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TANIA et la malédiction – 3 (Suite MILOS)

 

L’amour les surprend, les submerge ; ils atteignent violemment ce plaisir qu’il faut maîtriser, retenir, avant de rendre les armes, en fermant les yeux ; Tania le sent monter ; ses hanches se soulèvent, se tendent à se rompre tandis que mille vibrations l’envahissent profondément. Elle ne sait plus résister : un feu étrange la consume, elle perd pied, supplie : « oui, oui mon amour ! ». José pousse un gémissement semblable au feulement d’un fauve. A cet instant, ils ne font qu’un. Le temps lui-même s’est arrêté.

*

Voilà quelques minutes que José et Tania ont retrouvé leurs esprits. Maintenant ils se laissent bercer le chant  des vagues psalmodiant des prières lointaines.

D’une voix à la fois douce, grave, et chaude, José dit : « L’amour, plus le bain de minuit, je me sens vidé! »

– Pauvre chéri !

­­­­ – Je t’assure, c’est vrai… j’ai même un peu froid ! Insiste José.

–        Couvres –toi, mon chou, tu risques de t’enrhumer.

Sous la serviette de bain, serrés l’un contre l’autre, ils discutent :

–        Regarde les vagues, José, elles s’allongent sur la grève sans relâche… Elles vont et viennent !

–        C’est leur vie !

–        Maintenant, José, chaque jour que Dieu fait, je leur ressemblerai, je viendrai te rejoindre sur le sable… je serai ta vague, tes soupirs!… Pardon, je déraisonne !

Elle rit aux éclats, puis ajoute :

–         Ensemble, nous mourrons à chaque étreinte ces petites morts, encore et encore.

Cette réflexion les retient encore un peu ; il n’y a peut – être rien à retirer de ces métaphores ?

A environ trois miles du rivage, un chalutier déroule ses filets ; on le devine, dans l’obscurité profonde, au « pof pof pof » de son vieux moteur, à son fanal qui clignote inlassablement.

« Des hommes courageux travaillant par tous les temps. La pêche sera – t- elle fructueuse ? dit, José.

–        Des gens qui aiment leur métier. C’est leur gagne-pain ! Une bonne pêche, la cale bien pleine, voilà une bonne nuit. Ils pensent à leur épouse, à leurs enfants endormis. Avec ou sans tempête, il  leur faut remplir le filet ! confirme Tania.

Le temps marque une pause : l’un et l’autre voudraient retenir le plaisir et sa flamme : une douce réminiscence qui titille encore leur chair.

Dans la tête de Tania, tout est flou : l’amour la submergée d’une vague d’allégresse. Maintenant, indécis, l’instant vacille. Tania n’est pas prête à souffler la bougie. L’émotion brouille encore ses repères.

« A quoi penses – tu, Tania chérie ? » s’enquiert José perplexe.

-Oh ! Comment peux-tu me demander ça ? Quand on a tellement été comblée. Je ne pense plus qu’à ça !

– J’en suis flatté Tania… mais, toi-même tu m’as aimé si fort! dit José, confus.

Tania pose sa tête sur l’épaule de José, puis elle poursuit avec une pointe de tristesse:

– J’aurais aimé pouvoir expliquer mes émois à Katia !

– Est –ce que les filles racontent leurs ébats à leur mère ?

– Nous ne nous cachions rien,  nous avions passé tant d’années à vivre côte à côte. Rien que nous deux. Jamais je ne l’oublie. Il y a deux minutes, une hallucination bien sûr, je l’ai entrevue  errant sans but quelque part dans ma tête. Elle faisait peine à voir, une femme en guenilles qui arrêtait les passants –dans les rues d’une ville que je n’ai pas su reconnaître. Cette ville aurait pu ressembler à n’importe qu’elle autre. Cette harcelait donc les passants, les questionnant : « Ma fille, répétait –elle inlassablement, elle s’appelle Tania…  ne l’auriez –vous pas aperçue ?  Comment se fait-il, c’est impossible, voyons,  une fille si belle, si gentille, vous auriez dû la remarquer ? ». Puis Katia, excédée, aspirant rageusement sa clope, a repris son chemin. Une fois encore, je l’ai perdue.

– La mémoire, Tania, note José.  Perfide et cruelle, c’est cette mémoire là que nous implorons  assez paradoxalement… En réalité, c’est toujours nous qui recherchons ceux qui nous manquent – autant que les lieux, les parfums, et les couleurs qui nous parlent d’eux ! Nous fouillons avec application, obstination, ténacité, parfois même nous les inventons.

– Oui, c’est ainsi, José, on ne guérit jamais de ses souvenirs. Et notre âme en souffre terriblement.

– Tu as raison, mon amour, et quand bien même, la blessure commencerait à se refermer  le présent nous les restitue.

– Que faut –il en penser ? Demande José.

-Plaisir et souffrance sont, je pense, deux rebelles qui cheminent ensemble pour le meilleur et pour le pire : l’un nous laisse toujours entrevoir l’autre. Peut – être qu’ils se confondent dans ce que appelons : « le bon temps »

– Des rebelles comme nous deux, José ?

– C’est un peu vrai, Non ?

–  Bon, ok, mais notre cause est juste ! S’exclame Tania sur un ton théâtral.

-Exact ! Surenchérit José, visiblement amusé.

– Dorénavant, je revendique l’amour. L’amour avec toi. Dis – moi qui pourrait me contester ce droit ? Un amour au moins égal à celui de Katia et Milos.

José la presse davantage contre lui. Elle dit : «  Laisse – moi te raconter ce que ces paysages, en bordures de mer, me rappellent d’eux :

« Je me souviens, José… »

Tania s’est brusquement assombrie.

Elle enfile rapidement un top car l’air du soir fraîchit.

José l’enlace tendrement dans ses bras : «Je te berce mon bébé, raconte, tu as dit …je me souviens… »

–        Une fois de plus je risque de te prendre le chou avec mes histoires !

–        Mais tu en meurs d’envie, voyons ! Et maintenant que tu m’as mis l’eau à la bouche, de grâce ne fait pas languir !

–        D’accord, écoute :

« Oui, c’est il y a bien longtemps, sur les bords de l’Adriatique, Katia, Milos et moi…Je ne suis encore qu’une jeune enfant insouciante jouant sur la plage.

« L’endroit est extraordinaire, lumineux. Lumineux, le sable, lumineux les flots, lumineux le bleu du ciel, et lumineux le soleil. Le soleil éclatant avec les rires des enfants, au royaume des châteaux de sable, toujours fragiles…Et toujours à construire.

« Donc, nous sommes Milos, Katia, et moi, assis sur le sable, en ce lieu idyllique. Milos m’observe en souriant tristement. Combien de fois, me suis – je demandée ce qui pouvait le rendre mélancolique, sans jamais en trouver la raison ? Et Katia, pourtant tellement présente,  toujours à guetter le moindre de ses désirs ; Milos semble presque indifférent, mais ce n’est qu’une apparence. Il souffre d’un mal inexpliqué,  à moins que Tania sache et partage son secret.

«  Je sais qu’elle mourait d’inquiétude quand Milos fixait étrangement l’horizon. Taciturne, inaccessible…N’a-t –il pas appris à s’abstraire de ce qui l’entoure ?   Il avait dû trop  longtemps  éviter la seule perspective possible, celle des murs de sa cellule ?

« Bien sûr, à cette époque, trop jeune pour comprendre, j’ignorais cette partie de son histoire !   Explique Tania à José. »

Tania reste muette. José insiste :

–        Raconte – moi la suite, si tu veux bien ! Milos, ce brave Milos, ne te faisais – tu pas des idées à son sujet ?

–        Tout le monde s’en fait sur tout le monde, José ! Mais, d’accord, je te raconte :

« Milos pressent –il ce qui l’attend ? Milos est passionné de voitures sportives ; une passion qui a coûté la vie de Serguei. Alors pourquoi a- t – il acheté, lui aussi, cette superbe BMW, pneus taille basse, jantes en alu. Sans compter divers autres accessoires, assez tape- à- l’œil, dont il n’est pas peu fier.

