RC 61 – Roger’s figurines in Dotty Wotty House

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 »Le déchet de l’un est le trésor de l’autre »

Tyree Guyton

Depuis quelques années, les dealers ont laissé la place aux touristes. Le quartier autrefois méprisé est devenu un lieu de haute fréquentation. À la grisaille des ébarbures s’est ajoutée la richesse colorée du génie créateur. Tout dans le pire est devenu le moyen de faire jaillir le meilleur. Comme tout récemment encore, en juin 2013, avec la maison-atelier de Guyton qui fut incendiée ; les habitants du quartier répliquèrent majestueusement en posant sur les ruines des jouets d’enfants. Des cendres et du chaos jaillirent poupées, trottinettes et autres arc-en-ciels ludiques et merveilleux.

C’est dans ce musée à ciel-ouvert que Roger se reconvertit en artiste, quoiqu’il se considérait désormais comme un artisan qu’une succession de hasards avait envoyé au cœur de ce village porté par le Heidelberg Project, né en 1986 avec Tyree Guyton pour protester contre la détérioration urbaine de Détroit.

Pour la première fois, il put trouver sa place dans la vie collective sans que personne ne cherchât à connaître le contenu de son passé ni la nature de ses vices. Au fil des jours, il apprit à ne plus refuser les petites offrandes du quotidien et même à accepter de bon cœur de se joindre à quelque festivité. J’étais ému en l’écoutant parler, et surtout à le voir sourire, presque serein, des étoiles renaissantes dans les yeux. Je retrouvai un Roger qui, fidèle à sa barbe anarchique, présentait les signes évidents d’un épanouissement sur lequel lui-même avait fini par ne plus compter.

J’étais assis là, face à lui, sur un fauteuil recouvert d’une fouta psychédélique, lorsqu’il nous convia à le suivre, Paul et moi, pressé qu’il était de nous faire découvrir les premières oeuvres jaillies de la dextérité de ses mains.

La confection d’indiens en tous genres et de toutes tailles dans laquelle il s’était engagé occupait le plus clair de son temps, et la maison Dotty Wotty qui désormais lui servait d’atelier regorgeait dans les moindres recoins de ces figurines dont la plupart étaient encore fraîches et fragiles. On en trouvait de toutes les matières : en argile, en ardoise, en bois, en ciment, en coton, en fibres de chanvre, en mousse, en plastique, en plâtre, en terre, … et même en bronze ! Le tout sublimé par la touche finale, la pose délicate de plumes toujours sélectionnées avec soin. Plumes de canards, de corbeaux, de érons, d’hirondelles, de paons, de pies, de pigeons, de perruches, de rouge-gorges, chaque volatile venait sans le savoir apporter sa touche personnelle. Bref, Roger contribuait à transformer en or tout ce qui composait l’immense déchetterie humaine.

C’était un vrai festival !… qui à la nuit tombée devenait un cauchemar si l’on commettait l’imprudence d’errer de pièce en pièce. Le visage paradisiaque de la maison colorée prenait aux heures nocturnes celui d’un tipi-fantôme où chaque figurine à plume offrait à mes yeux terrifiés une expression unique, à travers les leurs qui me fixaient avec une insistance qu’à tort je sentais menaçante. Ce fut le résultat sans doute de ces pièces lourdeusement silencieuses où, enfant, je pouvais tâtonner la nuit comme un fantôme alourdi de ses angoisses qui l’empêcheraient de trouver le sommeil. But ghosts don’t sleep. Les figurines de Roger auxquelles l’obscurité ôtait les couleurs m’apparaissaient comme de sombres saxes démoniaques ici pour me faire la peau.

Bénéficiant d’une hospitalité nous laissant libre de demeurer ici pour le temps que l’on désirait, je réitérai chaque nuit mon exploration en solitaire de cet atelier ambivalent, tandis que jour après jour, j’assistais aux longues rafales de souffles stertoreux de mon ami Roger, qui rythmaient le travail minutieux auquel il s’adonnait et qui démontraient une pleine implication.

