RC 45/ Dans le confessionnal

CONFESSIONNAL

Du confessionnal où, confortablement installé, il se relevait d’une sieste, Paul ne fût pas surpris outre mesure de voir dans ce lieu silencieux l’endroit idéal pour une conversation aboutie avec mister Child. Il jugeait même la circonstance parfaite et il s’amusa quelques minutes, sans quitter sa place stratégique, à observer le jeune  homme céder non pas à la panique attendue de se trouver enfermé mais à la curiosité artistique proposée par les statues, gisants, tableaux, retables et autres objets de cultes mis à sa disposition. Paul fut même à deux doigts d’expirer un fou rire lorsqu’il vit Child ouvrir une armoire monumentale remplie de vêtements ecclésiastiques, choisir deux tenues et hésiter entre celles maintenues par des cintres qu’il jaugeait à bout de bras. Mais il renonça, à contre cœur certes, et rangea l’aube immaculée ainsi que la toge pourpre.

Paul était arrivé dans la crypte par hasard ; il s’était décidé à visiter le petit cimetière jouxtant l’église afin d’examiner les tombes avachies pour la plupart. C’est là qu’il avait découvert dans un désordre de ronces et d’orties, un petit escalier de pierres qu’il avait descendu pas à pas avant de se trouver devant une petite porte qui ne résista pas à son légendaire coup d’épaule. Comme Child, il avait fait le tour de la crypte, admirant ici La Vierge à l’enfant, là le crucifix poignant d’un homme à l’agonie. Puis, arrivant au confessionnal de très belle facture, il avait pris la place du confesseur, s’étonnant au passage du confort qu’elle offrait. Un énorme coussin de velours violet l’invitait au repos passager et il céda à sa manie de la sieste éclair. C’est le rire ordurier du jeune Bates qui l’avait extirpé d’un rêve érotique où Marnie dans la tenue d’Eve tenait dans sa bouche pulpeuse un serpent agité.

Maintenant, il observait toujours Child poursuivant sa visite, s’essayant même à quelques vocalises afin de mesurer l’acoustique de la crypte endeuillée. Paul eut tout juste le temps de lâcher le rideau de dentelle que Child s’installait sur le petit banc lui faisant face en soupirant lourdement. Paul continuait de s’amuser comme un gamin, regrettant simplement de n’avoir eu l’audace d’enfiler une chasuble par-dessus son pull et ouvrit d’un geste sec le petit soupirail en bois ; le visage poupin du jeune homme lui apparût au travers du grillage. Un visage tordu d’horreur qui lui fit lâcher d’une traite :

–          Pardonnez-moi mon Père, parce que j’ai péché.

–          Depuis combien de temps ne vous êtes-vous pas confessé, mon fils ?

–          Depuis ma communion….Mais….

Paul ne voulut pas entretenir davantage la gêne et partit de l’éclat de rire qu’il contenait maintenant depuis bien trop longtemps.

–          Child ! Tu n’en rates pas une ! Que diable, fais-tu ici ?

–          Je pourrais te renvoyer la question mais je suis trop content de te voir. Me suivais-tu, par hasard ?

–          Même pas. Nous devions suivre la même piste mais je suis arrivé par le cimetière, et toi ?

–          As-tu croisé Bates ? Nous tenons l’assassin à présent ! Tirons-nous d’ici et accompagne-moi chez Hank ; je ne suis pas fâché que l’affaire soit enfin résolue, le climat devenait malsain et peu propice à la création, hélas….

–          Ah ! EnfantdePeuDeFoi, tu cèdes facilement au premier leurre qui se tend, n’est-ce pas ? Evidemment tout serait plus simple ainsi : Bates accusé, jugé et finissant ses jours dans un asile d’aliénés. En somme cela ne dérangerait personne….Si ce n’est Pawata !

–          Pawata ?

–          La Vérité, si tu préfères. Ne te laisse pas gruger par les apparences. Bates n’est qu’un pion dans les mains de sa mère castratrice mais restons ici quelques instants, si tu veux bien. J’ai à mon tour une confidence à te faire et j’aurais besoin, je pense, de ton regard neutre pour trier un peu de toutes ces infos qui se chevauchent dans un désordre infernal et grotesque.

–           Tu tiens vraiment à rester ici ? Je commence à respirer avec difficulté et j’ai pas mon aérosol sur moi….

–          Calme-toi ; tout est ok. Et si ça peut te rassurer, Hank sait où nous sommes.

–          Si tu es en train de me dire que je vais servir de chèvre à un piège, permets-moi de m’insurger au préalable contre ce procédé pour le moins fallacieux…

–          Take it easy, Child ! Respire et tente d’articuler calmement des phrases SVC, please…

–          SVC ? Je suis à deux doigts de faire un un AVC et tu me bassines avec tes SVC…

–          Encore un petit effort et on y est. Sujet-Verbe-Complément. OK ?

–          D’ac…

–          Bon. J’étais sur le point de te faire part d’une découverte dont je ne sais que faire et qui m’ennuie au plus haut point.

–          Ah ?

–          Yeah. Je ne suis pas celui que je pensais.

–          Oh !

–          Je n’ai jamais été écrivain.

–          Ça, je m’en doutais un peu mais après tout qui l’est ?

–          Je ne suis même pas français.

–          Damned !

–          Toute ma vie n’est faite que de mensonges. Et maintenant que je connais la vérité sur mes origines, crois-le ou non je m’en fiche comme d’une guigne…

–          Le chemin est toujours plus intéressant que le but fixé. T’es tu égaré, mon frère ?