« Et j’oublie de te mentionner son petit coup de folie pour une chaîne stéréo avec lecteur de cassettes, ce qui se faisait de mieux en la matière. On l’entendait arriver de loin, vitres ouvertes,  les baffles très puissants poussés à fond.

–        Comment réagissait Katia ? Demande José.

–        Quand Milos était bien, elle-même allait beaucoup mieux. Elle se réjouissait quand il s’intéressait à quelque chose. Un jour, le voyant caresser son petit bijou, elle avait plaisanté : « Je crois que tu aimes plus ta voiture que ta femme ? »

–        Peut –être, je ne me suis jamais posé la question ! avait –il rétorqué, d’excellente humeur ce jour- là.

« Non, José ! Katia le retrouve tel qu’il était auparavant : séducteur, un tantinet macho, assez extraverti. En prison, Milos avait probablement perdu une partie de son identité. Il n’oublierait pas de si tôt. Et si on ajoute la disparition brutale de Serguei … »

« Il y a tant à dire, mon amour, ce fut une période bouleversante, tu sais ! précise Tania.»

Elle semble désemparée, ne sachant quelle photographie choisir parmi toutes celles qui s’imposent à son esprit de manière anachronique. Finalement, elle trouve la ressource de poursuivre son récit.

« Je me souviens. Ce jour – là, il est dix sept heures trente. C’est la fin d’un jour ordinaire qui s’étire dans une indéfinissable langueur. La nuit viendra plus tôt. C’est toujours ainsi lorsque le ciel se trouve gonflé de lourds et sombres nuages ; ils ont accompagné cette journée maussade, la ponctuant de pluies intermittentes. Nous sommes en novembre, un peu après la Toussaint.

« Il est dix sept heures trente cinq. Je termine péniblement un devoir d’anglais qui me fiche les boules : je préfère de loin l’anglais parlé dans le langage populaire ; le seul, à mon sens, qui pourra un jour, me servir.

« On sonne à la porte d’entrée. Katia pose son tricot sur la banquette du divan et s’en va ouvrir. Je tends l’oreille, curieuse de connaître l’objet de cette visite. Je ne comprends pas nettement car le visiteur s’exprime à voix basse.

Puis, tout à coup, ça, je ne l’oublierai jamais, Tania s’écrie : « Non ! Vous mentez,  ce n’est pas vrai, pas lui, non ! »

–        Hélas Madame, c’est la réalité. Nous avons fait le maximum. Quand le Samu est arrivé sur place, il était hélas trop tard. Essayez d’être courageuse…

–        Mon Dieu ! Mon Dieu ! Pourquoi me punis- tu ainsi ? Implore Katia sans se préoccuper des policiers.

–        Vous avez quelqu’un avec vous, Madame ?

–        Oui, ma fille Tania. Maintenant nous ne sommes plus que deux ! Mon Dieu, mon Dieu ! Est –ce je peux le voir ? Supplie Katia anéantie.

L’homme embarrassé se racle la gorge avant d’expliquer :

–        Comment dire, madame…Il est en mauvais état, à cause du choc, vous savez ! Vous verrez cela avec les Pompes funèbres demain matin… mais, comme ça, à première vue, il serait préférable de vous abstenir. Oui, je crois que ce serait mieux ! Précise l’officier de police, très gêné.

–        Milos, ce n’est pas possible, il ne fallait pas nous laisser !…Pourquoi ! Proteste-t-elle.

–        S’il vous plaît, Madame, demain munissez – vous de son passeport et passez à nos bureaux. J’en aurai besoin pour d’établir mon rapport. Courage, Madame SUCIC !

« Katia repousse la porte. Un long silence suit, puis elle explose à nouveau en poussant un cri immense, terrifiant, telle une bête blessée à mort. L’immeuble tout entier tremble, notre vie s’écroule.

« C’est le genre de plaintes qu’il m’est impossible de traduire : elles viennent de loin, du fond de son âme ; des incantations mystérieuses hurlées dans sa langue maternelle. Mais qui l’entend ?

« Vois – tu José, atterrée par cette effroyable nouvelle, je demeure là, interdite, ne sachant que faire, observant Katia fixe la porte d’entrée comme si elle voulait se persuader qu’elle sort d’un cauchemar.  Mais la réalité s’impose sans conteste : « Milos, mon amour, mon chéri, pardon ! »

« Katia se recroqueville doucement, s’agenouille en serrant vivement ses doigts, puis elle s’allonge  en gardant le visage quasiment collé à la moquette. Elle dit encore en sanglotant : « Milos SUCIC, que me restera – t –il de toi ? Milos, Serguei, Miraël,…tous, oui tous ! Pourquoi les avoir tous pris, Seigneur ? »

« Katia est là sur le sol telle une petite poupée de chiffon abandonnée par un enfant. A cet instant, je sais pertinemment qu’elle ne veut plus exister.

D’abord tétanisée, je mesure maintenant le coup dur qui nous frappe ; je range mon livre d‘anglais : « agir avec méthode, en commençant par ce qui est à portée de main. Je fonctionne toujours comme ça quand je suis prise au dépourvu : ainsi, je parviens à retrouver mon sang-froid.

« Je ne me précipite pas à son secours : je sais qu’il faut qu’elle réagisse seule, pour commencer, qu’elle prenne conscience de la réalité. Je sais, c’est un vrai cataclysme. Pourquoi faudrait- il que, sous prétexte de solidarité, j’ajoute mon chagrin au sien ? Non, pas maintenant : le partage des larmes se fera en temps voulu.

« J’éprouve le besoin de donner de l’espace à ma propre souffrance. Je cherche de l’air. Côté fenêtre, puis – je entrevoir un quelconque espoir ? Le ciel, largement entamé par la nuit, reste immobile, stupéfait lui aussi ; j’y cherche un sillage mais enfin de compte je ne trouve qu’une successions d’images cruelles : les sourires de Milos, ses mimiques, tout ce qui le rendait charmant, charmeur, séduisant, séducteur ; ils se superposent en quelques millièmes de secondes avant de s’évanouir dans l’univers feutré de mes souvenirs. Déjà. Milos est mort. Et la mort fige les corps. Mais, pour  Milos, je prie pour que ce soit différent. La prison a fait de lui un oiseau en cage revendiquant liberté. Pour moi, aujourd’hui, et pour des raisons qui m’échappent, il s’est seulement envolé. Là – haut, avec les étoiles. Je saurai où le retrouver.

« Il est dix sept heures cinquante, et mon univers vient de basculer. Une flamme s’éteint dans mon cœur, je suis lasse, vraiment épuisée. Et je ne lâche pas Milos. Une affection tendre et complice nous a toujours rapprochés.  Milos n’avait jamais éprouvé le besoin de m’expliquer ses sentiments avec des mots : il m’adorait, tombait en admiration devant tout ce que j’entreprenais. Souvent son regard me parlait, s’attardait, disait l’indicible joie que ma présence lui procurait : j’étais son rayon de soleil. D’autant que j’étais la seule enfant au foyer, ce dont Katia souffrait parfois : elle aurait souhaité m’offrir un petit frère. A l’évidence, rien ne serait jamais plus pareil, le petit rayon de soleil que j’étais ne brillerait jamais plus le même éclat.

Le lendemain matin, Katia est prête pour affronter la dure réalité. Qui a su parler à son cœur ? Miraël , sûrement… Katia racontait que le prince avait des phrases magiques qui permettaient de tenir debout en toutes circonstances. Les SUCIC sont –ils à nouveau réunis dans un paradis qui se baladerait quelque part, dans la stratosphère, au – dessus dela Yougoslavie ?

