RC Chap. 27/ 3 mètres carré


Roman chorale / samedi, février 15th, 2014

Dix jours de réclusion avaient forcé Marnie à quelques concessions en même temps que ses préjugés sur la liberté commençaient de tomber, un par un. Elle tentait de se sortir de cet imbroglio par une rationalisation lui ouvrant les fenêtres lui faisant tant défaut. Kaputch semblait apprivoiser la ville en élaborant un itinéraire passant par la prison, à raison de trois fois par jour, ce qui aidait grandement la recluse dans ses repères dans le Temps. En ce qui concerne l’Espace, il se réduisait aux trois mètres carrés de sa geôle. Ne restait que l’Action dans laquelle elle tentait de concentrer une énergie renouvelée dès lors qu’elle avait convenu que son allié le plus sûr demeurait son geôlier.

Ce qu’elle nommait par ignorance sa prison était en fait le petit commissariat où le shériff Hank passait la plupart de son temps. Sa femme avait pris l’habitude de préparer une deuxième portion aux repas qu’elle portait à son homme que ce dernier partageait désormais avec sa prévenue. Il lui avait raconté le transfert des prisonniers de Détroit à Denver et la bonne proportion des évadés ce jour-là. Parce que, selon lui, abandonner la prison revenait à abandonner la ville, la plupart des citoyens avait vu dans cet ultime laisser-aller, le glas de leur propre sécurité et avait fui à l’instar des brigands.  C’est pourquoi il voyait dans ce crime, l’occasion de redorer son étoile, il en faisait, selon ses propres termes une affaire personnelle et il n’était pas homme à jeter l’éponge sous prétexte de mise à la retraite ou défaut de règlement. Cela faisait un bon trimestre qu’il n’avait touché aucun salaire et qu’il achetait sur ses propres deniers les cartouches, encre et papier sur lequel il couchait résolument et sans faillir des rapports rédigés au cordeau. «  C’est pas maintenant que je vais changer mes habitudes et si je quitte le navire comme tous les autres rats, sur quels rapaces pourront compter mes concitoyens, hein ?  »

Aussi, à sa grande surprise, Marnie commençait-elle à s’attacher à ce personnage intègre, bien que soupe au lait. Elle avait appris comment ne pas répondre à ses colères stériles et savait poser les questions passionnant le shérif qui avait l’âge et l’embonpoint de son père, les yeux clairs et le regard clairvoyant. Le syndrome de Stockholm, si elle l’avait vaguement évoqué au début, afin de jauger peut-être ses capacités intellectuelles, était loin d’elle à présent. Elle l’avait compris au retour du cimetière, lorsqu’il s’était confusément excusé d’avoir volontairement serré les menottes entravant ses poignets. «  Vous comprenez ? il est fondamental que le criminel ne doute pas de mon imbécilité, c’est un peu ma marque de fabrique, à cause de mon physique… enfin, peu importe..  » Cette sincérité avait désarmé Marnie qui avait rougi intérieurement : n’était-elle pas, elle aussi passée par là, en jugeant ce vieux shérif mou comme un fieffé idiot ? Dès lors qu’il se montrait lucide, elle avait coopéré et excepté le décor glauque de leur promiscuité, on eût dit deux amis échangeant le soir devant un bon repas ou un échiquier.

Ce soir-là, il avait commencé par l’interroger au sujet de ses pseudos amis.

«  Dites-moi, Marnie, cela se passe ainsi dans votre pays ? C’est quoi déjà, le projet ? liberté, égalité….je ne me souviens plus du dernier mot, aidez-moi

–          OK, Hank, je vous vois venir avec vos grosses santiags. FRATERNITE, c’est ce que vous cherchez, c’est comme ça que vous comptez me remonter le moral ?

–          Pas une seule visite en plus de dix jours, avouez que cela a de quoi m’interroger ! Bon sang, vous êtes emprisonnée à l’étranger, accusée de meurtre, excusez du peu, et cela ne semble intéresser personne, vous trouvez ça normal, vous ?