–          Souvent, mais le sujet n’est pas là.

–          Le sujet, tu sais, c’est un peu comme le but…on s’en tape. Sinon, pourquoi écrirait-on, hein ?

–          C’est dur de parler avec toi, tu sais… Tiens, t’as pas un truc à fumer ? ça pourrait nous aider à nous concentrer un peu.

–          Tiens, c’est curieux. Tu es la dernière personne que j’imaginais verser dans les paradis artificiels….

–          Et tu aurais raison, mais faire une exception n’est jamais totalement banni, du moins dans mon esprit. Disons qu’ainsi je serais peut-être plus à même d’emprunter les labyrinthes de ton esprit

–          Tiens, du Fil Rouge. C’est bon pour ce que tu as et cela te permettra de quitter momentanément l’autoroute de tes préjugés multiples.

–          Merci. Ça arrache mais c’est ce qu’il faut. Pawata m’en est témoin, j’aurais tout fait pour tenter de me mettre en phase.

–          Alors ?

–          Ouais ?

–          Ben tes origines et tout ça, c’est pas ce dont tu voulais m’entretenir ?

–          A quoi bon ? De toute façon, quel est l’intérêt ?

–          Bon, passe-moi le calumet, je crois que finalement ce n’est pas pour toi…

–           Que tout ça reste entre nous, ne le dis à personne.

–          Croix de bois et rond imbherbe de Pawata !

–          Sacrilège ! ne crache pas, mécréant… En un mot comme en cent, je suis le rejeton de cette salope de Bates et n’en crois pas que j’en tire quoi que ce soit, si ce n’est une inextinguible honte !

–          Wow ! tu n’y vas pas avec le dos de la cuillère ! Je suis désolé, vieux. C’est atroce, tout simplement atroce. Que vas-tu faire ?

–          J’hésite encore. Il va falloir que j’attende que le dégoût retombe un peu.

–          Hank est au courant ?

–          C’est lui-même qui me l’a appris. Rapport à l’ADN, tu sais…

–          Mais, dans ce cas ?

–          Ouais, je sais Child. Il n’est pas impossible que je sois ce macchabée retrouvé égorgé. Tu comprends à présent ? Je ne sais même pas si je suis un vivant !

–          Ça alors ! Tu permets ?

Child sortit du confessionnal en se frottant les genoux douloureux. Il tira le rideau, se pencha vers Paul et d’un geste d’une infinie douceur, baissa son col roulé. La cicatrice fraiche au dessus de la pomme d’Adam le fit frissonner mais avant de s’évanouir il entendit nettement des pas précédés des voix outrancières de la mère et du fils Bates. La panique le gagna à nouveau. Et si tout cela n’était qu’une horrible mise en scène ? Il n’eut pas le temps de crier. Paul l’empoignait et le tirait vers lui dans le placard du confessionnal. Maintenant la main sur la bouche de Child, Paul chuchotait : « je connais ta claustrophobie mais il va falloir prendre le dessus. J’ai confiance en toi, Child, je sais que tu le peux ! Plus un mot à présent »

 

 

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4 thoughts on “RC 45/ Dans le confessionnal”

  1. Di says:

    Ce sont des révélations fort troublantes. Apprendre que sa mère, c’est ça ! c’est assez pour la renier à tout jamais. À sa place, je boirais le vin de messe du curé au complet et je mangerais toutes les hosties pour me purifier et je fumerais le calumet de paix au complet pour ne pas savoir que son sang coule dans mes veines en souhaitant ne pas avoir de nombril..

  2. Lenaïg says:

    Hou la la, je ne sais plus à quels saints me vouer ! Si j’étais sûr que le vin de messe du curé n’est pas du vin blanc très ordinaire, je m’en boirais bien un coup aussi, comme un coup de fouet … Paul, un autre fils de Mrs Bates ? Si l’ADN le dit, on peut le croire, mais c’est Paul qui dit que l’ADN le dit et dans quelle mesure faire confiance à Paul ? Là où je le croirais davantage, c’est dans son doute sur le fait d’être un écrivain, il semble si désarmé … Alors, il fera bien, oui, de se relire la phrase d’Henry Miller, tout comme les autres membres de la société nouvellement formée, notamment Delphine, qui n’a rien lu d’Henry Miller et qui pour l’instant reste sans voix, sans phrases même juste SVC. Et voilà qu’on entend Mrs Bates qui arrive et Norman qui revient … Or, le shériff Hank devrait être en route aussi … Dans cette église, ou même dans la crypte, y aura-t-il une grande confrontation ? Qui tiendra le fil rouge, virtuel ou fumé ?

  3. bakachild says:

    ‘OMG!’… la tof !! magnifique ! 🙂
    J’ai toujours aimé cet endroit, pour les possibilités qu’il offre et que ce chapitre exploite à merveille…(même si une longue confession de Child à Paul aurait pu me faire du bien, dois-je avouer^^)
    La fin, glaçante, devrait inspirer chacun/e d’entre nous… A qui ?

  4. aganticus says:

    Ce confessionnal nous oriente vers des paraboles fantastiques.
    La mission d’Akatagi ne s’en trouvera que plus facilitée.
    Et puis, que dire des retrouvailles de Norman et de sa mère ? ?
    La suite lui prouva qu’il n’en était rien…
    On continue !

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