«Comme d’habitude, des amis solidaires nous ont offert leur aide. Je les en remercie, aujourd’hui encore, de tout coeur.

« Je les revois, tellement compatissants. De véritables frères et sœurs qui nous accompagneront jusqu’au moment de l’ensevelissement. Le policier a dit vrai : le corps est trop mutilé. On le devine aux formes qui apparaissent ici et là dans la matière souple de la housse étanche que les employés des pompes funèbres déposent dans le cercueil métallique, habillé d’un magnifique capiton ivoire. Katia hurle à nouveau avant de me serrer fort dans ses bras.

Pourquoi faire, cette soudure ? Ces hommes craignent – ils que Milos s’échappe de la boîte ?

« Nous voilà à nouveau en route pour Sabac, via l’Italie. Même parcours donc, même chauffeur que lors du décès de Serguei. Et bien sûr, comme alors Milos l’avait décidé, Katia lui suggère : « Vous pouvez écouter la radio. Ca ne peut rien changer à l’affaire… Il ne faut pas que vous vous endormiez ! »

–                    Merci, merci beaucoup Madame SUCIC ! N’ayez vous aucune crainte, je suis prudent !

–                    Certes ! Mais la vie nous a déjà fait assez mal !

Le chauffeur fait diversion : « J’ai prévu de la musique classique, c’est normal ! »

–                    D’accord, merci monsieur, mais qu’importe, choisissez la station qui vous convient. Vous savez, la vie continue et mon mari vous aurait suggéré la même chose.

–                    Vous êtes admirable, une telle tragédie…

« Tu vois, José, un instant j’ai craint qu’il n’aille au- delà de la compassion qui est de mise dans sa profession. Et puis, non ! Il s’est tu : le silence trouve parfois les mots qu’il faut, dans les cas extrêmes.

« Au passage de la frontière nous avons dû effectuer le change ; ce dernier fut en notre faveur. Heureusement, les fonctionnaires ne comptent plus les liasses de billets avec le bout du doigt mouillé comme dans le passé : la machine remplace l’homme,  l’indigence s’organise.

«  Les formalités administratives accomplies sans encombres, nous prenons la route  en direction de LjUBLjANA.

Nous avons effectué moins de cinq kilomètres lorsque, traversant un bourg, Katia demande au chauffeur de se garer sur le parking d’un restaurant : « Souvenez – vous, vous avez goûté votre première goulache, ici même, en compagnie de Milos. Malgré toute la peine qu’il ressentait pour Serguei, il fut fier de votre présenter son pays, tel quel, avec sa pauvreté mais riche de spécialités et de traditions.

Aujourd’hui, il est emprisonné dans cette boîte ! Ho mon Dieu !»

Katia se reprend : « Alors, allez- y! Si ! Je vous en prie, faites – lui ce plaisir. Merci beaucoup !  »

« Tandis que nous traversons SABAC, Katia sanglote. Après toutes ces heures de routes, si nous sommes soulagés d’en finir avec le voyage, l’émotion nous étreint ; Katia n’ignore pas les soucis à venir. Moi, je pose affectueusement ma main sur le catafalque. Milos nous appartient encore un peu.

« Puis, Katia se calme, indique posément la route du village au chauffeur. Ce dernier, lui aussi,  est fatigué, nerveux, d’autant que ça se complique : la neige tombe en  gros flocons ouatés, forme rapidement un immense tapis blanc sur la chaussée devenue particulièrement glissante.

« Durant la traversée de l’agglomération, je suis frappée par un détail : les berlines sont à quatre vingt quinze pour cent des Zastava ; seuls les coloris sont différents. Pas de jaloux ? Enfin il y a ceux qui peuvent les acheter et les autres !

« Voilà que la tempête s’en mêle. Nous avançons prudemment dans un paysage fantastique et hostile à la fois. Ici les routes sont peu entretenues, pour autant ça ne freine la fougue des chauffeurs de bus que nous croisons,  des machines d’une autre génération qu’ils conduisent avec maestria .Malgré cela, nous ne sommes guère rassurés.

« Le téléphone arabe a du fonctionner : dés que nous entrons dans le hameau, nous constatons que nous sommes attendus. De vieilles femmes tout de noir vêtues se signent au passage du fourgon mortuaire.

« Nous stoppons devant l’entrée d’une cour où de nombreuses personnes se sont réunies : famille, amis ? Comment le saurais- je ? Je ne connais personne ici.

Les portières claquent dans le silence glacial. Et soudain des cris et des plaintes jaillissent de toutes parts.  Les pleureuses se mettent au travail, gesticulent en tous sens en se tirant les cheveux. Ainsi le deuil commence véritablement. J’ai l’impression de débarquer sur autre planète. J’ai peur.

« Ces gens nous observent des pieds à la tête, et surtout moi, tandis que nous nous dirigeons vers eux. Alors commencent les embrassades, les effusions, les paroles apaisantes qui font mal. Enfin, je le devine, car moi je ne connais pas un seul mot de leur langue.

« Puis, les hommes se concertent pour enlever le cercueil du véhicule. Nous avançons vers un groupe de quatre femmes restées en retrait. D’emblée, j’appréhende de devoir les côtoyer ; et je ne me trompe pas; car si les trois premières manifestent une réelle affection, Katia est fusillée du regard par la dernière ; mal à l’aise, elle l’évite et m’entraîne plus loin.

« Six hommes solides saisissent énergiquement le cercueil et le transportent jusque dans la pièce principale d’une vieille bicoque et le déposent sur des tréteaux. L’employé des pompes funèbres dispose les gerbes autour du catafalque, puis il ressort discrètement, presque à reculons.

« Alors s’élèvent les incantations des vieilles femmes : des cris gutturaux  qui exacerbent la douleur. De cette façon, elles implorent le ciel, lui confient l’âme de Milos, mort si jeune,…Après son jeune frère, et dans des conditions quasiment identiques, pardon pour ses péchés,…etc. etc. Enfin,  c’est ce que j’imagine aujourd’hui

« Ces cris et ses mots, dans cette langue mystérieuse, me touchent profondément, parlent à mon intuition d’enfant ; je me sens mal et je cherche Katia. Elle est là, à deux pas, en train de confier le chauffeur aux bons soins d’un vieil homme à l’allure avenante.

« Je me demande ce que Milos pense de tout ce branle-bas en son honneur : « Je me serais bien passer de ça… Y a pas de quoi être fier ! Soit c’est la tradition ! » Autrement : « Putain de BMW, c’est fiable pourtant, pourquoi a – t –elle fait ce tout droit en plein virage ? » Puis fataliste, sourit – il, peut –être, en affichant ce petit air mélancolique qui ne le quittait jamais.

« Quel décalage pour moi, José. Tu imagines un peu ? Je gère mal la situation présente. Je suis si jeune encore. Assez grande pour entendre, mais pas pour  tout comprendre. Probablement à cause de ma fatigue et de ma nervosité, un fou rire me surprend.

Brusquement, Tania s’inquiète craignant de lasser José :

–        Cela suffit, veux-tu que j’arrête là, mon amour ?

–        Je tiens le choc, raconte – moi, c’est important ! Insiste José.

 

Alors Tania raconte encore :

« A l’extérieur, sous la bâche, des plateaux en bois brut, disposés sur des tréteaux font office de table. En cas de pluie les nombreux invités aux funérailles pourront tout de même se restaurer sous cet abri improvisé.

« La neige a cessé de tomber, laissant place à une petite bruine ;  dans le même temps, l’air s’est radouci.

« Sous cette bâche, je retrouve le chauffeur attablé devant une assiette remplie d’une ration de potée fumante.

– Je ne vous dérange pas au moins ? Lui demandé- je.

–        Pas du tout, au contraire ! Me répond – t-il, jovial. Je vois que tu as bien supporté le voyage, tu es jeune, c’est normal ! As – tu dormi un peu durant le trajet ?

–        Par moments !