–          J’ai mon chat…

–          Miaou ! vous m’en miaulerez tant ! Même au cimetière personne n’a fait preuve du moindre geste à votre égard. Vous représenteriez la coupable idéale qu’ils n’agiraient pas autrement et votre avocat, il est où ? Et votre propre sœur, quand montrera-t-elle le bout de son nez, dites-moi ?

–          Arrêtez avec ça ! Vous pensez que sous prétexte que nous partageons la même nationalité, nous soyons amis ou je ne sais quoi ? Je ne connais pas plus ces gens qu’ils ne me connaissent ; comment les juger alors que j’agirais sans doute comme eux, écrivant ma propre version d’une histoire qui me dépasse ! Excusez-moi, Hank, avec tout le respect que je vous dois, je pense que vous vous égarez. Concentrez vous plutôt sur VOS concitoyens. La famille Bates, en premier, que savez-vous d’elle ?

–          Nous y voilà ! J’aime bien ça, vous savez ! Vous auriez fait un bon second… J’allais y venir et ne croyez surtout pas que je fasse l’impasse sur cette famille tuyau de poêle ! La mère Bates, ça fait des années que je l’ai à l’œil mais c’est une maligne, un peu comme la tumeur qu’elle brandit sans l’avoir, la garce ! Elle a un passé long comme mon bras mais son obésité morbide l’a aidée jusqu’ici à passer entre les gouttes. Cela ne durera pas. Elle a eu trois enfants vivants, mais la rumeur ici raconte que son jardin est un véritable cimetière. Et oui, on dirait pas comme ça, mais la Bates était une sacrée du temps de sa jeunesse.  Avec une préférence notable sur les « petits frenchies », étrange coïncidence, non ? On lui a même soupçonné une liaison avec le grand Alfred, mais là, j’avoue que j’en sais pas plus. Aujourd’hui, elle veut se faire passer pour celle qu’elle ne sera jamais mais ses malaises à répétition parlent pour elle, sans parler de son fils, le dernier, un vrai dégénéré. Ils se protègent mutuellement et le temps joue contre nous. C’est pour cela que je voulais vous parler de votre sœur, Delphine, c’est ça ? Vous saviez qu’elle occupe votre chambre chez les Bates ? C’est ce qui me fait peur, elle m’a tout l’air d’une victime consentante et c’est pas votre chat qui pourra la protéger….

–          Delphine !

Un sanglot s’échappa de la gorge de Marnie en un bruit inattendu. Sa petite sœur en danger ? Non ! Sous ses dehors fragiles, Delphine avait toujours su faire preuve de ressources autant que d’imagination mais cette fois, dans cette ville hostile, elle était loin de la cour de leur ferme, théâtre de leurs jeux à trois, avec Kaputch en maître de cérémonie. Elles n’étaient plus dans les contes qu’elles écrivaient à quatre mains et à quatre pattes au milieu de la grange odorante juste après les foins.

–          Allez la chercher, s’il vous plait Hank. Il faut absolument que je lui parle et elle ignore sans doute où me trouver, elle …

–          Du calme, elle est sous bonne garde, à son insu bien sûr…Parlons des autres. Qui est cette étrange femme fardée sous son châle un poil trop voyant, accompagnée d’une sorte de gigolo, vous voyez de qui je veux parler ?

–          Jamais vu. Je ne sais strictement rien d’eux.

–          D’après la plaque de sa voiture, elle viendrait du Canada, ça ne vous dit rien ?

–          Nous avons pas mal de canadiens dans notre communauté littéraire, mais je ne saurais dire qui elle est.

–          Béatrice ?

–          Nous écrivons sous pseudo pour la plupart, non cela ne me dit rien.

–          Et ce Child ? Il serait, d’après mes sources, le dernier à avoir vu Paul vivant

–          En dehors de l’assassin, vous voulez dire ?

