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Papillon

Depuis quelque temps, il se cognait constamment aux vitres et la moindre lueur l’attirait irrésistiblement. C’est vrai j’ai beaucoup papillonné dans ma vie, songeait-il mais… Pourtant, je suis une créature du soir. Je n’ai jamais aimé que la pénombre, le jour finissant dans la musique orangée de l’été, les soirs d’hiver où la nuit me tombe dessus en un souffle et les soirs d’automne sous la pluie où les réverbères ajoutent encore au grisâtre du crépuscule. Peu me plait le plein soleil brulant des journées d’été ou la lumière froide et aveuglante des journées d’hiver qui vous glacent jusqu’au tréfonds des os. La nuit n’est cependant pas mon royaume. Meme en l’évitant, il m’a toujours fallu sentir une proximité de la brulure de la lumière du jour. Peut-etre est ce pour moi la seule façon dont je peux prouver que j’existe…
C’est mon domaine, celui de la tristesse qui vous prend irrépressible car on a encore la joie du jour sous les yeux. Et je me suis toujours repu de cet état qui vous laisse tout en tremblement, en angoisse et en souffrance. Je me disais toujours qu’elle était moi, et que je pourrais comme cela donner des leçons de pleurs et de chagrin à tout un chacun. En effet nous avons tous besoin de pleurer, mais aussi tous besoin de le cacher et de le montrer et quoi de mieux qu’un coin sombre en pleine lumière ?
J’ai ainsi eu maintes aventures dans les ruelles les plus ténébreuses que vous puissiez concevoir et pourtant depuis quelques soirs, je ne peux plus me satisfaire de ces dissimulations. Il m’a suffit d’apercevoir cette fille à la jupe rouge, un soir d’été avec sa courte chevelure rousse brulante de soleil, de lui voler le sourire éclatant de ses lèvres pour la suivre partout.
Depuis, chaque fois qu’elle passe dans cette rue, je prends mon élan pour lui parler et dans mon rêve, la charmer pour l’emmener au soleil couchant du bord de l’océan. Mais à chaque fois, je me cogne à la vitre de mes peurs mais je me refrappe encore, car je sens bien qu’enfin, la vitre fondera comme mes peurs et mes prétentions et qu’avec elle je ne pourrai plus certes être le roi des soirs du monde mais simplement le compagnon de ses jours et de ses nuits.

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Roman chorale – Chapitre 30 – Sonnée ? Sonnet !

« Les abeilles sont des boussoles, qui brillent comme des lucioles … » Delphine ne sait pas d’où lui vient cette phrase poétique, qu’elle n’est pas sûre de reproduire correctement, mais les mots la hantent … Pourtant, Mitch est arrivé dans son taxi, ce n’est point le moment de rêvasser, direction : la prison ! Mitch fait ses civilités auprès de Mrs Bates, toute miel devant lui. Pour un peu elle le mangerait, se dit Delphine qui en ricane intérieurement, tout en descendant l’escalier de sa chambre.

Lorsque Mitch lui ouvre la portière, des murmures et des exclamations leur parviennent de derrière un cyprès, un tremblement de l’air semble dessiner des silhouettes et Delphine croyant reconnaître Mr Child, aux prises avec des êtres très menaçants, s’affale sur la banquette, de saisissement. Mitch referme vite la portière et court se mettre au volant.

ands »Il se passe quoi, par là ? Quelqu’un a des ennuis ? Mitch, on devrait peut-être faire quelque chose, mais quoi ? » demande-t-elle. « Surtout pas, Delphie Frenchie, on se tire, et vite fait ! Plus nous serons loin, moins tu seras en danger, attends un peu, je te donnerai quelques explications … » Delphine, qui sait maintenant où se situe le fameux rond imbherbe, jette un coup d’oeil : il est là, aussi nu et hermétique que possible, rien n’en émane.

Un peu plus tard, Mitch lui apprend qu’il faut qu’elle se méfie de Mr Child, qu’il sait qu’elle connaît son ébauche de fresque secrète et que cela ne lui plaît pas du tout, qu’il a pour le moins une double personnalité, que son autre moi se nomme El Niño et qu’il n’a rien d’angélique. Il lui révèle par ailleurs qu’une BATTLE est prévue, à grands coups de sonnets entre les grandes pointures de la communauté d’écrivains, qui n’est pas encore au complet, et que tous les coups seront permis ! Mais qu’elle ne s’inquiète pas trop, tout en restant sur ses gardes, il a le bras long, il veillera sur elle tant qu’il le pourra et il n’est pas le seul, Marnie a elle-même donné des ordres à ce sujet.