–        Ca suffit parfois pour récupérer ! Conclut le chauffeur.

« J’observe qu’il trie ses aliments : il rencontre un problème avec sa viande qu’il tourne et retourne. Finalement il m’avoue : « Mademoiselle, je n’ai pas d’appétit ce soir, demain ça ira mieux après quelques heures de sommeil ! »

« En vérité, le problème est tout autre, je constate qu’il est en train de buter sur une couenne de lard de porc qui n’a pas été suffisamment grattée. Et donc le jambonneau avec sa peau dure et velue ne l’inspire pas du tout. La bête a été tuée au village même, puis préparée au mieux par ses habitants, suivant une coutume ancestrale.

–        Vous devriez boire votre verre d’alcool ! lui dis-je avec sollicitude.

–        J’ai consommé trop de cafés et de cognac tout au long de la journée pour éviter de m’endormir.

–        Vous devriez faire un dernier effort pour ça. C’est pour l’hospitalité, vous comprenez ? Autrement, vous allez les vexer.

–         Vous avez raison, ça me fera passer ce poids sur l’estomac !

Il avale son verre de gnole d’un trait puis il ajoute entre deux quintes : « Ca, c’est vraiment costaud,  je vous jure ! »

En fait, l’homme en a gros sur le cœur. L’effet est immédiat.  A peine a – t-il reposé son verre qu’il se lève brusquement de table, et court se mettre à l’écart pour rendre. Un petit haut-le cœur m’apprend que cette maladie là se transmet. »

« Je rejoins les autres, poursuit Tania. Je me sens étrangère ici malgré les sourires aimables, ou curieux, qui me sont adressés. Je tente d’ignorer certains regards  en coin. Des gens timides ? Ou hypocrites ? J’admets qu’eux – mêmes puissent être mal à l’aise de ne pas pouvoir communiquer avec moi.

« J’aperçois enfin Katia qui a été sollicitée et qui a dû planifier la journée du lendemain. Elle me cherche. Dés qu’elle m’aperçoit son visage d’une pâleur extrême s’éclaire : « Ne suis – pas alors sa bouée de sauvetage, au milieu du tumulte et de la cacophonie ambiante ? »

« Elle me rejoint, me serre quelques secondes dans ses bras : « Ma fille, ma toute belle Tania, je n’ai plus que toi au monde »

Elle répète en hoquetant: « Plus que toi au monde…que toi… au monde…au monde…plus que toi, ma fille ! »

« Et, ce monde là où tout me semble arasé, devient encore plus vaste : un désert de dunes où les mots pathétiques se perdent dans  l’infini ; je sens cela confusément avec ma perception d’enfant ; l’émotion n’est qu’une étape dans le processus de la séparation – en ce sens qu’elle habille le deuil pour longtemps. Il faudra des jours, des années pour en apaiser la souffrance.

José garde le silence. Puis, troublé, d’une voix légèrement enrouée, il dit :

–                    En ce qui me concerne, je ne pourrai jamais faire le deuil de ma mère,  je ne l’ai jamais connue ! dit –il en soupirant.

Il s’interrompt à nouveau comme s’il voulait repositionner la charge qu’il porte depuis trop longtemps sur ses épaules. Puis, il précise sa pensée :

–        Oui, c’est ça, je n’ai aucun souvenir d’elle. Dans ma tête, c’est le désert !

Tania le sent désemparé. Elle se fait tendre:

–        Il t’aurait fallu peu de chose, en fait !

–        Oui, une photo, Tania. Un visage, un sourire, quelque chose, quoi ! Ca aurait été mieux, enfin je le crois !

José invite Tania à poursuivre son récit.

« Katia me souffle à l’oreille que nous allons prendre une douche et nous coucher pour récupérer un peu.

A ma grande surprise, nous nous rendons chez le voisin qui, dit-elle, est le seul à posséder une salle d’eau : « Tu comprends Katia, la Yougoslavie est très pauvre. Ce paysan est le plus riche du hameau, c’est-à-dire le moins pauvre parmi les pauvres. Il est aussi le seul à travailler ses terres avec un tracteur qui n’est  d’ailleurs plus de première jeunesse. Un engin dont il est  le propriétaire. Ici, c’est rarissime »

Une vielle femme, l’épouse du fermier, nous guide jusqu’à la salle de bain. Puis se retire en marchant à reculons ; à l’évidence nous éveillons sa curiosité.

« Ouf, ma fille, c’est considérable de se retrouver quelques instants seuls ! dit Katia. C’est vrai, il nous reste quelques détails à régler pour l’enterrement. L’empressement de certains – et cela malgré leur évidente bonne volonté- me pèse énormément… »

–        Calme – toi, maman, je suis là ! lui dis- je, protectrice.

–        Pauvre petit bout de chou, c’est vrai, à nous deux  nous allons y arriver. Ne t’inquiète pas, allez déshabille- toi ma fille !

–        Toi d’abord !

« J’obtempère tandis que Katia inspecte les lieux : elle a toujours été à cheval sur la propreté. « C’est rudimentaire, remarque – t-elle, mais bon, c’est acceptable !

« L’eau nous procure une sensation des plus agréables de délassement. Nous nous savonnons mutuellement avec affection ; à nu, le corps réclame les caresses – celles de l’enfance –   tandis que l’âme est plus exigeante : si les plus petits plaisirs l’atteignent favorablement, il lui est difficile de retrouver l’harmonie lorsqu’ elle est déchirée.

« Dans d’autres circonstances nous aurions fait les folles, nous nous serions aspergés avec l’eau.

« Soudain nous sursautons. La porte de la salle de bain s’ouvre sans que personne n’ait frappé préalablement. Nous demeurons pétrifiées. C’est un septuagénaire, assez corpulent, vêtu d’un bourgeron, et portant casquette, qui apparaît dans l’embrasure de la porte : « Mesdames bonjour ! Avez  – vous tout ce qu’il vous faut ? N’hésitez pas, appelez en cas de besoin… »

Tout d’abord interdite, Katia le rassure : « Merci infiniment, tout va bien ! »

Un sourire souligne les petits yeux plissés du visiteur. Il s’agit du propriétaire des lieux. Très à l’aise, il se retire tranquillement.

A peine a-t- il refermé la porte derrière lui, que je proteste : « Quel vieux dégoûtant ! Le pire c’est que nous n’avons  même pas pensé à nous couvrir ! »

–        C’est vrai ! D’autant que nous avions des serviettes a portée de main. Mais il m’a prise au dépourvu. Complètement, ça oui, alors ! Note Katia encore sur le choc.

–        C’est un vicieux, maman !

–        Non, je ne crois pas, pour lui, c’est naturel. Oui, je crois vraiment, Tania. Soit ! nous nous n’avons pas eu le temps de nous abriter. Ne t’inquiète pas, lui, va s’en remettre ! conclut Katia amusée.

–        Moi, je ne suis pas prête de l’oublier !

–        Mais si, voyons !  insiste Katia.

Nous quittons la salle de bain pour nous rendre à la table de nos hôtes pour une collation offerte avec amabilité. Le visiteur impromptu s’est absenté. C’est mieux ainsi.

Ensuite, la maîtresse de maison nous conduit jusqu’à notre chambre.

« Nous voilà allongées côte à côte l’une contre l’autre, comme une chatte et son chaton, dans des draps de lin bien frais.  Nous discutons longtemps, envisageant les devoirs et les usages auxquels Tania devrait se conformer le lendemain. Le sommeil nous surprend au détour d’une phrase.

Combien de temps avons – nous dormi ? Difficile à dire. Que se passe-t-il ? J’écarquille les yeux. Katia a enfilé sa robe de chambre : « Il y a un problème, me dit-elle, je vais aux nouvelles. Notre  chauffeur a eu un malaise. Rendors – toi, je te raconterai demain.  »

«Ma curiosité est vive.  Je descends à mon tour pour en avoir le cœur net. J’entends Katia parlementer avec les autres, dans sa langue maternelle. C’est la mienne aussi mais je n’y comprends rien. Bref, j’ignore tout de ce qui se passe. M’apercevant, Katia fronce les sourcils et me tance sévèrement : « Tu aurais dû rester au lit ! »

–        Que se passe – t –il Maman ? Insisté-je.

