roman chorale 14 : Chambre avec vue

 

De détours en apartés étroits, le sommeil lourd et les rêves en cauchemars détournés, Kaputch ronronnait à mon oreille des propos insensés. J’espère que tu es contente de toi, Détroit s’avère un phantasme volubile  et les délires délient les liens que chacun dans son coin s’amuse à tricoter pour mon plus grand plaisir : je jubile et cours après les pelotes qu’on s’échine à me lancer, ils me prennent pour un toutou ou quoi ? Tu aurais pu te méfier aussi, à croire que tu ne changeras jamais et ta naïveté qui jusqu’ici n’a cessé de m’enchanter finira peut-être par te jouer des tours. Tu pensais vraiment qu’on te donnerait une maison sans contrepartie ? Que tu n’aurais pas, tôt ou tard à en payer le prix ? By the way, les croquettes sont infâmes ici, je vais devoir revenir à une des mes vies antérieures et chercher ma pitance par mes propres moyens, à mon âge !

Shut up Kaputch. Lass mir traümen von alten Zeit. Ce soir je déteste mon boulot! Empêtrée, enlisée, je l’ai été ailleurs, à la Nouvelle Orléans, tu te souviens ? En Haïti aussi. Mais ici ? Pourquoi cet esprit me poursuit-il partout où je m’enfuis ?

Assez ! Je suis fatigué de tes lamentations ! Tes contradictions te mèneront aux semblables impasses tant que tu refuseras de voir les choses en face. Crois-tu vraiment que ta condition d’humaine te place au dessus du lot ? Qu’il existe par delà le Bien le Mal une intelligence supérieure méprisant l’âme, l’animal et l’esprit des lieux ? Je te pensais un peu plus subtile tout de même. Look at me ! Rien n’est perdu, arrête avec ton pessimisme, hauts les cœurs (de veau), sois à l’affût, il va se passer des trucs aujourd’hui, reste concentrée. I’ll be back….

J’ouvris un œil tandis qu’une brise plutôt fraiche pour la saison soulevait le rideau de voile par la fenêtre entrouverte. Je n’aperçus que la queue en panache de Kaptuch semblant me saluer ou m’inviter à le suivre. Il était cinq heures et j’avais l’impression de n’avoir pas encore réussi à trouver le sommeil. Je me versai à boire, mais l’eau ici avait un arrière goût d’égout. J’allai aux toilettes à tâtons et c’est à ce moment que je pris conscience d’une lumière dans la maison d’en face.  J’assistai alors à un curieux jeu d’ombres par-dessus les toits.  D’abord, c’est le profil altier de mon chat qui mobilisa et mon attention et mon admiration. Le temps sur lui n’avait aucune prise. A son âge avancé, il conservait l’élégance de sa condition féline et sa queue démesurée semblait autonome, dictant une cadence accélérée à sa progression lente. Comme souvent, je l’enviai : la liberté que je cherchai depuis des lustres avec l’énergie d’un désespoir contrefait, il la faisait sienne par sa seule présence. Sa façon d’investir les lieux qu’il s’appropriait en diffusant son odeur par simple frôlement, son air de ne pas y toucher en fixant d’un clignement d’œil toute présence animale, humaine ou spirituelle, son art de s’exporter par un sommeil léger quasi continuel des minuscules soucis, transformés aussitôt entre ses pattes agiles en souris sans vie, son don de guérison sur les bobos, toute une philosophie en somme, que je n’aurais jamais atteinte sans lui à mes côtés, m’absorbait toute entière. A son contact, je pouvais sans problème faire abstraction du reste, dans la plus voluptueuse des contemplations. Sauf qu’arrivé au bout du toit, disparaissant dans la nuit alors qu’un nuage occultait pour un instant la lune presque pleine, je le perdis de vue et qu’une faible lueur passant d’une pièce à l’autre dans le dernier étage de la maison des écrivains, prit le relais de mon occupation. Quelqu’un ou quelqu’une passait vraisemblablement d’une pièce à l’autre, une chandelle à la main.  Le halo dispensé ne pouvant venir d’une lampe torche ou autre objet électrique.