Delphine par réflexe contre le maëlstrom annoncé, choisit l’humour et s’écrie : « Sacré Mitch, je m’en doutais, tu n’es pas qu’un chauffeur de taxi ! » Puis elle se penche, la veste de Mitch est ouverte, la crosse d’un pistolet (une arme à feu en tout cas) pointe son nez. Elle ne rajoute rien, partagée entre l’effroi et l’envie de se rassurer car en Amérique, bien des gens sont armés. « Ce n’est pas faux, Delphie, mais tu n’en sauras pas plus ! » Alors, Delphine change de sujet : « Dis donc, Mrs Bates t’a drôlement à la bonne ! Elle te regarde avec des yeux de fried herrings ! » « Hééé oui », soupire Mitch, « elle en pince pour moi depuis longtemps, je crois bien qu’elle ne se l’avoue même pas ! Tu penses, cette pure WASP lady ne conçoit pas de frayer avec un noir, convenances obligent plutôt que racisme … Mais c’est tant mieux parce qu’elle ne m’attire pas du tout et moi j’aime ma femme et mes gamins ! »

Le reste du trajet, ils se taisent et comme Mitch auparavant a mentionné le fait que Mr Child attend impatiemment l’arrivée du Grand Mukya et qu’en France elle a été l’un des élèves d’atelier de celui-ci, elle se focalise sur l’idée de la bataille de sonnets, elle en compose un dans sa tête :

Ah, ‘faut faire un sonnet ? J’en construis un joli
Et j’irai jusqu’au bout, soit-il un sonnet d’âne
Et je me l’écrirai, sans l’horrible tisane
Qui rend le Niño fou, mais visionnaire aussi …

Je vois son ambition, le plan qu’il a choisi,
Tristesse je ressens car je sais qu’il me damne
Pour mieux me stimuler ; pas question d’une panne !
Et je dois retenir ce qui n’est pas écrit.

Pour bien l’écrire après, bien le restituer,
Me dépêcher avant de me faire tuer.
Cri ténu sur ordi, dernier sursaut ou spasme.

Qu’on m’élimine ou pas, d’apercevoir l’aura
Du grand Mukya Slévich rien ne m’empêchera.
Je subirai son fouet, vivante ou ectoplasme.

Brusquement extraite de sa songerie, Delphine suit Mitch jusqu’au parloir de la prison, s’étonnant de la facilité avec laquelle on les laisse entrer, Mitch semble y avoir ses entrées. Quand elle se trouve nez à nez avec sa grande soeur Marnie, l’émotion est trop forte, la tension antérieure explose dans des effusions et des pleurs incontrôlés. Marnie est égale à elle-même et sa propre émotion passée, la voilà qui fulmine : « Qu’est-ce que tu es venue foutre ici ? Tu es trop naïve, tu ne tiendras pas le coup ! » « Elle est bonne, celle-là, Marnie, c’est toi qui m’a fait parvenir le dossier d’inscription au projet, donc je suis là, un point c’est tout ! Mais ton pseudo ne m’a pas permis de comprendre immédiatement que c’était toi ! » « Oui, bon, pareil pour moi ! C’est fait, c’est fait, je compte sur toi maintenant aussi. Tu as mes cigarettes ? »

Marnie déclare qu’il n’est pas question qu’elle cherche à sortir de la prison pour le moment, elle y est en lieu plus sûr qu’ailleurs et elle va pouvoir y travailler en paix. « Reviens quand tu peux, p’tite soeur, tes visites me feront du bien. »

Lenaïg

 

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Roman Chorale 19 Le roman de Robert

Malgré le petit air frais de ce mois de novembre 1957, le soleil arrose abondamment le Détroit River et Robert Bloch s’est confortablement assis sur un banc pour lire le journal local, le Detroit Free Press.

Il est venu à Détroit pour rencontrer Ernest Hemingway qui signe son dernier roman à partir de six heures PM et Robert doit attendre patiemment l’heure.

La une du journal, accroche son regard : le « boucher de Painfield » vient d’être arrêté, lire l’article page deux.

Curieux de connaître l’histoire de ce sérial killer nécrophile, Robert Bloch qui a déjà commis quelques romans dans le genre, se passionne pour l’article et les détails macabres : arrêté  pour le meurtre de Bernice Worden à Plainfield, Wisconsin, et chez qui l’on a découvert quelques dizaines d’objets fabriqués à partir de cadavres déterrés dans les cimetières avoisinants, Ed Gein est soupçonné de plusieurs autres meurtres.

Robert Bloch, qui n’habite pas très loin de Painfield, se demande ce qui peut pousser un homme à de telles extrémités, l’imagination du romancier se met en marche et il se promet d’aller faire une visite à Théodore McMillan le sheriff du comté qu’il connait bien.

Le taxi qui l’emmène au book store où ont lieu les dédicaces de Monsieur Ernest Hemingway, passe tout à coup devant une maison abandonnée qui interpelle Robert; la bâtisse, bien qu’assez délabrée, ressemble à un petit manoir avec sa tour pointue couverte d’ardoises grises.

Un étrange halo blanchâtre semble l’entourer et, sans comprendre ce qui le pousse, Robert demande au taxi de s’arrêter et de l’attendre. Sans écouter les protestations du chauffeur qui marmonne des mots où il est question d’endroit maudit, Robert entre dans ce qui fut un jardin, et tombe en arrêt devant un rond de dix centimètres de diamètre complètement désherbé.