–        Le chauffeur est malade comme un chien : il ne se cesse de rendre ! Impossible de joindre un médecin à cette heure tardive. Ici les gens peuvent bien crever ! S’énerve Katia.

Puis elle ajoute aussitôt après : « c’est mal de parler vulgairement, mais tu vois bien… »

Les hommes ont emmené le chauffeur prendre l’air. Nous les apercevons se relayant pour le maintenir debout. L’un d’entre eux, à son tour, se trouve pris de nausées.

Katia me précise : « Je l’ai veillé pendant prés d’une heure et je lui ai donné à boire du thé d’herbes.Ca ne l’a pas calmé ! »

Je dis : « Cet homme est épuisé. Et il a bu beaucoup d’alcool. Et moi qui lui ai dit qu c’était la coutume, qui l’ai incité à boire un grand verre de gnole à la fin de son repas. Il avait trouvé des poils sur la couenne de porc,  et ça l’avait dégoûté…

Qu’est – ce que tu racontes Tania ?

–        Je lui ai affirmé que c’était la tradition et que la cousine se vexerait si…

« Je l’ai vue se mettre à quatre pattes devant le petit tonneau et aspirer l’alcool à l’aide d’un petit tuyau ! S’il avait refusé de boire, je suis sûre que la cousine l’aurait mal pris »

Katia secoue la tête, partagée entre colère et rire – les nerfs à bout probablement- avant d’ajouter avec une sévérité feinte : «  C’est vrai, tu n’aurais pas dû ! »

« La nuit est magnifique, étoilée, et voilà qu’elle vomit ! » Pensé – je étonnamment  pour une enfant de mon âge.

« Soudain le miracle a lieu. Le ciel me pardonnerait-il ma maladresse ?

Le chauffeur réclame les toilettes. On lui indique le petit cabanon, là-bas, contre le muret de pierres disjointes. Le reste lui appartient. Inutile de s’étendre.

Je comprends que tout se dénoue.

Alors, la nuit s’étant reprise, j’admire le scintillement féerique des étoiles. « Milos est – ce que ton âme brille déjà là – haut ? Bonsoir, ne m’en veux pas si je t’abandonne si vite, je vais aller fermer les yeux. »

Tous sont réunis autour du cercueil pour relater l’incident à Milos.

 

*

 

Tania raconte encore :

« La petite cour est noire de monde, en ce début d’après – midi, quand les hommes déposent le cercueil de Milos sur trois tréteaux au milieu de la cour.

Le religieux dans son habit prestigieux commence le rituel des funérailles – les prières de la levée du corps- devant l’assemblée des fidèles rassemblés. Il s’exprime d’une voix grave et puissante : la mort demeure la question essentielle, l’électrochoc salutaire, susceptible de réveiller les consciences et de ranimer leur ferveur endormie.

« Que des gens simples sont réunis autour de la dépouille de Milos, désargentés pour la plupart, mais néanmoins capables de la plus grande générosité de cœur : sûrement à cause de ces liens tissés au fil des générations qui ont connu les durs labeurs, les guerres, les maladies, les deuils, mais aussi fort heureusement un peu de bonheur. L’histoire du village semble inscrite sur ces faces burinées.

« Le pope interrompt son discours, repose son missel. Deux cousines sont entrées subrepticement dans la vieille masure. Une minute plus tard, elles en ressortent les bras chargés de présents qu’elles offrent à l’officiant.

« En l’occurrence, il s’agit de deux paires de draps de lin, une couverture de laine et d’autres choses dont je ne me souviens plus. Ce dernier les remercie à peine : il s’agit de son dû.

« Puis la distribution se poursuit : chaque personne présente reçoit un présent plus ou moins conséquent. Le chauffeur des pompes funèbres a le droit, lui aussi, au sien : à sa grande surprise, on lui pose une serviette éponge à damiers blancs et rouges sur l’épaule.

« Ces cadeaux offerts, c’est la tradition, José ! Une de celles qui coûtent le plus et qui peuvent laisser les familles modestes sur le carreau, en situation de précarité durant plusieurs mois, voire plusieurs années.

–        Est –ce que Katia souscrivait à ces uses et coutumes ! S’enquiert José.

–        Elle s’en serait bien passée. Mais Milos, quant à lui…Il aurait fait suivant la tradition. Pour son frère Serguei, déjà, ce fut le cas. De même que pour Sylvia, Miraël, Serguei, Milos…Tous devenus riches de l’Eternité. Au village, ce rite est incontournable !  Il s’agit d’une abondance symbolique qu’il faut partager, et aujourd’hui encore, avec tous. Enfin, chaque présent entretiendra la mémoire de ce brave Milos.  C’est mon explication ! A ce niveau, je t’avoue que j’extrapole totalement,  je n’ai jamais abordé le sujet avec Katia.

« C’est l’heure de gagner l’église distante d’environ quatre bons kilomètres. Des kilomètres interminables, qu’on voudrait encore plus longs pour retarder la séparation véritable. Tout semble démesuré dans ces plaines sans fin qui chevauchent monts et collines dans la brume endeuillée.

On a disposé le cercueil sur le plateau d’une remorque agricole tirée par  l’unique et vieux tracteur du village,  toussant et fumant. C’est notre voyeur sympathique de la veille qui le conduit. Le cortège s’est formé spontanément à sa suite. Le temps impénitent s’impose. Une nuée de pigeons sauvages passe furtivement dans un claquement d’ailes métalliques avant d’aller se perdre au-delà d’une rangée d’arbres impénétrables et tristes.

« Quatre kilomètres inoubliables, mon Dieu ! Et c’est à peine exagéré. Le dernier jour de Milos dans cette vie restera sinistre dans mes souvenirs. Après Katia, Milos représentait ce que j’avais de plus cher au monde.

« Alors je m’interroge : assiste- t-il à tout cela ? Nous ne voyons que la mort des autres. Lui, n’est plus concerné, je pense, l’Eternité l’a absorbé.

 

*

 

Tania reprend sa narration :

« Nids- de- poules et ornières malmènent le plateau de la remorque qui tressaute violemment.

« Le vieux tracteur répand des effluves de fioul, crache une fumée bleue, irritante, qui s’élève au – dessus des têtes se mélangeant au crachin tenace.

« Pour ne pas demeurer en reste, les pleureuses reprennent leurs incantations déchirantes à intervalles réguliers. Puis le pope entonne d’une voix puissante des cantiques que reprennent les invités ; ces cœurs polyphoniques m’émeuvent énormément.

Ces chants délivrent une ferveur particulière qui vibre jusqu’où se perd la terre. Loin, ailleurs, au-delà de l’horizon invisible masqué par les brouillards opaques. Alors, je pleure encore.

« De déchirement en déchirement, nous devenons plus conscients, nous avons tous perdu Milos. Quelque part, je lui en veux. Oui, j’en ai honte, et pourtant, oui, je lui en veux… Des griefs s’insinuent en moi qui reprennent les critiques inévitables : « Vous comprenez, il a pris son virage si vite… Les jeunes, la vitesse, on voit le résultat ! »

Finalement ils m’énervent ces mauvaises langues, je reste solidaire: «   Trop vite, trop vite, c’est vite dit ! Moi, Milos, je t’aime malgré tout. C’est la faute au virage. Mais j’ai mal Milos.  Qu’allons – nous devenir sans toi ? »

« L’église, sous son dôme immense, représente un espace circulaire. En son centre un chœur impressionnant est érigé. Une véritable œuvre d’art d’une beauté incomparable : un jaillissement féerique de dorures finement ciselées ; sous les voûtes, fresques et mosaïques sublimes s’offrent aux regards.

