• 4 décembre 2022 8 h 52 min

2. Le Jardin (Les Injoignables)

Bysolucide

Sep 14, 2022 ,

Le 16 mai 2013, jour de l’ouverture du 66ème festival du film, était projeté Gatsby le Magnifique. À Cannes bien sûr, mais aussi dans tous les multiplexes et autres salles obscures du pays, y compris Montpellier, en VO3D dans le cinéma relooké par Christian Lacroix.  C’est la salle 17 que rejoindrait Yassine dès le début du film. Les interminables spots de pub alternant avec les bandes annonces lui donnaient le temps nécessaire pour vendre son quota de pop-corn, glaces et boissons sucrées avant de se faufiler dans la salle où il pousserait en s’affalant sur son siège un râle silencieux.  Depuis la quinzaine qu’il occupait ce poste, il n’avait pas à se plaindre de visionner autant de films, même en pointillés. 

À 23 ans, le jeune homme vit chez son père, absent la plupart du temps. Lorsqu’il rentre de ses missions, Rachid visite ses amis de la région mais ne reçoit guère.  Leur cohabitation s’en trouve facilitée et leur relation repose sur une confiance réciproque, soutenue par une ressemblance troublante qu’ils prennent soin d’ignorer, s’en étonner ou bien railler. Yassine aurait pu se passer de travailler, s’il n’avait insisté auprès de son père sur l’importance de cette autonomie, prélude d’une liberté plus grande. Rachid avait gardé pour lui un sentiment flou de fierté paternelle ; celui que l’on nommait dans sa jeunesse « l’autodidacte aux pieds nus » se retrouvait entièrement dans la volonté de son fils. Quelques jours plus tard, il avait suggéré cette place au Multiplexe, dont le gérant était un de ses anciens camarades de lycée, et ce fût au tour du fils de snober son père en murmurant « ok, je verrai, merci du tuyau » tout en réalisant intérieurement une série de saltos avant et arrière.  Cinéma, musique et informatique régulaient sa vie depuis son entrée au collège.  C’est à cet âge que le petit parisien avait rejoint son père, après le décès de sa mère.  Dans la chambre préparée par Rachid, trônait un énorme ordinateur Mac Intosh sur un large bureau en verre, face à une porte-fenêtre donnant sur la garrigue.  Il avait gravé cette image sur son disque interne et s’était plongé dans un univers démesuré, s’offrant sans garde-fou, mais borné de pare-feu.  Ce monde parallèle offrait tant d’infinies possibilités que sa simple évocation donnait le tournis.  Yassine s’y était pris avec une étonnante méthode, guidée par un instinct ou une seconde nature. Très vite il s’était senti plus à l’aise et à sa place sous le pseudonyme Red’1, premier d’une liste d’autres pseudos crées selon les usages. Avec le temps, s’était posée la question cruciale d’assumer le statut quelque peu hybride d’hacker, pirate d’une toile majestueuse ne cessant de s’étendre.  Il louvoie depuis, donne quelques « coups de main » par ci par là, lorsqu’il juge l’action valable, sans pour autant verser dans une forme de délinquance mal définie, aux contours flous, aux frontières irréelles.

En 2013, le dilettante Yassine est étudiant-salarié-cinéphile ou phage, (il hésite depuis qu’il consomme du cinéma comme il vend du pop-corn) ; Il ne s’interroge jamais à propos du bonheur mais aime bien sa vie, réfute le terme ignoble de « geek », assiste aux festivals de la région tant qu’on y joue de la bonne musique. Il est même, pour la première fois de sa vie et à sa grande surprise, « fan » d’un groupe de Montpellier : Les Pleureuses, dont il ne rate aucun concert. Mais en ce soir pluvieux de mai, alors qu’il ajuste sur son nez les lunettes donnant sur la 3D, il ne pense à rien d’autre qu’au plaisir de se projeter lui-même dans la vie de personnages, héros ou narrateur,écrits au début du siècle dernier par Francis Scott Fitzgerald.    À la sortie, il constatera une fois de plus la difficulté d’adapter un tel chef d’œuvre de la littérature, en dépit des moyens déployés et de l’honnêteté docile du réalisateur. Il rangera le soir même dans son carnet à spirales ses impressions jetées, plus ou moins identiques à celles qui l’avaient laissé perplexe au visionnage de L’écume des jours de Gondry.  La force des images crées par un auteur, recrées grâce à la magie à usage unique de la lecture demeurera toujours supérieure à celles, aussi belles soient-elles, imposées.  « Parce que,justement, on ne peut pas la dupliquer ? »  Ajoute-t-il dans le carnet.

