RC34/ Mais que sont ces sonnets qui sifflent sur sa tête ?

jim_jarmusch poemLa nuit de Détroit était glaciale ce soir-là et Hank ravitaillait régulièrement l’antique poêle à charbon trônant à côté du bureau encombré du shérif. Ses allées et venues agrémentées de violents courants d’air rappelaient à Marnie les préparatifs d’une veillée. Les crépitements du poêle, le pas lourd du shérif, l’air vivifiant chassant régulièrement les relents de moisi accrochés sur les murs, jusqu’au sifflement de l’homme satisfait de vaquer à des tâches simples, toutes ces attentions annonçaient un épique face à face et la femme négligée qu’elle était depuis sa mise à l’écrou la fit frissonner. Elle décida alors de faire l’effort qu’elle avait omis l’après midi même, lors de ses premières visites. Elle avait lu dans les yeux de Delphine, le dépit, voire la honte de se tenir face à cette sœur qui pour une fois peut-être ne la toisait plus. Elle regrettait de s’être tenue si distante face à sa petite sœur. La moindre défaillance menant aux pleurs qu’elle redoutait plus qu’un nouveau macchabée sur son passage, l’avait empêchée ne serait-ce que l’embrasser. Ne changerai-je donc jamais ? déplorait-elle tout en recoiffant ce que sa mère nommait sa « rebelle tignasse ». Elle  attacha ses cheveux à l’aide du petit ruban conservé à son poignet, se pinça les pommettes, usa même d’une petite boulette de charbon, échappée de la pelle qui avait joyeusement roulé jusqu’à elle, pour s’en servir de khôl et avait fini par se mordre les lèvres jusqu’au sang que du bout de l’index elle étala sur sa lèvre inférieure, avant que d’un geste machinal elle ne ferme par trois fois la bouche jusqu’à ce que la couleur uniforme s’étale brillamment.   Puis, elle rentra sa chemise dans son jean, la défroissant d’une main experte et attendit sagement, assise sur sa paillasse que Hank vienne la chercher pour le dîner.

Il tarda encore un peu ; elle entendait des meubles se déplacer, des roulettes crisser, des portes grincer et des fenêtres pleurer. Enfin, il arriva d’une démarche lente initiée par  Kaputch himself (ha te voilà, Pomponnette, traître parmi les traîtres !) qui semblait prendre un malin plaisir à ralentir le rythme de son nouvel ami en passant entre ses jambes.

« Vous dormirez dans le bureau ce soir. Je n’ai aucune envie de vous trouver congelée au petit matin. » avait-il prononcé sans même la regarder, pas plus que Kaputch d’ailleurs, mais elle sourit largement en découvrant le petit coin cosy préparé à son attention. On eût dit une chambre de jeune fille : le lit de camp couvert d’un patchwork et agrémenté d’un polochon (Paul !), une petite chaise en bois sur laquelle, posée sur un napperon brodé était allumée une minuscule lampe de chevet à l’abat-jour fleuri et comble de tout, un livre, (un livre !!) invitaient au coucher. (les contes de noël de Dickens)

–          Mais c’est Noël ! Merci !

–          Pff ! C’est ma femme qui… bref, passons à table, tout ça va refroidir, grommela-t-il en rougissant tout en tendant le bras vers la quantité de mets emplissant toute la table, recouverte pour l’occasion d’une toile cirée délavée.

–          Je meurs de faim. On fête quelque chose ?

–          Mangeons, on parlera plus tard….

Un quart d’heure avait suffi pour que tout soit englouti et l’odeur de café commençait de dégager son arôme délicieux, tandis que Hank découpait deux énormes parts d’un appétissant cheese-cake.

–          J’ai trouvé ! on fête ma semaine en prison ! aujourd’hui cela fait exactement une semaine que je suis là…Donc une semaine aussi que Paul….