« Les parfums entêtants de l’encens entrouvrent l’âme. Une dernière fois, un cierge en main, chacun confie à Dieu celle de Milos. C’est beau, vibrant, émouvant, destructeur pour le cœur.

« Le cimetière jouxte l’église ; il est lui- même la proie d’un bois tout proche : on ne sait plus trop qui mange l’autre ; une nouvelle fois les fossoyeurs ont dû défricher, faire un peu de place  pour creuser la tombe.

« Alors que nous quittons le sanctuaire la foule se masse autour du cercueil dans la plus belle débandade. La dépouille de Milos, appartient désormais à tous, la voilà happée par un élan incontrôlé. Il s’agit d’en finir avec la réalité de la mort qui nous concerne tous.

« Tant bien que mal, le pope tente une rapide prière, bénit la bière avec beaucoup de difficultés, puis il se retire. L’émotion est ingérable.

Les porteurs, des gens du village, s’apprêtent à descendre le cercueil dans la fosse béante, quand, soudain,  une voix féminine hurle : « Ouvrez ! Je veux qu’on l’ouvre ! Je veux le voir de mes propres yeux. Il n’y a pas de raison ! Toutes ces morts, c’est la main de Dieu qui a frappé ! »

Katia m’a traduit la requête de cette vieille parente : « une grand – tante de Milos, du côté de sa mère. Elle est folle, elle veut qu’on ouvre. C’est terrible, insensé ! Cette femme me voue une haine sans bornes !

–  Mais pourquoi Maman ?

–  Plus tard, ma chérie, je t’expliquerai. Pour l’instant soyons forts, détourne- toi, c’est mieux !

« On demande à l’employé de procéder à l’ouverture. En proie à la plus grande perplexité, l’homme s’exécute. Bientôt les soudures cèdent à la sollicitation du tournevis, l’employé  soulève brusquement le couvercle en zinc. Aussitôt, le rang des premiers spectateurs amorce un mouvement de recul : ce n’est plus Milos d’avant l’accident. Ce masque grisâtre, difforme, ne lui ressemble pas du tout. Katia hurle à son tour. Son cri résonne aujourd’hui encore dans ma tête.

« Les pleureuses gémissent de plus belle. Un éclair déchire l’instant comme la lame d’un glaive. Puis, ayant reposé le couvercle, les hommes  procèdent rapidement à l’inhumation de Milos. Ce n’est plus lui, il est  méconnaissable, on lui a remodelé le visage.

« On achève l’affaire, si je puis dire, à grandes pelletées d’une terre argileuse assez lourde et collante. Lorsqu’une quantité suffisante est tassée, le bruit devient plus supportable : la mort est toujours indécente, jusqu’au bout.

Et cette idée saugrenue germe dans ma tête d’enfant : « Et maintenant, s’il venait à se réveiller, cet inconnu. Comment parviendrait –il à se dégager avec ces mètres cubes de terre sur le corps ? »

Je ferme les yeux un instant pour tempérer mon inquiétude.

« Avant de quitter le cimetière, nous faisons une halte devant la tombe de Serguei et, bien sûr,  celle des SUCIC et leurs familles.

Une vielle connaissance prend congé : « Vous repartez demain, j’imagine ? »

–   Oui, nous regagnons la France dés ce soir, nous reprendrons la route juste après le repas !

–  Soyez prudents ! Au revoir, allez courage !

Ils sont gentils mais la recommandation me semble malvenue, maladroite. « Evidemment, comme si ça ne suffisait pas ! »

« La nuit engourdit le village, le saupoudrant de givre. La nuit indifférente au flot ininterrompu de paroles : les hommes discutent assis sous la bâche,  ne s’interrompant que pour avaler bruyamment des lampées conséquentes d’eau de vie de prunes ; leurs faces rougeaudes et leurs éclats de voix  allaient me hanter tout au long de notre voyage de retour à Grenoble.

« Au passage de la douane, Katia précise :

–  Je m’en souviens comme si c’était hier, pauvre Milos, les menottes aux poignets et les pieds entravés. C’est ici que tout a basculé … »

Puis elle est restée silencieuse, plusieurs heures durant. »

Tania  interrompt son récit, s’attarde un instant sur ces souvenirs douloureux.

« Et si on rentrait, ma chérie ? Qu’en penses-tu ? Il faut dormir un peu !»

–  Pardon mon amour, dit –elle en se lovant amoureusement contre José.

 

*

 

PORTIRAGNES, Maud, la crise de José, tout cela est loin. Voilà huit jours qu’ils sont rentrés à Grenoble.

Tania est toujours follement amoureuse de José ; il a fait d’elle une vraie femme, lui faisant découvrir ces plaisirs intenses qu’elle n’aurait su imaginer : « Me serais – je confiée à Katia ? On ne vit jamais à la place des autres, à chacun ses sensations, sa jouissance ? Avec elle, j’en aurais parlé… »

 

*

 

Un peu égoïstement, José et Tania n’ont pas encore rendu visite à leurs parents respectifs, préférant flâner dans les rues de la ville : cette fin de saison des plus agréables incite à veiller tard.

 

*

Ce matin là, José se réveille difficilement, s’étirant tel un matou: « Nous prenons du bon temps, n’est – ce pas, Tania ? »

–  Oui, et alors ? Ca ne gêne personne,  Ironise Tania.

Un instant, en bonne comédienne,  elle attend la réaction de José. Lui, n’ajoute rien, garde son flegme, et en joue pareillement. Puis, assez naturellement, il demande :

–  Je boirais bien un bon café, chérie !

–  Parfait mon amour, merci d’avance, je sais qu’avec toi, il sera excellent ! répond Tania.

José quitte le lit brusquement, en saisissant le drap du dessus dans lequel il s’est drapé à la façon d’un tribun romain ;  complètement découverte, Tania joue les pudiques, se retourne vivement, offre l’autre face de sa nudité en ponctuant ses effets de petits gloussements de poule effarouchée.

Il la contemple émue : « Mon amour, ma Tania » Pourtant il retient sa fougue. Adoptant un air hautain, il s’exclame : « Nous allons, en Conseil, étudier votre requête ! Attendez- vous à me devoir quelques compensations. Tout s’achète dans la vie ! »

Alors, Tania s’enroule dans le drap du dessous, se transforme en une sorte de momie immobile. Pourquoi son sourire s’efface – t-il subitement ? Ne vient – elle pas de se fondre dans son propre suaire ? Et Milos, comment vit –il les choses dans le sien ? »

« Milos ne vit plus depuis longtemps, c’est presque de l’histoire ancienne.  J’ai honte de penser cela, mais oui ! C’est une histoire enterrée en Yougoslavie, à cause de cette maudite BMW, celle qui le rendait si heureux. Est – ce que tout s’achète vraiment dans la vie ? Après tout, José a peut- être raison ?

Katia ne lui avait –elle pas suggéré ce cadeau ? Elle ne parvenait pas à lui donner le bonheur. Non, c’est juste, elle ne pouvait pas accomplir de miracles. C’était impossible, un petit quelque chose s’était brisé et elle ne parvenait pas en recoller les morceaux ! Un secret terrible… »

–  Voilà, voilà ! Un café bien tassé, madame…Un truc à réveiller les morts ! Plaisante José.

Il ignore l’état d’esprit de Tania . Considérant sa mine déconfite, il s’étonne : « Mauvais réveil, qu’ai –je donc fait qui aurait blessé son altesse ? »

–  Rien, mon amour, vraiment rien ! le rassure Tania. Merci ce café est excellent !

Elle boit doucement à petites gorgées. Puis, elle explique : «  Non, je me demandais bêtement si on pouvait acheter l’amour ?

– L’amour n’a pas de prix : je pense qu’il est encore comme au tout premier jour, ou il n’est plus du tout !

–         C’est pareil pour le bonheur, José ?

