• 4 décembre 2022 8 h 52 min

1. PROCESSION (Les Injoignables)

One – two

(le rire aérien d’une jeune fille interrompt le décompte) –

One two three four

La chanson surgit en mode symphonique soutenu par les chœurs féminins puis masculins. Le premier titre annonce la couleur pourpre de l’album tel un lever de rideau au théâtre. L’auditeur retient son souffle comme le spectateur, au diapason, mobilise ses sens, le corps en phase dissolution. Se fondre dans la chanson pour en mordre le cœur, en distiller les gouttes. L’air est grave et prépose une mise en condition. La physique s’entend alors comme précepte d’une mystérieuse jubilation dont on ignore l’étendue. Une urgence s’impose : partager cette joie en montant le son, laisser aller son corps, chanter à perdre haleine ; dans le moindre des cas, un frisson vous échine quand le corps se trémousse.

Le regard échangé par le couple appuyait le mystère souligné par le panorama grandiose qui leur faisait face. Le profil bas du Pic Saint Loup noyé de brume. La femme mit le contact mais c’est à peine si l’on perçut le moteur de la berline tant le volume était poussé à fond. La voiture avait répondu dans un léger vrombissement.

Ils allaient dévaler ensemble la route escarpée de Saint Martin de Londres à Saint Matthieu de Tréviers pour rejoindre Montpellier. Ils avaient vécu une après-midi délicieuse dans le cadre silencieux du petit village presque abandonné à lui-même que Coline aimait tant qu’elle avait tenu à ce que Yassine le connaisse à son tour.

– J’aimerais que tu retiennes ça : nous, aujourd’hui, heureux, ce lieu où tu reviendras, et puis nos chansons.

Les lieux façonnent les souvenirs, à l’image des notes sur une portée de musique et leur histoire ne se fondait que sur elle : cette musique encore inconnue, mais dont on se demande comment on a réussi à s’en passer jusque-là, tant elle agite, au plus profond, des remous ancestraux. Souvent, les auditeurs évoquaient dans les chansons qu’ils découvraient une reprise d’un refrain plus ancien qu’ils pensaient reconnaître. Une sensation de « déjà entendu », un retour en des terres lointaines revisitées. Si parfois Yassine et Coline s’entendaient à juger superficielle cette construction-là, une histoire en valant une autre, la leur les comblait suffisamment depuis cinq mois maintenant pour qu’ils en tirent une forme de fierté due peut-être à l’incongruité du couple qu’ils formaient.Lorsqu’elle lui avait suggéré cette visite, Coline avait caché la surprise qu’elle lui réservait. Le disque tant attendu était enfin sorti et elle tenait à le lui offrir, pour qu’il pense à elle peut-être ou simplement par plaisir de découvrir son visage s’éclairer lorsqu’il déballerait le paquet. Elle avait prononcé le nom du petit village et Yassine avait blêmi avant de se ressaisir en lui demandant une cigarette.

-J’ai gaffé à ce point ? lui avait-elle demandé en lui ôtant la cigarette de la bouche. Je ne veux pas que tu fumes, pas avec moi, je me sentirais responsable, c’est idiot. Tu veux qu’on aille ailleurs ? On peut retourner à Villeneuve, si tu veux…

Yassine avait souri.

-Au contraire, je veux aller là-bas avec toi. Je ne connais pas ce lieu mais je l’ai rêvé souvent. Ou plutôt je l’inventais. J’ai toujours été persuadé que cet endroit n’existait pas. Il n’y a qu’une personne ayant jamais prononcé ce mot magique, et c’était ma mère. Lorsque j’étais petit, assis à l’arrière de la voiture, elle entonnait souvent une chanson que je croyais inventée pour moi, comme les histoires qu’elle me contait le soir. Des histoires à elle, réelles ou inventées, des histoires composées que nous recomposions. Je m’en souviens comme si c’était hier : En allant à Montpellier, passant par Saint Martin de Londres, par un bois je suis passé, qu’on disait Bois de la Valène

Coline sourit en reprenant :

Et quand la nuit est tombée, j’ai trouvé l’herbe qui égare, je n’savais plus j’allais lorsque la lune a été haute….