–          Excellente introduction ! décidément vous allez finir par me manquer ! Savez-vous avec qui j’ai dîné ici-même il y a huit mois, et si mes souvenirs sont bons, de l’identique repas ?

–          Quelle question ! Comment le saurai-je, alors que vous ne m’avez pas encore servi le café et que je n’ai sous les yeux aucun marc dans lequel puiser ma science….

–          L’ironie vous revient ? c’est bon signe ! Bon évidemment, vous ne pouvez pas savoir, tenez, cela vous dit quelque chose ?

–          Jolie photo ! Vous auriez un double pour moi ? j’aimerais conserver un souvenir de vous…

–          Encore une manie de femme, ça. Les souvenirs… Gardez-la si ça vous fait plaisir, le souvenir en ce qui me concerne est gravé là, dit-il en pointant son crâne chauve de l’index.

–          Ce visage me dit vaguement quelque chose pourtant. Qui est-ce ?

–          Vous ne connaissez pas Jim Jarmush ? Vous devez en être restés, chez vous à ce monsieur François Truffaut qui a écrit sur Hitch’….

–          Quelle familiarité ! vous l’auriez connu lui aussi ?

–          Je vous l’ai dit l’autre soir, mais visiblement vous ne m’avez pas cru, pfff

–          Mais ce cliché est récent, comment avez rencontré Jim ?

–          Décidément, il n’y a que la littérature qui vous intéresse ? Et le cinéma, hein ? C’est fait pour les chiens ?

A ce mot insane, Kaputch bondit de ses genoux et s’installa en ronronnant grassement sur ceux de sa maîtresse…

–          Only Lovers Left Alive…

–          Pardon ?

–          Le dernier Jarmush a été tourné ici, en partie. A Détroit. Et à Tanger aussi.

–          Ah ? mais je connais très bien Tanger, vous savez, j’y ai vécu six mois lorsqu’étais…

–          Jeune ?

–          Tsss ! Etudiante..

–          Une histoire d’amour peut-être ?

–          Quoi d’autre ? N’est-ce pas toujours par amour qu’on quitte un lieu pour en investir un autre, qu’on écrit en pointillés un parcours géographique jusqu’à ce que ce lieu même imprègne une intrigue ? Tout ça est d’une banalité…

–          Seriez-vous un vampire, Marnie ?

–          Versez-moi de votre breuvage shérif, il n’y a aucune raison pour que vous profitiez seul de cette euphorie délirante… que se passe-t-il ? Je ne vous reconnais plus, là….

–          Paul et vous, vous ne m’avez pas tout dit. Ce Paul que vous avez soi-disant aperçu de la fenêtre de la chambre que vous louez à Mme Bates…

–          Et bien ?

–          Comment pouvez-vous être sûre qu’il s’agisse bien de lui ? Vous n’avez même pas reconnu Jim à l’instant..

–          Mais cela n’a rien à voir….

–          Je croyais que vous n’aviez jamais rencontré Paul physiquement et que c’était justement votre raison commune de vous retrouver ici, à Détroit…

–          J’avais reçu une photo, la veille de mon départ. L’homme que j’ai aperçu de ma fenêtre était à tout point conforme à….Quoi ? mais qu’est-ce que vous être en train d’insinuer dans mon esprit ?

–          Moi ? Rien à part de croire que les apparences sont trompeuses, les coïncidences insidieuses et les préjugés mortels !

–          Attendez Hank ! Vous voulez dire que Paul n’est pas…. Le type retrouvé égorgé ? On est où là ? Je ne comprends plus rien. Qui est le macchabée dans ce cas ? Pourquoi cette mise en scène macabre, et pourquoi, POURQUOI je pourris ici depuis une semaine ?

Le ton était monté au fur à mesure que Marnie réalisait l’hypothèse délirante du shérif et elle avait prononcé ses derniers mots en se levant brutalement ; le geste brusque faisant tomber sa chaise et miauler méchamment Kaputch qui détestait par-dessus tout les écarts de langage de sa maîtresse. Quel manque de tenue face à un gentleman, non ? Décidément elle ne changerait jamais, son cas était désespéré.

