La pêche miraculeuse

 

Dégoulinant d’une sueur toute adipeuse à l’excès, le sheriff Hank sortit son mouchoir déjà saturé pour tenter de se rendre le front plus accueillant.

En vain.

Les nouvelles traces ne couvraient même plus les anciennes.

Sans parler de son col qui, ayant déjà absorbé un maximum, se répandait comme une serpillère mal tordue.

Goguenard, le thermomètre du bureau annonçait trente cinq degré, ce qui pour un intérieur bien à l’abri semblait être une sorte de record.

–        Putain de pays…et dire que les Québécois se plaignent du froid…

Hank enviait un peu les prisonniers qu’il avait arrêtés la veille en leur promettant, pour les terrifier, de les « mettre au frais »…

Heureusement, pour sa satisfaction personnelle, que ce n’était qu’une expression.

Une putain d’expression.

–        Sheriff ! Sheriff !

–        Ouais Bob, arrête de t’agiter, ça me fait transpirer

–        Venez vite, sheriff, y’a Akatagi qui fait des siennes au bord du Détroit River !

–        Et que fait-il de si extraordinaire qui mériterait que j’aille poser mes fesses dans un véhicule de fonction même pas climatisé ?

–        Ben… justement, on sait pas trop, mais tel qu’on le connait, on sait qu’il est capable du meilleur !

Cet Akatagi commençais à lui chauffer les oreilles, au sheriff, et ce n’était pas une vue de l’esprit.

Depuis quelques mois l’individu, non défavorablement connu des services de police du comté, n’arrêtait pas de faire des interventions bizarres que personne ne comprenait.

Il faudrait bien qu’il s’en explique un jour ou l’autre car Hank recevait pas mal de « suggestions de sa hiérarchie » preuve que le sus nommé Akatagi dérangeait.

Simplement, le sheriff Hank ignorait qui et pourquoi.

Alors, les « suggestions de sa hiérarchie » l’embarrassaient plus qu’elles ne l’aidaient.

Mais scrupuleusement, comme un bon policier aux ordres, il notait tout sur les agissements de l’intéressé car il se doutait bien qu’un jour ou l’autre le gouverneur Pilhat lui demanderait des comptes.

Ce riche fabricant de savons spécifiques avait inventé le lavage des mains avec une pierre ponce d’où sa célébrité : la pierre ponce Pilhat.

En même temps, il s’était fait élire gouverneur du Michigan.

N’avait-il pas droit au respect absolu de la part du sheriff Hank ?

C’est bien ce que se disait celui-ci en se dirigeant, au volant de la voiture de service, vers les bords du Détroit River en compagnie de Bob, son second qui ne dépassait jamais le premier degré.

Ils doublèrent un drôle d’individu arc bouté sur une moto toute sortie de l’imagination de Dennis Hopper, affublé d’un pantacourt ridicule, d’une collerette gothique et d’une plume ornementant son chapeau cloche.

–        Vous voulez qu’on le serre, sheriff ?

–        Y’a pas de raison, si on le double c’est bien qu’il en dessous de la limite, idiot ! On a autre chose à faire.

Ce qui n’empêcha pas Hank de jeter un œil sur l’individu lors du dépassement : flic un jour, flic toujours.

Arrivés sur le Détroit River, le spectacle qui s’offrit à eux ressemblait à une scène tournée par Cecil B. DeMille : plus de trois cents personnes entouraient Akatagi, seul sur une estrade en bois, présentant à la foule recueillie, une énorme pêche.

S’approchant du centre d’intérêt, Hank se mit à questionner, à tire l’haricot, toute cette populace bêtement prostrée devant une simple pêche.

Et la réponse fut unanime :

–        Ce n’est plus la saison depuis trois mois, c’est donc une pêche miraculeuse !

Le sheriff Hank sortit son calepin de service et, en tirant un peu la langue, se mit à noter tout ceci.

Le dossier s’épaississait.

 

 

 

 

 

 

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