20140207_200917Alors qu’il devrait déambuler dans les méandres asphaltés de Détroit, sieur Slévich dînait dans un restaurant japonais à Séoul. Que n’était-il le Diable pour profiter du don d’ubiquité : être l’ombre du Grand Mukya réclame au moins deux vies… En bon nègre dévoué, il avait certes réussi à envoyer à temps les sonnets pour la Battle, mais pourquoi était-il contraint d’enquêter en Corée du Sud ? Quel rapport avec le décès de Paul ? Et combien de temps encore cet illuminé allait-il garder sa couverture de pseudo-poète ? Une pensée pour Rose attrista un instant le visage du quadragénaire. Soudain, un bras se posa sur ses épaules : un des convives s’était rapproché et le tenait tel un vieil ami pour éterniser l’instant : « Un, deux, trois, kimchi ! » Sous l’effet du sôju, un alcool de riz à moins de 20°, il plaqua un sourire béat sur sa face inexpressive de belgo-slave aux yeux bridés. Encore une photo ridicule et pour comble, n’avait-il lui aussi levé une main avec l’index et le majeur en forme de V, singeant les autochtones ? Il se leva, accablé par sa faiblesse présente, et sortit de cette table encore garnie de sushis, tempura, soupe miso et autres mets exotiques en évitant au mieux les jambes qui s’étendaient de plus en plus, fatiguées de la position du tailleur.

En chaussant les sandales prévues pour les petites absences, il faillit tomber. Il se rattrapa de justesse, d’un soubresaut de hanche et de reins, reliquats d’années de pratiques martiales. A cet instant, ses yeux se perdirent dans l’éclat d’un lampion rouge et des mots traversèrent son esprit, une espèce d’histoire absconse qui parlait de lucioles. Slévich sourit, complaisant : il aimait ces instants incontrôlables où la cervelle se perd dans des déliriums insaisissables. Cela ne dura qu’un bref instant, mais ce fut suffisant pour l’aider à revenir sur terre. Un effet paradoxal, certes, que seule l’incohérence intérieure congénitale de ce mercenaire des vers expliquait.
Enfin aux toilettes – il avait marché quatre mètres avec l’impression d’en avoir parcouru cent, il se figea face au trou devant lui. Bien décidé à éviter toute acrobatie scatologique, il soupira et se résigna à se retenir jusqu’à ce qu’il puisse rentrer à l’hôtel. Alors pourquoi n’arrivait-il pas à quitter le trou des yeux ? Hallucinait-il ? Un mirage ? L’ombre d’un chat noir dans des chiottes coréennes… Il songea à un quatrain enfermé dans la coquille d’un œuf… L’œuf… Des vers l’emportèrent dans une absence impénétrable où seul le vide et le sentiment de s’y fondre régnaient. Soudain, des sueurs froides le sortirent de sa torpeur et il quitta précipitamment les W.C., non sans tenir ses mains collées aux oreilles. Des acouphènes le rendaient fou, des sons ressemblant à des incantations de sorcier indien. Blanc. Tout à coup, le décor s’effaça, plus rien n’entourait Slévich, ni décor, ni mur, ni même sol ou ciel. Il essaya de faire un pas en avant, mais ses jambes ne lui répondaient pas, pire, il ne les sentait plus. C’est alors que des alexandrins fusèrent dans sa tête ainsi que des comètes mitraillant le néant sidéral :

L’éclat des visiteurs enténèbrent les plaines,
Le sang s’est répandu des griffes d’un félin ;
Combien de ces tipis sont composés de lin ?
Le son net d’un sonnet chassera les vilaines.

Le Sage Pawata désignera les reines –
Les abeilles mourront pour chasser le malin ;
A nouveau, sous les cieux, d’un ultime câlin,
Le ciel embrasera toutes les folles graines.

Les vibrations insistantes de son téléphone portable récupérèrent la conscience de Slévich. Il transpirait et respirait fort, comme essoufflé. Pourtant, son visage affichait une sérénité incroyable : enfin s’était-il ressaisi, prêt à reprendre sérieusement les investigations imposées par Mukya. Sa sœur et ses confrères attendraient encore : impossible de quitter Séoul sans les indices afférents au meurtre de Paul : les clés se trouvaient ici, en Corée du Sud. « Meow », entendit-il à ses pieds : une chatte intégralement blanche aux pointes d’oreilles noires se tenait devant lui, assises, levant une de ses pattes avants légèrement retroussée comme les porte-bonheurs japonais. « Kaputchva, que fais-tu ici ? » Sans attendre la réponse, Slévich comprit qu’il devait la suivre. En chemin, il se souvint d’avoir reçu un appel et consulta l’écran de son portable : quatre appels manqués, un de Miss Bates, un de Sieur Mukya et deux de Mister Kaputch. Kaputch ?

 

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