 Bientôt le balai de la petite lueur prit un rythme effréné aux effets hypnotiques. Je me réveillai la tête endolorie par mon oreiller de bois. On frappait à ma porte. Kaputch reposait sur le lit, les moustaches étalées sur l’édredon. Il faisait grand jour et les rayons effrontés d’un soleil invisible se répandaient dans mon cerveau en cercles concentriques. Mille et une tâches blanches auréolaient le mât d’en face. Aveuglée, je cherchai la porte afin de mettre fin au tapage, au moment même où j’entendis la voix tonitruante du sheriff : Police ! Open the door, right now. Je reculai aussitôt apeurée par  le révolver démesuré qu’il brandissait au bout de ses deux poings serrés. DON’T MOVE !

Levant haut les mains par reflexe cinématographique je restai coite tandis que Kaputch se faisait la malle sans autre forme de procès.

Hey ! What’s happened ? Réussis-je à formuler dans mon anglais approximatif, alors que le sheriff rengainait son pistolet, que Mme Bates conservait ses deux mains sur la bouche, les yeux noyés de larmes.

SIT DOWN ! Hurla le gros lard. Je me laissai tomber sur le lit, m’agrippant à ses barreaux pendant qu’il profitait de cette opportunité pour me passer les menottes qu’il prit un malin plaisir à serrer de toutes ses forces.

Aïe ! Hey ! Ouille ! Bredouillai-je lamentablement.

You’re under arrest, prononça-t-il sobrement

But I’m not the best.

Oh my God, répétait inlassablement la mégère.

Mme Bates, prévenez docteur Popaul, mon avocat. Il est en face, dans la maison des écrivains. Please !

Ha ! Lâcha le sheriff qui exultait maintenant. A la bonne heure, vous êtes témoin, Mme Bates, elle avoue !

Avouer quoi ? Appelez mon avocat bon sang !

Doctor popaul is dead and YOU are the murderer. Come on now!

Je suis innocente! Kaputch! HELP! I’m a French citizen and I ‘m innocent. NO!

Au moment où je franchis la porte, toujours en chemise de nuit, soit dit en passant, les mains menottées et le corps à demi soulevé par l’auguste sheriff transpirant, je perçus nettement les propos de Kaputch dans un formidable bâillement tandis qu’il s’étirait sur le rebord de la fenêtre : je t’avais mise en garde, je t’avais dit de rester vigilante…

Dans un ultime réflexe je lui criai : préviens Mister Child ! Par l’esprit de Pawata, préviens-le, je t’en supplie !

Depuis, dans ma cellule étroite, cernée d’une populace pour le moins bigarrée, je ne cesse d’interroger ce mot qui m’est venu en grâce: Pawata. Qu’est-ce qu’il signifie ? Où me mènera-t-il ? Je n’en sais strictement rien si ce n’est qu’il tourne en boucle dans mon esprit, qu’il me plonge dans une forme de transe dont je ne connais l’issue mais qui reste mon unique chance de sortir de ce trou.  Qu’Il me vienne en aide… Pawta bless me….

 

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6 thoughts on “roman chorale 14 : Chambre avec vue”

  1. Marie Louve says:

    De quoi donner sa langue au chat, mais c’est suave à souhait. Espérons que le chaman de Pawata soutiendra la bonne cause.

  2. aganticus says:

    Your cat is quite a coward !
    Heureusement que l’esprit de Pawata sait lire dans toutes les pensées surtout lorsqu’on l’appelle à l’aide grâce au rond « imbherbe » qui fait office de boite mail intemporelle.
    Un joli rebondissement de plus qui va mettre en appétit les plumes imaginatives des « romans chorales’s writers »

  3. Di says:

    Un début affolant ! Que j’aime cette osmose entre le chat et sa maîtresse !

  4. Slévich says:

    C’est là qu’on se dit : ‘pourquoi n’ai-je pas pris un chien » 🙂

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