Après avoir partagé le même éclat de rire, ils se mirent à chanter à tue-tête : Un loup fort comme un homme, un homme fort comme un loup !…

Ils durent attendre quelques secondes, le temps de reprendre son souffle pour Coline, essuyer une larme de rire pour Yassine, qui blêmit une nouvelle fois avant de murmurer :

-Cette chanson existe donc bel et bien ? C’est dingue, j’étais persuadé que c’était une composition de ma mère et je me demande si finalement je ne suis pas déçu.

Coline secoua la tête et alluma une cigarette :

-Décidément, je n’en rate pas une ; c’est tout moi. Les pieds dans l’plat, comme une fatalité qui me colle à la peau.

-Mais non, cela n’a rien à voir avec toi mais tu ne trouves pas cela incroyable, que ce soit par toi que j’apprenne cela ? Depuis que je te connais, depuis le premier jour il en est ainsi et sans chercher une explication qui n’a pas lieu d’être, je n’arrive pas à comprendre. Tout se passe comme si tu avais été mise sur mon chemin par une sorte de volonté de la Mémoire Divine.

-Arrête Yassine ! Je veux bien à la limite passer pour une couguar aux yeux des malandrins, mais pas me substituer à ta mère, même si j’en ai l’âge…

 -Non ! Cela n’a rien à voir mais cette familiarité, tout de même, tu ne vas pas me dire….

 -Je ne dis rien. Si ! Une chose encore, c’est Malicorne, un groupe celtique qui chantait cette chanson et c’est la seule dont je me souvienne, je ne pourrais t’en citer aucune autre. Après tout, ta mère et moi sommes de la même génération et peut-être partagions-nous les mêmes goûts. Je ne vois rien d’irrationnel à cela. Elle serait fière de toi en tout cas, c’est certain. Regarde quel beau jeune homme tu fais ! J’ai ce même sentiment lorsque je vois mon fils. Une fierté terrible tandis que lorsque je regarde ma fille, sa jumelle, j’éprouve une pure joie. De la fierté sans doute aussi, mais ce n’est pas pareil parce qu’elle est de mon sexe dont je connais à peu près le fonctionnement. Avoir un fils, c’est une transposition plus que bizarre de sa condition dans le sexe qu’on dit opposé. Cela tient du vertigineux. Une possibilité de soi, je dis n’importe quoi….

Coline sentait monter une sourde tristesse qu’elle voulut aussitôt chasser. La conversation prenait une tournure qui allait gâcher cette journée idéale, préparée par ses soins, minutée, mitonnée. Chasser tout sentiment pour ne laisser la place qu’aux sensations et aux petits plaisirs simples d’une vie qui ne cesse de nous échapper, à la manière des mots finissant toujours par biaiser une pensée mal cernée. Conduire faisait partie des plaisirs solitaires qu’elle se sentait prête à partager avec Yassine, sans arrière-pensée, sans plan sur la comète. Elle avait été suffisamment étonnée d’apprendre qu’il ne conduisait pas et qu’il n’avait même jamais envisagé de passer son permis. Coline rougit intérieurement à l’idée qu’on puisse lui confisquer son bolide chéri. Rien ne lui plaisait autant que conduire seule dans la région, aller à la mer ou à la conquête de petits villages ignorés d’elle. Elle allumait une cigarette en mettant le contact, augmentait machinalement le volume de l’autoradio et cela suffisait à la rendre heureuse au point qu’elle plaignait franchement ceux qui passaient à côté d’un tel trip.  

Maintenant que la journée avait suivi l’exact déroulement écrit dans un scénario conçu au millimètre, ils arrivaient au point d’orgue, la consécration d’un idéal qu’elle n’avait jamais soupçonné, celui d’une réelle amitié entre deux personnes de sexes opposés que vingt ans séparaient.