À cinq minutes de la fin du film, il se lève et va bloquer une sortie, engageant les spectateurs à emprunter celle donnant directement sur le parking, à l’arrière du cinéma. Puis, un sac poubelle à la main, il commencera par ramasser tout ce que les gens ont laissé : cartons de pop-corn et de boissons, mouchoirs souillés mais aussi, et c’est ce dont il ne cesse de s’étonner, effets personnels. Gants, écharpes, chapeaux, parapluie, sacs…Un inventaire à la Prévert. À la première place de cette liste éclectique figurent les téléphones portables, glissant facilement en toute discrétion sur les fauteuils ou la moquette. C’est un oubli qui l’interroge depuis qu’il a pris cette place d’ouvreur au cinéma. Y a-t-il aujourd’hui un objet plus intime que ce minuscule appareil se substituant petit à petit à notre mémoire (peut-être même à notre cerveau) ? se demande-t-il ? Cela fait plusieurs jours que cette question l’obsède et jusqu’à présent il s’est empêché d’aller plus loin dans une curiosité qu’il voit croître un peu malgré lui ; l’envie d’en savoir davantage sur ses congénères via l’objet fétiche du troisième millénaire commence à l’obséder. Jusqu’à présent, il s’est toujours défendu d’aller au-delà des fonctions demandées, à savoir restituer aux gars de la Sécurité tout objet trouvé. A part l’écharpe noire en cachemire, trouvée la semaine dernière coincée entre deux sièges, qu’il s’est immédiatement approprié et qu’il aurait rendue si on le lui avait demandé. Légère entaille à une éthique plus faible que son envie. C’était si doux au toucher….

« Le premier de la soirée ! » soupire-t-il en s’emparant d’un I Phone 3 sur lequel il glissé et failli trébucher. Son propriétaire n’a pas jugé bon de l’éteindre et voici à portée de main, un résumé de vie qui débute par la photo de deux beaux adolescents sur le fond de l’écran. Yassine ne va pas plus loin, si ce n’est le mettre en poche et continuer son travail de fourmi. Quinze minutes plus tard, alors que la salle est prête à accueillir de nouveaux spectateurs pour une version française cette fois, il rejoint ses collègues au contrôle des billets.  La femme qui se présente à lui reprend son souffle avant de s’exprimer. Une fumeuse, déduit-il.  Elle a l’air affolé, cherche ses mots, tend le ticket prouvant sa bonne foi en déclarant avoir perdu son portable salle 17.  « C’est toute ma vie » gémit-elle. Sans cette phrase à peine murmurée, lui aurait-il immédiatement rendu l’objet de son addiction ? Il ne sait pas. Cette femme d’une quarantaine d’années l’intrigue et tout ce qu’il peut faire pour la rassurer quelque peu, c’est lui promettre le maximum. Mais elle insiste : puis-je aller jeter un œil ? Je me souviens précisément de la place que j’occupais… Il cède : suivez-moi…. Le film vient tout juste de démarrer et l’on distingue à peine les ombres formant la salle pleine à craquer. « Euh, j’étais par là… » mais elle se rend aussitôt compte qu’il lui est impossible de se remémorer avec exactitude la rangée où se trouvait son fauteuil. Et puis, comment passer entre les gens venus se divertir dans un lieu complètement obscur ? Elle fait volte-face et scrute Yassine avec une émotion pas loin de le bouleverser : Puis-je compter sur vous ? Absolument, répond-il. Revenez demain matin à l’ouverture, je vous promets une vigilance particulière à la sortie de la séance, comptez sur moi. Merci, fait-elle, avant de lui jeter un dernier regard où gît un désespoir qu’il juge démesuré mais excite davantage sa curiosité. On dirait qu’elle a vraiment peur, c’est étrange….

Dans le dernier tramway, il sort l’appareil de sa poche et se décide à appeler sa propriétaire, afin de lui faire passer une nuit moins blanche qu’elle doit appréhender. Il consulte son répertoire, repère ses favoris et appelle un certain Daniel. C’est elle qui répond dès la deuxième sonnerie ; ainsi, comme il l’avait supposé, elle ne dort pas…

 Bonsoir, êtes-vous bien la personne venue réclamer son portable au cinéma, tout à l’heure ?