–        Tu es ma foi, bien sérieuse au lever du jour ! Mais J’ai ma petite idée ! C’est plus global d’après moi, comme quelque chose à construire en pariant sur l’avenir !

–        Alors, conclut Tania,  ça pourrait expliquer l’amour et la souffrance, intimement mêlés, de Katia et Milos. Ils portaient un fardeau. Elle ou lui ? Qui des deux portait le plus ? Il y avait eu une déchirure et ils n’étaient plus heureux. Enfin pas vraiment, aux dires de Katia.

–        Le bonheur, c’est le vase : chaque fleur, qu’on y dépose, chante l’amour ; chacune, avec son langage et sa couleur propre, devient la musique des mots ! s’enflamme José, devenu très lyrique.

–        C’est beau ce que tu dis là,  mais ça n’explique pas tout !

–        Ca ne s’explique pas, Tania. Le bonheur, c’est l’instant même. Avoir la foi en l’avenir, c’est faire preuve d’Amour.

–        Milos était toujours si triste…

José secoue la tête et regrette : « Tania, tu te compliques la vie bien inutilement. Ils s’aimaient sans aucun doute. Leur part de bonheur, c’était toi, voyons !

–        Si tu le dis, peut –être, pourtant rien n’est moins sûr ! admet Tania.

Puis, elle ajoute, si elle eût voulu entretenir l’incertitude  sur le sujet :

– Il te manque des éléments, José ! Mais tu as raison, je ne vais pas gâcher la journée en remuant le passé.

–        Notre passé, tu le sais, a pour moi une grande importance. Le présent aussi, ma belle, surtout quand nous faisons l’amour. J’adore !

L’appel est parfaitement reçu, Tania ferme les yeux, entrouvre ses lèvres, ronronne comme une petite chatte sage sous les doigts impatients de José. Qu’il est bon de se perdre parfois ; elle devient le fruit, la rivière, le petit nuage, la rosée.

Enfin, Tania, ruisselante, émerge peu à peu de ce plaisir qui tarde à s’éteindre : « L’amour, mon amour, on en redemande sans cesse. C’est cruel, non ? »

José ne s’arrête pas à cette remarque, sa préoccupation est différente : « Tania, nous ne prenons aucune précaution. Imagine que tu te retrouves enceinte ! »

–        Ho, non, alors ! Quelle idée ! Réplique vivement Tania.

–        Ca serait dramatique ?

–        Donner la vie, c’est différent ! Et je ne voudrais surtout pas que ce soit un accident ! D’ailleurs…

–        D’ailleurs ?

–        Ho, rien ! Je vais consulter mon gynéco, ça serait trop grave si cela arrivait, et ça bousculerait nos projets !

José regrette d’avoir abordé le sujet au moment le plus inopportun. Tania s’est assombrie brusquement ; il juge sa réaction excessive mais ne lui en veut pas.

Quand Tania sort de la salle de bain, elle lance : « J’aimerais rendre visite à Julie et Yvan… »

–        Pourquoi pas ? je leur téléphone !

 

*

 

Le soleil se décide à dispenser un peu de chaleur. Ce n’est pas superflu, aujourd’hui : l’automne pointe le bout du nez ; bientôt il faudra sortir les petites laines. Un coup de téléphone aux parents, le rendez-vous est pris.

 

*

 

José et Yvan ont entrepris une randonnée en Chartreuse ; besoin de se dégourdir les jambes, l’envie de discuter entre hommes, et accessoirement le plaisir de cueillir quelques champignons de saisons pour l’omelette du soir.

Julie et Tania font quelques pas ensemble en papotant de tout et de rien.

Soudain, Julie semble préoccupée, elle fronce les sourcils :

« Je m’inquiète pour Marthe ! Je lui manque. Evidemment, les Etats –Unis c’est essentiel pour son avenir, mais c’est trop loin. J’espère que nous la verrons à Noël. C’est long pour nous,  aussi. Lors de son dernier appel, j’ai  bien senti qu’elle n’était pas au mieux… »

–        Un coup de blues ! Ca  nous arrive à tous, dit Tania pour la rassurer.

–        Oui, c’est vrai, mais je connais bien Marthe, une mère devine ces choses là.

–        Je sais, Julie…Katia, elle aussi…

Julie s’attarde devant une rose saumon, une sonia, que la lumière rasante de cette fin d’après – midi vient capturer – une variété qu’elle affectionne particulièrement : « Mon Dieu, c’est sublime ! » dit –elle,  extasiée.

Rapidement, passant à autre chose : « Et vous ? Comment allez-vous, Tania ? »

–        Vous voulez dire, nous…nous deux, c’est ça ? répond Tania un peu confuse.

–        Vous d’abord, oui…et vous deux, bien sûr !

Julie ajoute encore: « je vous trouve une mine resplendissante, le climat du sud accomplit des miracles. Et Portiragnes, c’est très joli , n’est-ce pas ?

Ha, mais non, que suis-je sotte, nous n’avons jamais été là- bas, nous n’avons fait que passer! Nous étions plus exactement à Gruissan. Oui, superbe aussi, Gruissan ! Il y a déjà quelques années de cela. Nous avons visité aussi Béziers. Merci pour votre gentille carte postale. Il ne fallait pas manqué cela, c’est à voir.

Julie s’est –elle perdue sur les rives de L’héraut ? A t –elle embarqué sur quelques souvenirs anciens ? Ses doigts délicats s’attardent  longuement sur les fragiles pétales de la rose. Puis contre toute attente, continuant ses caresses, elle demande :

– Vous n’avez pas répondu à ma question, Tania ? Comment allez- vous ?

– Bien !

– Et José ?

– Je crois qu’il ne se plaint pas !

– Donc  votre expérience de la vie en couple, C’est une réussite ?

Tania tarde à répondre : un sentiment l’atteint qui la trouble et la rend vulnérable : « Heu, oui, nous sommes bien à deux. »

–        Je ne veux pas être indiscrète Tania, pourtant, j’ai le sentiment que vous avez un petit souci. Et si je peux…

–        Ho, vous voyez juste, mais ce n’est rien, Julie ! Trois fois rien, je vous assure ! affirme Tania. Je devrais garder tout ça pour moi. Mais…

–        Mais, Tania ?

–        Ce n’est pas important. Pourtant, je me souviens de vos révélations à propos des parents biologiques de José…

–        Oui, c’est vrai ! Et depuis vous êtes angoissée à l’idée de cette maladie et du risque de l’hérédité ! Ma chère Tania, pardonnez – moi ! Au fait, prenez – vous vos précautions ?

Surprise, Tania imagine que Julie puisse lire en elle…

– Julie, j’ai décidé de consulter ungynécologue, articule Tania, la gorge sèche.  D’ailleurs José a soulevé le problème, pas plus tard que ce matin !

–        Evidemment, Tania, vous êtes si jeunes pour fonder si vite une famille. Et peut –être faudrait –il s’informer sur les dangers de la transmission de cette maladie mentale…

–        José est peut- être malade, Julie. C’est même assez probable. Mais voyez-vous, ça ne changera rien !

–        Que voulez- vous dire, Tania ? Vous avez eu des problèmes avec José ?

–        Il ne faut pas dramatiser. Durant nos vacances, au cours d’une soirée, ça s’est mal terminé et José a été hospitalisé. Au cours d’une fête entre amis, il est devenu fou furieux, brutal, dangereux. D’abord, j’ai cru que c’était dû à une consommation excessive d’alcool au cours de la fête.

–        Mon Dieu ! S’exclame Julie.

–        Le docteur, lui,  a pensé qu’il avait absorbé une substance hallucinogène : certains petits malins se livrant parfois à ce jeu stupide !

–        C’est vraisemblable, j’en conviens. J’ai toujours craint qu’il n’endosse cette hérédité tôt ou tard  Tout de même ! Note Julie contrariée.

