White hurricane

 

Thélonius Sparow admira encore la pépite d’or que sa main tenait amoureusement ; elle devait faire au moins une livre et sa pureté ne faisait pas de doute.

Il l’avait trouvée en orpaillant comme un galérien dans la rivière, toute proche de cette maison ressemblante à un petit château où, sur le devant, un cercle d’herbe restait toujours pelé.

Cette curiosité venait, d’après la légende, d’un indien qui y aurait planté sa lance avant de mourir.

En estimant sa valeur, une goutte de sueur perla au front de Thélonius : au bas mot cinq mille dollars qu’il ramènerait à Edma et aux enfants pour construire une grande maison et ne plus avoir de soucis pour vivre.

A 10 cents la livre de bœuf et 3 cents la miche de pain, les jours meilleurs étaient devant.

Edma, sa chère épouse, l’attendait à Brukner Island dans la maison familiale partagée avec ses parents car la vie était si dure que seule cette solution était possible pendant que lui, il parcourait toute la région autour du lac Ste-Claire en s’offrant comme journalier aux paysans, ne rentrant qu’une fois l’an, à Thanksgiving.

Sa fantastique chance fut de suivre un orpailleur alcoolique qui prospectait un bras de rivière où, jurait-il, son cousin avait trouvé de l’or ; personne n’en avait trouvé jusque là mais une intuition le poussa  à tenter le coup car, de toutes façons, le dimanche les paysans n’embauchaient pas pour cause d’office au temple.

Lorsqu’il avait ramené la pépite dans la batée que lui avait prêtée le vieux, il avait été si surpris qu’il en était tombé sur le cul, se mouillant abondamment jusque sous les aisselles.

Et cette fois-ci, il allait rentrer à la maison pour l’indépendance day pourvu qu’il puisse trouver un moyen de transport.

Le plus rapide était encore de traverser le lac St Clair avec une de ces barcasses qui faisaient le commerce entre Détroit et Algonac Michigan.

Avec sa pépite bien cachée dans un repli de sa besace qu’il tenait bien serrée contre lui…

 

John Harper jura tout en faisant rouler le dernier tonneau de sel au fond de sa barcasse : son dos le faisait souffrir et personne ne l’avait aidé à charger sa cargaison.

Dernier d’une longue lignée de brigands de grands chemins, il avait gagné sa barcasse à voile en trichant au poker; le malheureux perdant avait été retrouvé mort le lendemain avec les boyaux à l’air et si les mauvaises langues avaient accusé John Harper, aucun témoignage n’avait pu l’envoyer à la potence.

Il n’avait pas plus de remord à détrousser et à tuer que son pionnier d’aïeul qui faisait ça avec les indiens trois siècles auparavant : bon sang ne saurait mentir.

Dans le saloon,  le brouhaha assourdissant l’obligea à crier aux oreilles du patron:

–        Si un gars veut traverser le lac demain matin, qu’il me rejoigne à ma table !

Habitué à faire ce genre d’annonce, le patron acquiesça d’un hochement de tête.

–        Justement, tu vois ce gars en train de se saouler ? Ben, il m’a demandé si je connaissais un bateau pour Algonac. En plus, tu pourras lui demander cher car, à sa façon de payer à boire à tous, il doit avoir décroché le gros lot…

Deux heures et dix whiskies plus tard,  John Harper sortait du saloon en se frottant les mains car il était tombé sur le bon coup : le gars, qui allait devenir son passager demain matin à l’aube, s’appelait Thélonius et il était bourré de fric. John Harper n’aurait plus qu’à l’occire et à le basculer dans le lac après l’avoir soulagé de ce qu’il cachait dans sa besace.

Chose qu’il faisait quand l’occasion se présentait car personne ne venait jamais se plaindre.

John se dit que la vie était belle à Détroit en ce soir du six novembre 1913.

Mais la vie réserve parfois de sacrées surprises.

La première fut qu’en descendant l’escalier de son hôtel le lendemain, Thélonius Sparow eut comme une apparition : une espèce de chef indien lui ouvrait grand ses bras; déconcentré par cette vision étrange, il rata une marche et déboula l’escalier en se cassant une jambe.

John Harper attendit une heure sur le ponton du quai puis se décida à aller aux nouvelles.

Jurant comme un charretier, il du se rendre à l’évidence : son bon coup se transformait en ratage complet car son passager était condamné à rester au lit au moins quinze jours.

Dépité et en colère il leva l’ancre et mit le cap sur l’autre côté du lac; Tout seul.

Mais la vie réserve parfois de sacrées surprises.

La deuxième fut cette effroyable tempête qui frappa toute la région du sept au dix novembre 1913.

Si effroyable qu’on lui donna le nom de White Hurricane.

Si violente qu’elle brisa une vingtaine navires et fit plus de deux cents morts sur les lacs d’Amérique du nord et du Canada.

Dont John Harper qui eut une dernière vision avant de mourir: le visage d’un chef indien qui le regardait en souriant.

Et Dieu sait s’il est rare de voir un indien sourire…

 

 

 

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