Oui, c’est moi, qui est à l’appareil ? Il commence par bafouiller, se rend compte au fil de la conversation qu’il ne réussit pas à conclure, qu’il ne fait qu’exacerber sa frayeur au lieu de la rassurer. Lorsqu’il raccroche, un bon quart d’heure plus tard, il ne se sent pas fier. Pourquoi ne pas donner son nom, tout simplement ? C’est bien son hésitation qui a éveillé les premiers soupçons, et lorsqu’il finit par lâcher : disons Mathieu, elle l’engueule carrément : ok, j’ai compris, c’est une blague, vous n’avez aucunement l’intention de me rendre mon portable… Dix minutes laborieuses à tenter vainement de lui expliquer que l’objet de son appel est justement de lui assurer que son portable se trouvera dès le lendemain matin, à partir de 10H30 au bureau de la Sécurité, à l’entrée du cinéma, sur la droite. Lorsqu’il raccroche, il sait que du côté de son interlocutrice, rien n’est moins sûr.

Cette petite péripétie a épuisé le garçon qui a passé le temps du trajet à visionner les photos enregistrées dans le portable. Il cherche son visage, sans succès. Paysages et natures mortes composent son album.  La femme mystérieuse n’est pas narcissique au point de se prendre elle-même en photo, son appareil à bout de bras.  Arrivé chez lui, il va se confectionner un sandwich au thon pendant que son ordinateur se met en marche. À l’aide d’une clé USB reliée à un cordon qu’il branche au portable, il enregistre les données du téléphone, tout en rédigeant un mail à sa nouvelle correspondante. Dès lors qu’elle l’ouvrira, il entrera comme par magie dans sa vie la plus intime enfermée dans son ordinateur, grâce au mouchard qu’il a mis en place. Tout se fait très rapidement, par réflexe plus que par réflexion. Il a ouvert une nouvelle fenêtre sur son moteur de recherche en tapant le nom et prénom figurant sur le mail de la spoliée. Une vingtaine de réponses s’offrent à lui pendant qu’il entame une recherche identique sur Facebook, dont l’icône n’apparait pas sur le téléphone.  

Coline Simonet n’a pas supprimé son compte Facebook, pensant un peu naïvement sans doute qu’une simple désactivation suffirait à la rendre invisible sur la Toile. Pour le commun des mortels sans doute, mais pas pour Yassine qui, en quelques rapides manipulations accède sans soucis aux données de cette internaute novice. 304 « amis » tout de même, constate-t-il en émettant un petit sifflement ironique. Passant avec célérité d’une icône à l’autre, il parcourt brièvement le blog qu’elle rédige autour de la cuisine, définie par ses soins :  à mon image : simple, accessible, sans fioritures. Tout un programme, commente-t-il en croquant dans son sandwich. Inscrite également sur un site de Camarades de Classes, elle n’a cependant laissé aucune image, ni coordonnées facilitant ses recherches. Tout laisse à penser que cette femme ne cerne pas vraiment les enjeux du Net. Elle laisse ici ou là des commentaires critiques sur le cinéma ou la politique mais ne semble jamais s’engager davantage dans ce qu’il considère plutôt comme humeurs du moment, sans suivi, sans implication qui en dirait un peu plus sur cette attitude d’abeille dilettante.  

