les grands édifices qui ont fait la gloire de l’industrie de l’automobile et sa chute. Pawata nous a laissé un cercle magique par lequel nous pouvons lire tout ce passé caché. Bravo à toi, à la suite…

  2. bakachild says:

    Je savais bien que Mme Bates ne faisait que suivre la dernière superstition à la mode; les origines sont plus anciennes, plus complexes, passionnantes… Et agrémenté des interventions historiques de Marie Louve, le récit gagne en intérêt. Je guette la suite !

  3. sophie says:

    j’aime bien l’idée rondement menée d’insérer des personnages ayant existé dans le roman, et l’histoire est crédible. j’ai juste une réticence quant au choix dudit personnage, puisqu’on parle d’Histoire avec une grande hache, le Ford-ci c’est bien le type qui admirait tant Hitler qu’il a en partie financé sa funeste entreprise … enfin, on va encore dire que je cherche la petite bête 😉 et puis à cette époque il ne se savait pas encore nazi.., Pawata est décidément un personnage qui prend une importance majeure dans le roman: quelle trouvaille!

  4. aganticus says:

    Pour les forderies d’amitiés teutoniques si anti sémites, rappelons nous ce vieux proverbe actuel : à Dieu donné, on ne regarde pas l’Adam

    1. Bakachild says:

      Adam Smith ?

  5. Slévich says:

    Ayé, je suis à jour 🙂 J’attends la suite ^_^

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