Tiens, se dit-il, on pourrait appeler ce rond « un cercle imbherbe »…

C’est en essayant d’y déblayer la terre avec le bout de sa chaussure qu’une sensation incroyable l’envahi : un éclair déchirant puis l’impression de flotter au dessus du sol s’accompagne de la vision d’un indien en habit de cérémonie et de rires machiavéliques suivis de cris déchirants le tout dans un halo rouge qui se déforme constamment.

Robert recule et tout s’arrête.

Il décide alors de sauter le trou pour continuer vers la maison mais tout revient en plus intense, en plus fort et en plus coloré.

Les cris se font plus audibles : »Maman ! Norma ! Normal ! Norman ! »

Les images projettent des couteaux, des visages déformés par la peur, un rideau de douche puis du sang, un fleuve de sang.

Il recule enfin et, fortement ébranlé par ce qu’il vient de vivre, il remonte dans le taxi et demande au chauffeur de décamper à toute vitesse.

Ce n’est que le soir, après avoir repensé  calmement à ces visions incroyables qu’il va y voir comme un signe du destin et qu’il va décider d’en écrire un roman.

Il a même trouvé un titre qui résumera bien le synopsis : Psychose.

Ce qu’il ne voit pas, c’est au plafond de sa chambre d’hôtel, l’image projetée de l’indien de la vision de l’après midi. Un indien coiffé de sa parure de cérémonie, un indien qui sourit.

Et Dieu sait si c’est rare, un indien qui sourit …

 

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Zackmo – Ep.2

De mon amour des chevaux est né un club hippique, construit de mes mains sur le terrain du copain d’armée en question. Pour la première fois de ma vie, j’avais un but. Avec les maigres économies accumulées de mes soldes, j’ai pu m’acheter le minimum de matériel et un cheval. Le jour je construisais, mes nuits je les passais à étudier la comptabilité. Un haras, ça se gère. Ben oui, j’ai un CAP compta, madame. Je ne suis pas complètement neuneu malgré vos préjugés. Bref, au bout de deux ans, on peut dire que ça tournait plutôt rond notre affaire. J’ai même commencé à me constituer un petit pécule. A cette époque, j’avais cinq pouliches, trois poneys et une petite notoriété locale.

C’est à ce moment-là que j’ai rencontré Emilie. Elle était si belle. Je me souviens encore comme je pouvais la regarder des heures durant chevaucher ma plus belle pouliche. Elle s’était inscrite pour quelques séances hebdomadaires. Très vite, les choses ont évoluées entre nous. J’ai ainsi découvert l’amour pour la première fois. Banal me direz-vous ? Peut-être. L’idylle a duré trois ans. Le fameux cap comme ils disent. Elle est naturellement devenue la mère de mes enfants. J’en ai deux : des filles. La vie m’était paisible, à cette époque. On avait même acheté une maison à crédit et un chien. J’avais des amis, une vie sociale. Mon haras était le plus connu de la région et nous étions cinq pour le gérer. J’avais tracé mon sillon dans cet univers que je pressentais déjà hostile. Mais c’est parti en cacahuètes dans notre couple…

Encore une fois je ne jette pas la pierre, mais la vie ne m’a pas appris à faire confiance. Alors, l’idée de déléguer même une partie de la gestion de mon affaire, c’était « niet ». Plus fort que moi. Alors je ne compatis pas les heures, les jours… Pas de week-end, pas de vacances, boulot, dodo,… j’ai délaissé ma famille. Aujourd’hui, j’ai conscience d’avoir fait une belle connerie. Je crois que ce sont mes gosses qui me manquent le plus. Mais qu’aurais-je donc à leur offrir aujourd’hui ? Ils sont probablement plus heureux sans moi.

Mon erreur fatale fut de me marier avec Emilie pour le meilleur et pour le pire mais surtout sous le régime de la communauté. Elle a donc eu 50% du haras. Entre la pension alimentaire et sa part j’ai du vendre, me séparant des deux seules choses que j’avais à peu près réussi dans cette putain de vie : ma famille et mon club.

Tandis qu’Emilie partait avec les enfants, la bagnole et le chien, décision de justice sous le bras, je me retrouvais seul dans cette maison devenue trop grande et trop chère pour moi. La séparation m’a démoli, je me suis laissé aller, embarqué par des types que je pensais être des amis. Toutes mes économies y sont passées.

Pour finir, c’est l’arrivée dans la grande ville, promesse d’une vie meilleure. S’en suit la débrouille au jour le jour, de squats en bandes de copains plus ou moins zonards. J’aurais dû demander de l’aide, il aurait été encore temps, mais sans famille c’était difficile pour moi. Je voulais m’en sortir seul ! Un sentiment stupide entre la honte et la pudeur. La lente descente aux enfers s’est amorcée et voilà comment j’ai atterri ici, sur ce trottoir. La rue m’a attrapé.

Encore une fois, en vous racontant tout ça je ne cherche pas à faire pleurer dans les chaumières, je vous ai juste planté le décor. Vous faire comprendre…

(A suivre…)

 

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