Yassine enregistre par automatisme les premiers indices dans un nouveau dossier qu’il crée au nom de Coline. Il est déjà presque deux heures du matin et il est loin d’avoir achevé sa nuit de travail. Il doit finaliser la mise en ligne d’une vidéo qu’il a pris plaisir à promouvoir à la demande d’un des groupes auxquels il est plus ou moins affilié. Il s’agit cette fois d’une parodie de publicité pour l’Odysseum où siège le multiplexe de la place de France, son lieu de travail. Dans la version originale, une jeune fille sur jouant son rôle de bimbo en imitant plutôt mal l’accent du midi, vante les multiples qualités de ce nouveau quartier sans âme qui se duplique dans chaque grande ville de chaque pays industrialisé, grâce aux enseignes identiques prônant la consommation. La jeune comédienne, au fil de ses pérégrinations atones, change de tenue afin de faciliter l’identification aux différents pays représentés par leurs cuisines. Brésil, Italie, Maroc, Chine, Japon, Amériques se résument par de folkloriques caricatures au point que Yassine a d’abord été sceptique quant à la nécessité de son propre travail. Mais la mise en ligne sur YouTube et la perspective d’égaler le nombre de vues de Rémi Gaillard ont eu raison de ses doutes et il s’est mis joyeusement au travail en se contentant d’appuyer avec lourdeur sur chacun des attraits mis en avant par une doublure à l’accent aussi tonique que décomplexé.  Les scènes ont été tournées à l’insu des propriétaires des différentes enseignes pastichées et le plus dur pour Yassine fut de passer une semaine entière à ingérer des menus indigestes entre deux séances de bowling, patins à glace, visites à l’aquarium ou cours d’escalade… C’est Zelda, sa meilleure amie qui joue avec brio la maitresse de cérémonie de cette Zone de shopping et loisirs, comme elle le martèle à chaque changement de vue par un clin d’œil appuyé. Dans le montage où Yassine emploie tout son talent, il insère entre chaque marque, une des figures historiques mise en avant par l’inénarrable Georges Frêche, l’ancien maire controversé de Montpellier.  Au beau milieu de l‘immense centre commercial, dix statues monumentales cernent le Théâtre Hélios sur la place des Grands Hommes. L’ultime caprice du maire mégalomane passerait presque inaperçu tant il semble incongru dans ce lieu consumériste et Zelda, rollers aux pieds et micro en main ne se lasse pas d’interroger les passants plus au fait de Nabila que de Mandela, voyant dans Golda Meir la marque du shampooing tant convoité par une rousse svelte à la une d’un tabloïd ayant pour titre Lénine. À la terrasse des Trois Brasseurs on prend Churchill pour celui ayant donné son nom à une bière ambrée tandis que le menu Jaurès offre une réduction de 5 euros au cinéma tous les lundis que de Gaulle fait. Plus loin, face à la vitrine de H&M, Mao est devenu, selon les sexes, un groupe de rock alternatif ou bien un nouveau sous-vêtement, entre le tanga et le string…  Rien Nasser de parler de Gandhi, deux héros de manga aux multiples pouvoirs …

Il faut quitter l’Odysseum pour admirer près du rond-point de l’Europe, la statue de Georges Frêche à l’entrée du nouveau lycée hôtelier que Yassine a pris un malin plaisir à coucher, magie de Photoshop, au beau milieu du théâtre Hélios, et Zelda conclut sa prestation allongée sur le ventre proéminent de l’ancien maire, par une ultime invitation surlignée du clin d’œil par un fondu au noir du plus bel effet.

À quatre heures du matin, Yassine envoie sa copie d’un dernier clic avant de s’effondrer sur son lit. À peine a-t-il le temps de compter les six heures de sommeil octroyés qu’il s’endort avec l’espoir incertain de zapper le cauchemar qui ne le quitte plus depuis 12 ans.

Comme tous les jours il sursaute au réveil déclenché par son alarme interne ; s’il connaît la cause et la raison de sa frayeur recommencée, il ne parvient toujours pas à s’en détacher. Ce qui l’épate est que son corps semble avoir intégré cette donnée en l’avertissant par cet arrêt du cœur ne durant que le temps d’une chute presque douce. Il ouvre grand les yeux, fixe l’ampoule jusqu’à ce qu’il distingue une toile d’araignée quasiment transparente réfléchissant dans un coin du plafond un timide rayon de soleil. Le temps, incertain depuis le début du mois, décline dangereusement.  Le cauchemar n’en est plus un, à peine un rappel salutaire, son coup de fouet matinal. Yassine sourit sous la douche en y pensant comme on évoque un vieil ami égoïste. Un peu envahissant mais pas méchant, remplissant à merveille le rôle désuet de conscience à la Jiminy Cricket.  Pinocchio reste son Disney préféré. Décidément, il est en forme philharmonique ce matin et le voici qui fredonne puis chante à tue-tête : Il en faut peu pour être heureux du Livre de la Jungle. Son visage se ferme lorsque dans la liste entamée arrive Bambi. S’il s’est habitué à vivre sans sa mère dont le visage peu à peu s’efface de sa mémoire, il en est toujours à mesurer le vide le forçant à se lever chaque matin afin de le combler. Ne se surprend-il pas encore, plus rarement ces derniers temps, à scruter le visage des femmes de cinquante ans afin de deviner celui auquel sa mère aurait fini par ressembler si elle avait vieilli ? Cette pensée étonnamment honnête à cette heure matinale lui rappelle son rendez-vous au cinéma. Il empoche le portable sans l’allumer. Son idée est d’arriver avant l’inconnue à l’I Phone au poste de sécurité du cinéma et de guetter son apparition. Il veut lire la joie sur son visage lorsqu’elle récupérera l’objet de son addiction. Le chef de la sécurité a tiqué lorsque Yassine lui a tendu le portable en excusant le surmenage, cause de son oubli de la veille ; les consignes concernant les objets perdus sont strictes mais le chef sait que la direction en demande de plus en plus aux employés et il tend en échange du téléphone un tract du syndicat qu’il vient de mettre en place au grand dam du patron. « Si un jour, on t’accuse de vol, tu seras bien content de ne pas être seul à te défendre ; penses-y ! » Yassine empoche le papier sans le lire, sourit en guise de réponse et sort du cinéma alors que quelques gouttes de pluie tombent mollement sur la place vide. Elle arrive à grands pas, le visage soucieux, passe à quelques centimètres de Yassine sans le voir et pénètre dans le cinéma où elle ressort quelques secondes plus tard, les yeux rivés sur son téléphone.