–          Ça…

–          A priori, je le considère innocent. Il était aussi concerné que Paul et moi par ce projet et je le vois mal commettre le moindre acte violent. Non, je ne comprends pas qu’il ne soit pas encore venu mais je parie qu’il mène son enquête parallèle…J’ai toujours eu confiance en lui.

–          On l’a vu avec en compagnie d’un drôle de zig qui a bizarrement mis les voiles…

–          Hank ? Comment est mort Paul ? On ne me l’a toujours pas dit….

–          Comment ?

Un long silence s’en suivit ; à peine pouvait-on percevoir au loin des miaulements inhumains de chattes en chaleur, ce qui avait fait déguerpir Kaputch de la niche bétonnée donnant sur la geôle de sa maîtresse.

–          Curieux que vous l’ignoriez. Paul a été égorgé, Marnie. Je suis désolé.

 

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9 réponses à « RC Chap. 27/ 3 mètres carré »

  1. :O Bon sang mais c’est ma soeur ! se dit Delphine, qui n’avait pas encore compris l’étau serré dans lequel elle se trouve, en effet … C’est vraiment elle, celle qu’elle a nommée « notre égérie » dans le chapitre où elle était encore en France ! Si je l’avais rencontrée face à face, j’aurais tout de suite su, enfin je crois … Elle, elle le savait, d’après ce message provenant de la prison. Oui, oui, je dois m’y rendre, convaincre Mrs Bates de rappeler Mitch pour m’y conduire … Et elle se met à se rappeler leurs aventures d’enfance et de la ferme en attendant et elle pense à Marcel Aymé et à son passe-muraille … Le passe-muraille, creuser de ce côté-là et s’en servir … Mais on a déjà un chapitre 26, Marnie, Sir Hitchcock est de la partie, de quel côté je ne sais, pour le moment. 🙂

  2. Les lignes parallèles de l’arithmétique ne se rencontrent jamais mais les parallèles d’un roman à sept (?) mains tissent patiemment en attendant le bouquet final.
    Hank est un shérif malin qui saura démêler le bon grain de l’ivresse et Marnie peut pleurer Paul à gorge déployée…
    On continue

  3. J’ai l’impression que Delphine va mettre son deuxième pied à Détroit maintenant qu’elle sait qu’elle est la soeur de Marnie. Nous l’attendons à nouveau. Marnie dite Marinette est habile pour passer de l’interrogée en interrogatrice. En effet, Hank dans sa lancée de mots de cette affaire Bates nous en apprend un peu sur la vieille dame obèse et sur son fils Norman, qui n’a pas bonne réputation. Kaputch .n’est pas un chat ordinaire, il ne faut pas négliger ses promenades, ses comportements et ses dialogues, avec la voix du chaman qui est toujours invisible, pendant que l’Indien sourit toujours. Et oui, c’est si rare de voir sourire un Indien. Paul a donc été étranglé. Il faudra chercher le coupable plus chez les hommes que chez les femmes, sans doute, puisque Paul devait être bien bâti. Mystère en mystère, la douche n’a ps encore été lancée, mais d’après moi, il attend que Mademoiselle Crane se sente le besoin de se rafraichir. Qui sait ce que Hitchcock pense et comment il le pense. Mystères et boule de gomme, c’est à savoir un jour ou l’autre comment ces écrivains vont se sortir de ces situations.

  4. Le Courvoisier est passé. La langue du shérif se délie et Marnie nous révèle d’importantes informations. Comme le croyait Mallarmé, j’ai besoin du génie d’Edgar Poe et de la Mémoire de Baudelaire pour me sortir un corps beau dans cette Chorale.

  5. Lu les trois derniers chapitres avec grand plaisir… Les personnages commencent à devenir vraiment attachants, et certains vont se mordre les doigts d’aller perdre leur temps dans quelque enquête improbable en croyant trouver les clés ; mais on ne choisit pas toujours ses rencontres…

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