Il avait fallu qu’elle rassemble ses souvenirs pour que sa lointaine adolescence se rappelle à elle avec ses deux amis, Marc et Laurent, qu’elle ne voyait jamais ensemble, mais avec lesquels, chacun à sa façon, elle avait touché au même sentiment, la même sacralité aurait-elle dit avec l’emphase de sa jeunesse d’alors. Avec Yassine, leur récente connexion interdisant les préjugés, elle avait ressenti l’écho de la reconnaissance et ils avaient dès le premier jour bâti une relation naturelle, familière et sans enjeu. C’est cela qui lui plaisait et qui par un curieux mystère l’embellissait. Peut-être parce qu’enfin elle n’avait à convaincre quiconque du bienfondé d’une existence qu’elle n’avait cessé jusque-là d’interroger, remettre en question. Pour la première fois de sa vie, elle ne ressentait pas ce sentiment d’illégitimité imprimée en elle telle une tâche de naissance. Elle regardait le beau jeune homme au visage grave et cela la rendait heureuse, tout naturellement. Quant au regard de Yassine sur elle, il était pur ; c’est ainsi qu’elle traduisait l’émotion puisée de son regard limpide.

Lorsqu’ils s’étaient garés près de la place du Marché, juste en face de la Tour de l’Horloge, joyau médiéval du village, la cloche avait tinté. Les trois notes cristallines avaient résonné sans ostentation, dans une certaine humilité même. L’horloge indiquait trois heures et tout semblait en place dans ce lieu où ils ne croisèrent durant leur promenade que quelques chats bien nourris, miaulant brièvement sur leur passage comme pour leur rappeler qu’ils étaient chez eux dans ce lieu. La belle église médiévale était malheureusement fermée, ce qui aurait dû agacer Coline en d’autres circonstances. Pas là. Pour accéder à cette église, elle avait pris le bras de Yassine pour ne pas trébucher sur les vieux pavés cernés de mousse délicate, d’un vert presque phosphorescent reflété par les pierres scintillantes. Ils avaient ainsi parcouru le centre du village dans le silence tranquille d’une après-midi fragile. Les petites maisons ou les bâtisses plus larges semblaient endormies, seul l’écho de leurs pas battant la même mesure venait ponctuer sans la briser une sérénité s’imprégnant maintenant dans l’âme des promeneurs.  Pendant cette heure suspendue, ils avaient très peu parlé et les quelques phrases échangées les ramenaient vers le Café des Touristes, fermé, tout comme celui de la Poste.  Coline avait allumé une cigarette devant la vitrine de l’agence immobilière Dupin. Parmi les annonces, elle avait cherché la petite maison de village tout près de l’église, dont les trois marches émoussées menant à l’étroite porte d’entrée l’avait émue tout à l’heure. Elle la trouva, mise en vente pour 139 000 euros. 

-Dommage que je n’aie pas songé à préparer une thermos de café, non ? Reprenons la bagnole, et allons, si tu veux, au Ravin des Arcs, à cinq minutes d’ici, tu ne seras pas déçu… Et puis, j’ai une surprise pour toi.

Ils passèrent par la nouvelle école où les enfants s’ébattaient à l’heure de la récré.

-Quelle chance ils ont ! Est-ce qu’ils en sont conscients, à ton avis ? Regarde cette vue !

Yassine ne répondit que par un sourire énigmatique. En vérité, il était ébloui par l’énergie de cette femme qui diffusait en lui, par vagues successives, des éclats de joie. Il se refusait à penser qu’elle lui rappelait sa mère car il comprenait maintenant qu’il était physiquement attiré par le corps de cette femme ayant pris avec facilité les rênes de son existence alors même qu’il s’ennuyait. Elle l’avait réveillé en douceur, peut-être l’odeur de café la précédant était-elle pour quelque chose dans l’effet obtenu. Il se sentait par capillarité énergique à son tour et il n’hésita pas cette fois à lui prendre la main, juste avant qu’ils rejoignent la voiture. Elle avait simplement souri avant de la lui lâcher mais il avait nettement senti la pression particulière de son pouce sur le triangle charnu formé entre l’index, le poignet et le pouce, l’exact espace gratté par lui la nuit. Un mystère de plus la concernant ne l’étonnait même plus. C’est même l’inverse qui l’aurait quelque peu déçu. L’aimait-il pour autant ? Il n’en savait rien en dehors du fait qu’à chacune de leur rencontre, il avait cette curieuse sensation d’être le soldat revenu dans son foyer après d’affres combats. Complètement débile, se dit-il avant de prendre place à ses côtés.