Le jeune homme hausse les épaules, consulte sa montre et décide de prendre un café avant de commencer sa journée de travail. Il n’en sait pas davantage sur elle, autant clore le dossier Coline sans consulter ses mails ou autres messages personnels sur Facebook. À quoi bon ? Il y a bien quelque chose d’indéfinissable chez l’inconnue du cinéma mais pousser plus loin son investigation ne lui apportera qu’amertume et regret, il en est déjà certain, alors ? C’est la moue sur sa bouche qui l’a troublé la veille, son regard perdu, ses épaules affaissées, toute sa faiblesse à portée, cette féminité ultime et bouleversante. Lorsqu’il relève la tête, alors qu’il secoue le petit sachet de sucre en poudre par jeu plus que par nécessité, il croise son regard tandis qu’elle allume une cigarette. Elle n’a fait que balayer la terrasse des yeux, ils ne sont que deux et elle souffle sa fumée sans cacher le soulagement dont il est seul à deviner la cause. Elle doit avoir ce visage après l’amour, la joie illuminant ses traits lui dessine une belle sérénité. Elle porte de hautes bottes sur ses jeans, un chemisier lilas sous un petit veston strict au revers duquel Yassine découvre un badge rond aux couleurs pourpres. De la place où il se situe il peut croire dans un délicieux frisson au caprice du destin : il en mettrait sa main au feu, il s’agit d’un des trois pin’s collector des Pleureuses ! Ce hasard bienheureux s’il s’avérait exact le force à l’audace et sans réfléchir il commence à chanter : You gonna die from a slow and painfull death… qu’il répète trois fois jusqu’à ce qu’elle se tourne vers lui et dans un sourire arc en ciel reprenne le lancinant refrain. Tous deux se raconteront souvent par la suite cette première fusion de leurs esprits mêlés qu’ils nommeront en secret « le miracle des Pleureuses »

Ce titre le plus ancien du groupe montpelliérain est devenu un hit chez les aficionados. La phrase unique reprenant l’alerte alarmiste cernée de noir sur les paquets de cigarettes est chantée par Yanis puis Sarah, la déclinant ad nauseam en guise de conjuration sur une musique électronique joyeuse forçant le déhanchement avec une redoutable efficacité. La plupart l’écoutant pour la première fois pense à une reprise, y retrouve une comptine au plus loin des souvenirs d’enfance. Le contraste texte et musique appuie cette psalmodie comme au temps lointain de la messe dite en latin. Le sens s’y perd dans une litanie païenne nous ramenant aux fêtes barbares où nous avons baigné jadis.  La joie primitive s’extirpe des corps consumés tant il est impossible de ne pas le sentir tanguer indiciblement dès le début du morceau jusqu’à vaciller dangereusement et sans raison. Du haut de la scène, le groupe peut contempler alors son audience former une vague concentrique l’invitant à chaque concert à moduler cette chanson phare par des changements organiques auxquels la foule répond invariablement. Quel pied ils doivent prendre alors !

Yassine n’aurait pu imaginer plus belle entrée en matière pour aborder l’inconnue qui s’est tue, le sourire accroché à ses lèvres entrouvertes.  Il a toujours trouvé étrange ce plaisir d’avaler et recracher la fumée, mais cette fois il s’étonne de s’émouvoir de la situation romanesque qu’il vient lui-même de créer. Pas loin de ressembler au vaillant chevalier face au dragon qu’il convient d’affronter, comme dans les contes de fées. Sauf que ce dragon-là, recrachant sa fumée dévoile une désarmante sincérité à deux doigts de le désarçonner. Il sourit et finit son café refroidi, jette un coup d’œil à sa montre et s’aperçoit qu’il est l’heure d’embaucher.

