Les Injoignables

PREAMBULE

Cela faisait une bonne heure maintenant que François, installé confortablement dans son bureau refait à neuf, fixait l’écran lumineux de son ordinateur portable. La page blanche dont il rêvait depuis des années ne lui offrait à présent que le vague reflet de son visage soucieux. Ses épais sourcils froncés, il s’étonnait que les mots ne coulent de source alors qu’il avait tant à dire. Il se leva pour la dixième fois, arpenta la longueur de sa bibliothèque qui prenait tout un pan du mur face au bureau de chêne hérité de son père. Il scrutait les livres, en changeait l’ordre, lisait au hasard la quatrième de couverture de l’un d’entre eux, cherchait désespérément une inspiration. « Sylvia a raison, je me mets trop de pression » songea-t-il. Il enfourcha alors le vélo d’appartement rangé au coin de la pièce et se fixa comme objectif 5 kilomètres pour trouver ne serait-ce que la première phrase de son roman. Lui qui avait passé plus de vingt années sur les routes à aller visiter ses clients, ne s’était jamais laissé aller au doute quant à sa capacité à écrire. Les phrases lui venaient sans qu’il n’ait à les chercher. Elles se chevauchaient tandis qu’il engloutissait les kilomètres.  Que n’ai-je tout noté …J’aurais au moins pu m’enregistrer…  Se lamentait-il. Pourtant, il le savait, tout était là, en place dans son cerveau, il ne devait tout simplement pas céder à la panique, voilà tout. Faire comme si de rien n’était, continuer nonchalamment à pédaler, prendre sa mémoire à revers.  Lorsque sa femme entrouvrit doucement la porte pour ne laisser passer que son charmant visage, il bondit : Et voilà, tout est gâché maintenant ! À chaque fois c’est pareil ! Je le sentais pourtant, ça allait venir, jamais je ne m’étais senti si près… ah !!!! Que veux-tu encore ?

Mais rien, chéri ! Je voulais juste savoir si une tasse de thé te ferait plaisir. Je ne veux pas te déranger.

Mmm, du thé, pourquoi pas ? C’est un incontournable stimulant pour l’écrivain en herbe que je suis, pensa-t-il.

Va pour une tasse de thé. Mais je le prendrai ici.

Lorsque sa femme revint, tout sourire et chargée d’un plateau laqué où trônait sa tasse de thé, il eut une illumination, comme une révélation. Bon sang mais c’est bien sûr !

Son rêve de toujours, écrire ses mémoires, semblait par trop ardu. Soixante-cinq ans de la vie d’un homme, c’est long ! En revanche, écrire sous forme de chroniques ses plus belles aventures, ça c’était quelque chose ! De courtes nouvelles incisives écrites avec style, la voilà son idée. Et puis, il s’épargnait ainsi l’épisode larmoyant d’une enfance qu’il reniait maintenant, alors que c’était jusqu’ici, ce pan-là de sa vie sur lequel il souhaitait revenir, afin, justement, de mettre en exergue la morale dont il abreuvait sa progéniture depuis des lustres. Lui, à la différence de ces quatre garçons, n’avait pas été gâté, ni même choyé par des parents insouciants et dépensiers. Ce qu’il avait engrangé, il ne le devait qu’à lui-même et à la somme d’efforts et de labeur dont il ne s’était jamais montré avare. Aujourd’hui ce discours lui paraissait poussif. Il préférait opter pour la surprise, choquante aux yeux des siens de ne pas verser dans ce misérabilisme grossier croulant sur les étals des supermarchés. Ah ça, il allait étonner la ménagère ! Il rit comme il en avait trop souvent tendance aux yeux de son épouse lui reprochant parfois ce rire « gras ». Au diable les mièvreries pudibondes de bobonne ! Au diable Levy et Musso ! Lui hésitait plutôt entre Vian et Céline, quant au style. Il chassa aussitôt l’idée furtive de son patronyme dans la liste des Best Sellers, alors que c’est cela même qui l’avait poussé à écrire, rêvant soudain de son nom immortalisé dans un dictionnaire : « François Lebon, né à Nevers en 1953. Après une carrière réussie dans les assurances et la gestion de patrimoine, s’est consacré à la littérature dont il s’est avéré le maître incontesté. Comparé à Zola pour son réalisme et sa vision apocalyptique du vingt et unième siècle, il poursuit son travail dans sa maison du sud de la France tout en animant des conférences dans les universités du monde entier »