Moins de cinq minutes plus tard, ils se garaient au parking désert du Ravin des Arcs. C’est là qu’elle lui avait passé le petit paquet et enclenché le contact pour mettre le disque en marche. Le premier morceau était le plus court, une introduction tonitruante, une mise en bouche gourmande. Coline avait éteint l’autoradio : la suite, tout à l’heure, allons marcher dans la garrigue, si tu veux bien.

Malgré ses questions, Coline ne dit rien de la façon dont elle s’était procuré le disque des Pleureuses. Elle avait souri en arguant des connexions qu’elle tenait à conserver secrètes. Du pur bluff, mais quelle importance ? Argumenter sur son obstination aurait sans doute galvaudé le charme de cette journée qu’elle désirait parfaite. Maquiller la vérité tenait-il du mensonge ? Non, certainement pas puisque sans conséquence. Ils marchaient l’un derrière l’autre sur le sentier caillouteux bordé de petits massifs épineux et odorants. Du thym, du romarin, d’autres herbes inconnues, se mélangeaient sur leur passage en diffusant un parfum subtil s’accommodant à la perfection à la lumière qui se faisait modeste, bleutée, tandis que le froid se dissipait à mesure qu’ils avançaient. Dommage que la nouvelle route frôle de si près ce site resté sauvage. Ils poursuivirent dans la garrigue jusqu’à ce que leur vue ne s’y heurte plus. Seul le bruit lointain des voitures qui passaient à intervalle régulier parvenait à leur rappeler qu’ils n’étaient pas perdus. Ils étaient seuls dans cette nature sèche, cernés de rochers blancs, ocres et bruns, des massifs d’épineux vert foncé aux reflets mauves et jaunes, sous un ciel totalement dégagé, sans le moindre nuage, d’un bleu profond accentuant les contrastes. Ils s’arrêtèrent lorsqu’ils découvrirent un large rocher plat, petit banc planté là pour marquer une pause et se repaître de cette beauté âcre, aux reliefs rampants. Le Pic Saint Loup et la montagne d’Hortus face à eux, la rivière silencieuse en contrebas, les parfums arrivant par vagues soulevées par une petite brise soutenue, vivifiaient soudainement l’évidence, presque la fulgurance d’une offrande en échange. Coline alluma une cigarette pour conjurer l’idée de plus en plus prégnante de commettre un pécher qu’elle ne verrait ensuite qu’en tant que formidable gâchis. L’expérience a du bon quelques fois et au moment même où elle sentit le geste de Yassine, (un rapprochement ? une abominable communion ?), elle se redressa en fuyant son regard, concentrée sur la fumée qui s’échappait dans une frappante verticalité et prononça :

-Alors ?

-Alors ? C’est magnifique ! ….et désolant à la fois, murmura-t-il

-Quoi ?

-Non, rien. Je me sens triste soudain alors que je suis pleinement heureux. Je ne sais pas si un jour je pourrais accéder au bonheur total, sans le moindre nuage. Regarde ce ciel bleu, pourtant, il existe, je ne rêve pas !