–          Sit down Marnie !

–          Sorry… Mais, qui ?

–          Vous n’aimez pas la poésie, hein ? Tout ce qui vous échappe vous ennuie ? Voyez-vous, c’est le sel de ma vie, ce qui me maintient dans un état d’alerte indispensable à tout fin limier… je me demande parfois si je ne vous ai pas surestimé…

–          Je me suis excusée, il me semble… vous avez du feu ?

–          Je vous ai dit, je crois que la famille Bates ne se résume pas au jeune débile et sa mère, il me semble…

–           ….

–          On a beau être à Détroit, on dispose tout de même de quelques moyens, même si forcément tout est plus long, plus laborieux, etc…

–          L’A.D.N !!!!

–          Marnie is back ! Welcome !

A cet instant d’intolérable suspens, la porte de l’office s’entrouvrit et deux hommes vêtus de parkas kaki firent leur entrée.

–          Désolé d’avoir mis tant de temps à venir te voir, Marinette mais j’étais en mission, prononça mister Child tout en se dévêtant. L’autre homme avait gardé sa capuche et son visage voilé d’ombre était méconnaissable.

–          D’ailleurs, j’ai quelque chose pour toi de la part de Mukya…

Marnie, incrédule tendit la main et défroissa le papier que Child lui tendait :

Si je ne peux vous voir, ni même vous entendre –
Où croiser le chemin de vos pas convoités ?
Pourquoi plaquer ces mots que je ne peux vous tendre ?

Houles de sentiments sur un gouffre exaltés :
Ivresses de folie en la plus belle flamme
Enchaînée aux regrets de mes vœux rejetés.*

Elle perdit connaissance au moment où le deuxième visiteur se débarrassait de sa capuche et que Kaputch, une fois de plus en profitait pour se faire la malle.

*Gyabo mukya !

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Author: solucide

"Il me fallait apprendre, et cela ne tarda guère, qu'on doit renoncer à tout et ne rien faire d'autre qu'écrire, écrire encore et toujours, même si tout le monde vous le déconseille, même si personne n'a confiance en vous. Et peut-être écrit-on précisément parce que personne n'a confiance en vous." Henry Miller, "Tropique du capricorne

6 thoughts on “RC34/ Mais que sont ces sonnets qui sifflent sur sa tête ?

  1. Dîner bien ficelé le long duquel un fluide évident vient lier Hank et la désormais sulfureuse Marnie (coup de coeur pour le passage où elle maquille son visage), les Adam et Eve du RC version Jarmusch; l’aura du poète planant comme un elixir, sonnet qui ne sifflera pas 3 fois… et le suspens présent comme il se doit, avec le mystère de l’homme au visage d’ombre… Est-ce…?

  2. C’est comme si on y était. Un gâteau à lire jusqu’à ce que ce point d’interrogation soit résolu. Qui est cet homme encore non dévoilé qui accompagne Mr Child et qui attend un prochain épisode pour se découvrir ?

  3. Ah, mon long commentaire n’est pas resté … Tant pis, j’ai dû m’arracher d’ici et je suis restée branchée sur la page, je vois qu’il n’est plus là. Alors, ce sera tout comme Mr Child et Di ont dit 😉 !

  4. mais nous sommes au cœur d’une mise en abyme cinématographique, théâtrale et ou littéraire ! C’est génial.
    « It’s not where you take things from – It’s where you take them to  » Dreamcathcher pour le Chaman ! Chat Poe !

  5. Paon, c’est du jour! 2ème partie de cet épisode -ci à suivre….dans la soirée;-) tu m’inspires, Aganticus et je me souviens des jours anciens où Plume Noire sévissait sur un site canadien….ha ha ha…. Pawata pourrait à son tour avoir son négatif, un obscur avatar à la grimace en forme de cicatrice… à suivre….

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