Le désespoir de François banni par le thé revigorant de Sylvia le plongeait maintenant dans une douce euphorie. Il s’ébroua cependant, se frotta vigoureusement les mains et s’écria : au travail ! Au même instant le signal sonore de son ordinateur lui indiquait que son adversaire aux échecs venait de jouer.  Ah, voyons voir ce que ce bourrin a décidé. Il se plongea alors au cœur de l’échiquier incrusté dans l’écran, prit à son habitude le menton dans sa main et éructa : Ah le salaud ! Il croit jouer à ça ! La minute suivante, François se voyait submerger par le plus profond désarroi. Je suis foutu !  Mais quel con j’ai été ! Comment n’avais-je pas vu cela ? Au bout de vingt minutes de tergiversation stérile, il se décida…à ne pas jouer justement. Il croit peut-être que je n’ai que cela à faire ! Il finira bien par comprendre que François Lebon n’est pas à sa disposition. Non, mais !

De retour face à la page Word de son ordinateur, il commença par définir sa marge et se perdit une demi-heure face au choix de la police. Vous rigolez mais c’est important ! À quoi tient l’attention des lecteurs, nul n’en a vraiment idée….

Il grimaça lorsqu’il avala sa dernière gorgée de thé, froid et amer. Pourquoi m’infliger ce breuvage ? Désormais je m’en tiendrai au café, comme Honoré.

Certain que sa femme ne viendrait plus le déranger, il alla chercher dans la poche de son veston son paquet de cigarettes. Il en alluma une à la fenêtre ouverte, recrachant la fumée le plus loin possible mais par une ironie chimique inconnue, celle-ci s’acharnait à revenir vers lui. Il s’échinait à la chasser par un mouvement de bras, lorsqu’il entendit la voix douce de Sylvia : « C’est incroyable, non ? Il y a encore des mouches en cette saison ! » Il maugréa avant de refermer la fenêtre. Quand, mais quand le laisserait-on tranquille ? Tout semblait contre lui, jusqu’à la météo ! Ceci lui paraissait décidément invraisemblable ! De retour sur son siège, il reprit sa réflexion. Des nouvelles, oui. Tous les grands écrivains avaient commencé ainsi. Mais laquelle choisir pour ouvrir le bal ? Devait-il y aller crescendo, ou jouer du suspens moderato ? Il pensa alors au plus grand regret de sa vie : ne pas savoir jouer de piano. Pourquoi ne pas s’y mettre, après tout ? N’est-il jamais trop tard pour un esprit libre comme le sien ? Aujourd’hui le solfège n’est plus incontournable, il pourrait aisément s’en passer, comme ces soi-disant ateliers d’écriture où Sylvia avait failli l’inscrire le trimestre dernier !  Comme si l’écriture s’apprenait ! Il le savait, il la sentait en lui depuis toujours et d’ailleurs, on lui avait souvent fait la remarque durant sa longue carrière lorsqu’il écrivait ses rapports. Lebon a du style ! Jusqu’à ce que cela finisse par entrer dans la légende de la société qui l’employait sous la formule « le style Lebon » Il se rengorgea un instant mais n’était pas dupe pour autant. Écrire un roman, ce n’est pas rédiger un rapport d’expertise. C’est peut-être même l’inverse. Quoi ? Mais alors…. Mon Dieu, aidez-moi ! Si cela tombe, je ne suis pas écrivain…non ! Tout mais pas ça ! Je sais, JE SENS que j’ai cela en moi. Et d’ailleurs je vais le prouver de ce pas. Je ne sortirai pas de cette pièce sans avoir écrit, euh voyons voir, une page. Voilà, une page, c’est raisonnable. Une page par jour et le roman est pondu en un an. Allez, hop, au boulot !

Lorsque Sylvia vint l’informer, quelques deux heures plus tard que le dîner était servi, elle trouva François profondément endormi, la tête reposant sur ses deux mains jointes sur le clavier de son ordinateur.

Mon Dieu, tu as tout effacé, s’écria-t-elle.

Il sursauta mais reprit immédiatement le fil de sa pensée. Ne t’inquiète pas, tout est là, dit-il en se tapant le crâne de la pointe de son index. Et en effet, durant sa sieste éclair, il venait de se replonger dans une de ses plus étranges aventures. Peut-être pas la plus spectaculaire, mais sans conteste la plus mystérieuse. C’est par elle qu’il allait commencer. Par l’histoire d’une de ses clientes rencontrée une seule fois dans sa vie mais qui l’avait marqué durablement. L’histoire de Coline Simonnet.