Coline fit mine de ricaner mais le cœur n’y était pas. Elle ne pouvait cependant avouer qu’elle partageait une fois encore le même sentiment, interrogé tout le long de la nuit précédente. Blanche. Il s’agissait de ne surtout rien gâcher, cela confinait à l’obsession. Submergée par son éternelle culpabilité, il était hors de question pour elle qu’elle cède ne serait-ce qu’une fois. Pas pour elle, mais pour lui qui débutait sa vie d’homme. Comment lui expliquer que toutes les idées reçues, les préjugés et les tabous parlaient d’une vérité qu’elle avait déjà explorée pour sa part. Nul besoin d’emmener ce garçon dans la tranchée fangeuse de la honte qui s’installe à ses propres dépens. Ils avaient connu le meilleur : ces quelques mois où, proches de l’extase, on se redécouvre dans l’autre mieux qu’on ne le découvre lui-même. On est flatté, étonné, épaté parfois par des émotions qu’on jure main sur le cœur, nouvelles, inédites et sublimes. La mémoire adore jouer des tours aux nouveaux amoureux mais lorsqu’elle se rappelle à nous, on s’aperçoit que c’est nous même qui l’avions bâillonnée, mise en veille, ignorée.  Dès lors, il nous faut composer avec le misérable, voire le minable et s’interroger à rebours. Comment ai-je pu ignorer ceci, ne pas voir cela…  Durant cette nuit funeste, elle était allée loin dans un raisonnement qu’elle voulait le plus honnête possible. Elle n’avait rien dissimulé, ni même simulé. Elle pensait vraiment avoir trouvé en Yassine le meilleur des amis. Les cinq mois passés ensemble demeureraient inoubliables. Les confidences échangées avaient solidement bâti une relation certes nouvelle, vu l’écart de leurs âges, mais elle n’avait jamais jusqu’à la veille mis en exergue le danger de leurs rapports. Jamais, au grand jamais ! Et soudainement, de la façon la plus brutale qui soit, une lumière noire avait surgi : elle l’aimait ! Pas comme un ami, encore moins comme un fils, mais bel et bien comme un homme. La preuve : elle ne pensait qu’à lui, s’était découvert le besoin de lui raconter chacune de ses pensées, les livres lus, les films vus, les musiques de sa vie. Et cet éclat sur son visage, remarqué par son entourage, ne le lui devait-elle pas ? Évidemment, cela ne faisait plus le moindre doute : elle l’aimait et elle en avait honte. Presque certaine qu’il ne la repousserait pas, ne serait-ce que par curiosité, elle se défendit alors de jouer avec lui de ce sentiment-là. Elle se devait de le taire, le cacher mais elle ne souhaitait pas souffrir pour autant. Il suffisait donc, aussi difficile soit-il, de cesser net. Rompre restait un verbe impossible à formuler, elle n’en était et n’en serait jamais là. Non, conserver leurs échanges comme un joyau secret dans une boîte magique. Elle pourrait pour elle-même, le faire jaillir à tout instant, quand elle en éprouverait le besoin ou le désir mais il était hors de question qu’il sache.

Le ciel s’était assombri et les nuages défilaient au-dessus d’eux dans un silence aussi lourd que leurs pensées. Ils glissaient en se gonflant, prenaient une teinte chargée de violets et de gris, dessinaient dans le ciel l’ombre d’animaux disparus ou encore inconnus. Coline et Yassine firent demi-tour dans un accord tacite tout en se demandant s’ils accordaient leurs idées à ce décor changeant ou si c’était l’inverse qui se produisait, qu’une fois encore ils ne subissaient dans une alliance intime que ce dont ils s’imprégnaient, deux caméléons perdus dans un désert de garrigue, projetés sur l’écran gris les surplombant. En moins de deux heures, le temps s’était conformé à la saison : ils avaient débuté leur visite du village sous un air de printemps et le mistral aidant, ils étaient revenus en hiver. Il ne pleuvrait pas néanmoins, les nuages étaient chassés à toute vitesse par le vent continu mais la lumière baissait et le profil bleu du Pic Saint Loup se grisait maintenant. De retour sur le petit parking surplombant le ravin, protégé simplement en guise de garde-fou par un seul fil de fer d’une vingtaine de mètres courant de la route à la garrigue, séparé au milieu pour un étroit passage réservé aux marcheurs, ils découvrirent une nouvelle voiture garée si près de la leur qu’il était impossible pour Yassine de pénétrer l’habitacle, ce qui les fit sourire. Ils trouvèrent curieux ce besoin de se serrer si près alors qu’il y avait tant de place autour d’eux et ils philosophèrent un instant sur la nécessité pour les humains de se rassembler. Sur les plages du Grand Travers, les touristes en été n’agissaient pas autrement, alignant leurs serviettes le plus près du rivage, quitte à frôler celle de son voisin.