– Ravi d’avoir partagé ce moment avec vous mais je dois y aller, désolé ; peut-être nous reverrons-nous à l’Antirouille pour le prochain concert ? – Avec plaisir, au revoir…et merci ! Ça m’a fait plaisir…

 – À moi aussi ; beaucoup. 

jusqu’à deux heures, il ne voit pas le temps passer, à la faveur de ses passages clairs obscurs facilitant ses tergiversations. Il n’a pas été reconnu par Coline tant il s’est intégré aux ombres que forme l’ensemble des subalternes dans une vie sociale. S’il en est quelque peu désappointé, c’est en partie à cause de la facilité qu’il a eue à renoncer à son engagement de laisser tomber le dossier Coline. Il aurait suffi qu’elle lui pose la question « n’est-ce pas vous qui m’avez conduit en salle 17, hier ? C’est donc vous qui avez retrouvé mon téléphone ! Vous êtes Mathieu ? C’est bien vous qui m’avez appelé hier soir ? » Bref, elle aurait eu le choix entre mille questions et n’en a posé aucune. Peut-il se reprocher maintenant de paraître inaperçu alors que c’est exactement ce vers quoi il tend depuis toujours ? Sera-t-il encore et toujours confronté aux mêmes contradictions imposées par lui seul ? Mais alors, comment expliquer cette déconcertante facilité qu’il a eue à chanter. CHANTER ! LUI ? Et avec elle ????   Il est abasourdi lorsqu’elle tend son ticket de cinéma, en même temps qu’elle montre sa carte d’abonnée, pour la séance de 14H15 du film « Le passé ». Lorsqu’elle lève son visage vers lui, elle le reconnaît enfin.  Je me disais bien… Finira-t-elle simplement par lâcher avant de se diriger vers la salle 5.

Yassine n’a aucun mal à distinguer Coline, installée dans la partie supérieure de la salle, face à l’écran. Elle fait partie de la dizaine de spectateurs du film de l’iranien Asghar Farhadi en sélection officielle au festival de Cannes.  Remarqué pour son précédent opus « Une séparation », le cinéaste tourne en France et en français un drame un peu trop mélo au goût du jeune homme qui, il est vrai n’a regardé qu’une partie du film. Rassuré par la présence de sa spectatrice privilégiée, il retourne vers la caisse où il doit enregistrer son chiffre d’affaires avant de s’occuper du ménage des sanitaires ; en se dépêchant il pourra visionner la deuxième moitié du film et guetter les réactions de Coline près de laquelle il prendra place, à quelques sièges de distance. Pendant cette heure de travail, il pense qu’avant ce jour fatidique de la perte de son mobile, il ne l’avait jamais remarquée lui-même, alors que tout laisse à croire qu’elle se rend avec assiduité dans les salles obscures. Peut-être fait-elle partie elle-même des invisibles, de ceux, comme lui, qui passent inaperçus. Ceux vers qui le regard ne s’attarde jamais. Une partie infime du tout, une quantité négligeable ou/et négligée, qui sait ? Ou peut-être ne se rend-elle au cinéma que pour des films particuliers, genre film d’auteur ? Auquel cas ne rentabilise-t-elle pas son abonnement, tant la qualité des films laisse de plus en plus à désirer ces derniers temps.   Il ne fait que sourire en mesurant à quel point elle occupe son esprit depuis la veille. Tout est si paradoxal ! Ce côté familier, par exemple ; il sait bien que c’est cela qui l’attire véritablement.  Il a déjà hâte de retrouver son ordinateur ce soir, piétinant allégrement les bonnes résolutions prises il y a moins d’une heure. Faible, curieux, seul ! Voilà comme il se définit alors qu’il entre au beau milieu des cris de Bérénice Béjo résonnant dans la salle. 

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"Il me fallait apprendre, et cela ne tarda guère, qu'on doit renoncer à tout et ne rien faire d'autre qu'écrire, écrire encore et toujours, même si tout le monde vous le déconseille, même si personne n'a confiance en vous. Et peut-être écrit-on précisément parce que personne n'a confiance en vous." Henry Miller, "Tropique du capricorne

One thought on “2. Le Jardin (Les Injoignables)”
  1. J’avoue je fais partie de ceux qui pensaient que c’était une reprise. Merci pour le décryptage.
    Très belle balade amoureuse entre les salles obscures et les jardins de lumière….

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