Il se montra agréable durant la soirée, jetant de temps en temps des regards éperdus de reconnaissance à son épouse dévouée sans laquelle, décidément il ne saurait se passer. Dire qu’il avait failli la perdre… Mais n’anticipons pas, se disait-il. Il fredonna gaiement juste avant de se coucher et alla même jusqu’à offrir un baiser de bonne nuit à Sylvia.  L’écriture te va bien, mon chéri, lui murmura-t-elle en s’approchant langoureusement de lui. Oui, admit-il mais il s’agit surtout que je reste concentré.

Il aborda la journée du lendemain avec optimisme et entrain. Ses huit heures de sommeil avaient eu sur lui un bénéfice certain : d’abord il avait trouvé la parade face à son adversaire aux échecs ; campé sur le tabouret face à la console où reposaient l’ordinateur et un bol de café noir fumant, il jubila en prononçant Échec à la reine ! Et puis, surtout, il avait en tête une idée qui avait germé dans la nuit et qui ne constituait pas moins que le plan de son premier roman. Un plan ! Il en était déjà à mesurer la fulgurance de ses progrès littéraires avant même d’avoir écrit le moindre mot. Il eut soudain comme un vertige en constatant que son titre provisoire « Coline Simonnet » tenait plus du rapport d’expertise que du futur Goncourt. Et Madame Bovary, ça compte pour du beurre, peut-être ! Son premier rire de la journée fusa tandis qu’il tartinait généreusement sa biscotte sans sel.

François Lebon avait envisagé sa retraite comme de longues vacances méritées qu’il souhaitait prolifiques à tous points de vue. Aussi s’était-il mis au jogging depuis plus de six mois, après s’être inscrit dans un de ces centres de remise en forme qu’il avait laissé tomber par allergie à l’horrible musique lui vrillant les tympans. Il ne s’était pas non plus senti très à son aise face aux corps d’athlètes sur- vitaminés qui le narguaient sans cesse. Il ne reconduisit pas son abonnement après l’essai gratuit, ce dont il se félicita. Il continuait cependant à fréquenter la piscine olympique de Montpellier, quitte pour cela à prendre la voiture, mais cela lui faisait une sortie hebdomadaire et solitaire, ce dont il avait grand besoin. On ne quitte pas impunément une vie aussi active que la sienne ; des journées de douze heures au bas mot en dehors du foyer pour s’y trouver vingt-quatre heures par jour dans une promiscuité qu’il avait toujours fait en sorte de tenir le plus loin possible de sa portée.

Après sa douche, il retrouva avec plaisir sa pièce, son bureau, son endroit interdit d’accès à toute personne étrangère à son service. Il alluma son ordinateur ainsi que sa chaîne et chercha parmi ses disques le CD qu’évidemment il ne trouva pas. Ça commence ! Sylvia ! On a touché à mes disques ! s’insurgea-t-il.

Sa femme, occupée au jardin à tailler les rosiers, cria : va voir chez les garçons.

Des quatre fils, il n’en demeurait plus qu’un à la maison et c’est lui justement qui s’acharnait à dévaliser la collection de disques de son père. Lorsque ce dernier lui en faisait le reproche, il répondait mollement : tu ne les écoutes pas de toute façon…. Ce n’est pas une raison.

François mit plus d’une heure à mettre la main sur l’objet convoité. À son grand étonnement, il s’aperçut que le disque était toujours sous blister. Tiens, c’est curieux, j’aurais juré… Il haussa les épaules et se consola en pensant qu’au moins ce disque-là serait en bon état. Tout en rejoignant son bureau, il tenta laborieusement de déchirer l’enveloppe en plastique, s’abîmant un ongle d’abord, puis se mordant la langue lorsqu’il inséra dans sa bouche le carré noir.

ORAL PLEASURE by LES PLEUREUSES.

Tout un programme.

Assis dans son fauteuil préféré, dans un coin du bureau aménagé en petit salon, il ferma les yeux un instant. C’est fou, tout lui semblait si loin alors que l’histoire qu’il s’apprêtait à narrer datait de deux ans à peine. Il n’en écouta pas moins l’album avec le même plaisir qu’à l’époque. La bonne musique est éternelle, pensa-t-il. Et celle des Pleureuses en est l’exemple le plus flagrant.

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