L’une de ces nuits, au pic de mes sueurs froides, s’éleva l’un de ces indiens, auréolé d’une lueur quasi-boréale, et adressant au trouillard que j’incarnais ces quelques paroles enveloppées d’une sagesse à la fois déroutante et réconfortante :  »Sous le signe de Pawata, ton corps ne craint ni la suie ni la nuit… Ton âme se nourrit d’argile, d’ardoise, de bois, de ciment, de coton, de chanvre, de mousse, de plastique, de plâtre, de terre, de bronze et d’or, et tandis que s’apaise l’énigmatique El Nino posé sur ton épaule gauche, l’indien qui sommeille en toi comme il sommeille en chacun d’entre tous vient se poser sur celle de droite… Equilibrer la balance… Pars tranquille. »

Au petit matin, je ne sus si l’apparition de Pawata était un rêve ou autre chose. Je cherchai dans mon baluchon quelque remède au doute… avant de trouver sur le bureau face au lit ce qui manifestement était une poupée vaudou, un indien percé d’épingles disposées de façon à former une couronne quasi-christique le long de la circonférence de la tête. 

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6 thoughts on “RC 61 – Roger’s figurines in Dotty Wotty House”

  1. Di says:

    Ce que c’est beau ! Je reviens de You Tube, là où j’ai séjourné plus d’une heure, peut-être même deux. Le temps passe vite quand on est face à la beauté qui hier n’était que laideur, mais la laideur peut être belle quand on lui met un peu de décoration. L’or n’est pas de l’art, mais l’art vaut de l’or. J’adore les figurines d’indiens à toutes les plumes que Roger crée et que l’on trouve enfin, mais la poupée vaudou a de quoi inquiéter. Non, on est vraiment pas sortis du bois.

  2. Hélène Madec says:

    Ah, on sait où est Roger, qui désormais transforme la laideur en beauté … On sait aussi où trouver Mr Child et Docteur Popaul, un endroit merveilleux et mystérieux, où les oursons sont victimes d »arson » (mot anglais pour : incendie volontaire). Les messages que reçoit Mr Child semblent confus et contradictoires, pourtant, à sa place, je retiendrai celui de Pawata : équilibrer la balance ! Entre la douleur et le bonheur, entre le cauchemar et le rêve, entre l’imaginaire et la réalité, serait-ce la voie du milieu qu’il conviendrait d’emprunter, comme le préconisait Lao Tseu ? Mais le sage chinois ne hante pas les lieux, Pawata le supplée largement, je crois. Delphine, probablement venue dans le bus jaune en compagnie des maudits angelots, se le dirait, tout en admirant les lieux. Passionnant moment de lecture !

  3. Marie Louve says:

    Par l’atelier de Guyton, on découvre la maison aux picots colorés, pour ne pas penser aux oeuvres des pointillistes, nous apercevons les joyaux artistiques de Roger. Une résurrection phénoménale. Mais ici l’art devient mystique voire même l’exercice pratique du vaudou. Mr. Child devrait’il se méfier de sa pharmacologie cachée au fond de son baluchon ? Mystère. Ce Pawata est un pur esprit si on en croit ces mots dits ci-haut. Bise.

  4. bakachild says:

    J’adm²ire cette capacité que vous avez de rebondir, avec une telle verve, un tel verbe… Respect !
    Merci aux 3 grâces 😛 <3

  5. aganticus says:

    Décidément la maison des artistes résonne d’échos venus d’entrailles mystiques (à ne pas confondre avec moustique)
    Les chemins se croisent avec leurs parallèles et ça c’est fortiche.
    Il faut espérer que l’esprit de Pawata va guider tout ce beau monde vers le graal de la sagesse.

    1. bakachild says:

      N’est-ce pas ce qu’il fait depuis le tout début ? The road is long…
      Merci Aganticus.

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