Ce qui se déroula par la suite relève d’un mystère gênant ou du simple accident, aussi banal que stupide. Tout se passa très vite, mais lorsque Yassine rassemble ses souvenirs pour en faire surgir un nouvel indice le mettant sur la voie de la compréhension ou de l’élucidation, c’est au ralenti qu’il revit la scène.

D’abord, Coline ricana en maudissant ses congénères. Elle haussa les épaules en extirpant les clés de sa poche pour déverrouiller la voiture.

-Attends-moi un instant, prononça-t-elle en prenant le volant.

Il avait déjà remarqué qu’elle ne pouvait s’empêcher, chaque fois qu’elle démarrait, d’appuyer plus que nécessaire le pied sur l’accélérateur afin que le bruit du moteur dégage de sa puissance, dont peut-être elle s’imprégnait pour conduire. Avait-elle, par un réflexe ancien, enclenché une marche arrière tout à l’heure ? Il ne saurait le dire, il ne sait pas conduire mais il sait que cela se fait parfois, lorsqu’on se gare en pente. Il ne parvient pas à se souvenir si Coline a baissé ou non sa vitre, et cela le rend fou. Il a le vague souvenir d’avoir entendu la musique prémonitoire des Pleureuses mais il n’en jurerait pas, peut-être a-t-il, par un autre réflexe ajouté cet élément auditif ou, peut-être encore, que Coline, incapable d’écouter ces chansons sur un faible volume n’a pas nécessairement fait baisser sa vitre. Ce qu’il sait, ce qu’il voit, c’est la voiture sursautant pratiquement comme un cheval se cabre. Elle recule de deux mètres avant de piquer droit, heurte un rocher, se retourne sur elle et poursuit sa lente glissade sur le toit, pour sombrer enfin dans la rivière. Tétanisé par le spectacle insolite, Yassine reste figé au bord du ravin avant de se mettre à courir vers la route. Agitant ses bras au beau milieu de la voie, une première voiture s’arrête. Tout va très vite soudain, comme si la vie avait repris un rythme normal. Moins de cinq minutes plus tard, les pompiers déboulent dans leur engin rouge de taille démesurée, sirène hurlante. Yassine s’aperçoit alors qu’il a recouvré ses sens, que le silence englobant l’épisode de la chute a cessé. Tout est bruyant maintenant, les badauds s’agglutinent pendant que les voitures s’arrêtent une à une pour voir ce qu’il se passe au beau milieu de la garrigue. Pendant que les pompiers déroulent un câble, un des leurs enfile un costume de plongeur s’avérant inutile. La voiture submergée est restée bloquée par un rocher empêchant qu’elle coule tout à fait ou qu’elle suive le faible courant de la rivière endormie. Remontée centimètre par centimètre, tous les regards convergent dans une même angoisse vers le siège du conducteur apparaissant. Occupé par le corps sans vie de Coline, le visage perdu sous la brassée d’algues de sa chevelure noire. La petite foule, muette de stupeur, reste figée. Les pompiers forment un cercle occultant le funèbre spectacle d’une improbable résurrection. Yassine est bousculé par un sauveteur courant vers le camion et revenant, une housse en plastique gris entre les mains. Le zip sec qu’il entend le ramène alors au pire d’un souvenir le forçant à s’en extirper par un évanouissement et sa dernière pensée à cet instant atroce va au disque des Pleureuses qu’il convoite comme un fruit défendu.

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solucide

"Il me fallait apprendre, et cela ne tarda guère, qu'on doit renoncer à tout et ne rien faire d'autre qu'écrire, écrire encore et toujours, même si tout le monde vous le déconseille, même si personne n'a confiance en vous. Et peut-être écrit-on précisément parce que personne n'a confiance en vous." Henry Miller, "Tropique du capricorne

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