–        Evidemment le doute subsiste ! Mais je ne quitterai  pas José. Jamais ! Scande plusieurs fois  Tania au bord des larmes.

–        Iriez-vous jusqu’à renoncer à la maternité ?

–        S’il le faut, oui ! Affirme encore Tania.

–        Mais lui, Tania, acceptera – t il ?

–        Je ne sais plus, vous avez raison, Julie c’est un vrai problème !

–        Rien ne presse pour l’instant ! Précise Julie, assez soucieuse. Prenez des précautions, c’est essentiel. Des examens plus approfondis seront nécessaires. J’aimerais me tromper et vous voir heureux, épanouis, entourés d’une ribambelle de gamins…

–        Mais alors, faudra – t-il lui révéler la vérité, lever le secret,  lui parler de la maladie ? Il refusera ma pitié, j’en suis persuadée, Julie !

–        Nous allons prendre le temps, n’est – ce pas, Tania, et garder notre calme. Imaginons que nos craintes ne soient pas fondées

–        Je le souhaite de tout mon cœur !

–        Vous avez bien fait de m’en parler, Tania. Nous serons deux pour l’aider. Tôt ou tard, il le faudra !

–        Merci, Julie ! Dit Tania, très émue.

Julie cueille la rose qu’elle offre à Tania : « Tenez, c’est une variété sans épines… » Puis elle l’embrasse tendrement sur la joue.

Un nuage d’étourneaux investit le prunier avec des battements d’ailes froissées. Le soleil jaillit dans la haie de troènes. L’ombre des deux femmes s’allongent au – delà de l’allée : « Rentrons maintenant, les hommes ne vont plus tarder ! » suggère Julie.

 

*

 

Julie a préparé la gratinée. Succulente, comme d’habitude. Chacun en a dégusté au moins deux bonnes assiettes. Ils auraient très bien pu se passer de l’omelette mais la cueillette avait été fructueuse, avec des pieds de moutons en abondance ; et comme tous en raffolaient…

L’ambiance est chaleureuse et chasse pour un temps l’ombre des confidences pénibles de l’après – midi.

José rit avec Yvan : leur promenade bucolique les a rapprochés davantage et cette sorte de complicité n’a pas échappé aux deux femmes.

Ce nouveau style dans les relations de ses deux hommes n’est pour déplaire à Julie. José, le fils qu’ils n’ont pas conçu. Pourtant, par le cœur, il est sans conteste complètement celui d’Yvan.. L’un comme l’autre a toujours souhaité le meilleur pour lui. Faudra – t –il, se dit-elle,  que j’informe Yvan de cet incident fâcheux survenu durant les vacances?  »

 

*

 

Derrière une certaine décontraction, Yvan s’interroge à notre égard ; de façon abrupte, il lance: « L’amour, l’amour, bien sûr ! Mais au fait quels sont vos projets à la rentrée ? »

José se grattant la tête : « Bonne question. Nous allons sûrement vous décevoir car nous avons décidé de chercher du travail. Oui ! Nous reprendrons nos études plus tard… »

–        Ce n’est pas exactement ce que j’espérais. Dommage, nous aurions pu vous aider ! Regrette Yvan, soucieux maintenant.

–        C’est justement ce que nous voulions éviter ! Précise José.

–        Oui, cela se fait de nos jours, on reprend ses études plus tard. Dommage, vraiment ! Commente Yvan cachant mal son dépit.

–        Tu comprends, nous souhaitons nous assumer totalement. C’est notre choix.

–        Ca ne vous fait pas peur ? Tania raisonnez – le, vous qui êtes si sage. Dit Yvan, toujours sur le même ton calme.

–        Hélas, Yvan, répond Tania c’est impossible, nous avons pris cette décision ensemble. J’espère que vous n’êtes pas fâché ?

Il fait signe que non et poursuit de sa belle voix grave un peu traînante sur les mots : « Qu’en pense votre famille adoptive ?

–        Assez étonnée au départ. Puis finalement, nous voyant déterminés,  ils ont donné leur d’accord.  Ils ont dit : « N’oublie pas, nous sommes là en cas de besoin ! Après tout, si tu as bien réfléchie »

–        Bon, ce n’est pas facile, mais oui,  on voit des couples se remettre aux études, oui, ça arrive ! Dit Yvan cherchant à masquer sa déconvenue.

 

*

 

Ce soir là, une fois rentrés à l’appartement,  ils ont regardé un documentaire télévisé. Puis la fatigue les a emprisonnés dans sa nasse.

Côte à côte, allongés sur le dos, ils se laissent bercer par la douce torpeur qui précède le sommeil.

Dans l’obscurité, le radio réveil déréglé clignote éperdument.

–        Tes parents sont déçus ? lui demande, Tania.

–        Oui, un peu, je pense !

Alors, il s’inquiète :

–                    Ca te tracasse à ce point ? On peut en reparler demain non ?

–                    Oh ! Je t’ennuie ? dit Tania

–        Ce n’est pas ça, je m’endormais…

–        Dis – moi seulement, on ne va pas se marier demain ? Demande Tania.

–        Pourquoi cette question ? On ne se mariera peut –être jamais ! répond José.

–        Ah !

–        Je veux dire que ça n’est pas obligatoire

–        C’est vrai ! Bien  qu’une jolie robe de mariée, c’est charmant, romantique aussi !

–        Alors peut – être ! Admet José, amusé.

–        Combien aurons – nous d’enfants ? Allez, annonce un chiffre ? S’excite Tania, excessive.

–        Toi alors, tu te réveilles quand je m’y attends le moins et tu démarres au quart de tour…

–        Alors combien ?

–        Et si nous n’en avions jamais, est-ce que ça t’ennuierait, Tania ?

Un long silence s’est installé et José craint qu’en perdurant, il ne devienne un mur infranchissable. Alors il admet: « J’ai dit une bêtise, Tania chérie… »

–        Avoir des enfants, n’est –ce pas le sens de l’amour ? Demande Tania, émue.

–        Tu en as tellement envie, mon amour ?

–        Oui, un petit mec qui te ressemblerait. Oui, j’aimerais beaucoup. Mais rien ne presse, nous attendrons !

–        Et si nous devions mettre au monde un bébé anormal ? Dit José.

–        Alors, toi, tu vas bien ! Si chacun pensait à ça…alors il n’y aurait plus un être sur terre. Quel est ton souci, José ?

–        J’ignore tout de mes origines, Tania. Tout est possible : le pire et le meilleur. Cette crise à PORTIRAGNES, ça m’a marqué plus que tu ne le l’imagines !

–        Il n’ y en a pas eu d’autres, José !

–        C’est vrai. Pourtant cet épisode m’angoisse, Tania.

–        Ecoute José, s’il le faut, histoire de te rassurer, le moment venu nous procéderons à quelques examens médicaux…

–        Oui, je préfèrerais !

– Il ne faut pas t’inquiéter, rien ne presse mon amour ! dit Tania en dominant sa propre angoisse.

José se love contre sa poitrine. « Besoin de tendresse, de douceur, mon homme ? »

 

*

 

Quelques jours plus tard, José décide de se rendre chez ses parents adoptifs pour récupérer ses affaires personnelles.

– Veux-tu m’accompagner ?

– Je préfère que tu y ailles seul. Tu auras sûrement un tas de choses à trier ! Suggère Tania.

– Oh ! Je ne vais pas t’encombrer…

– Justement, il est préférable que tu prennes ton temps! Insiste – t- elle.

José l’observe un peu perplexe, puis il plaisante :

– Besoin d’être seule ? Et bien d’accord !

– J’en profiterai pour faire un peu de ménage. Ca ne sera pas du luxe. Quand tu es là, nous sommes tellement occupés, mon amour ! Dit Tania, , la voix langoureuse,  pleine de sous – entendus.

– Ensuite, tu iras faire ton petit tour ?

– Tout juste !

–  Besoin de liberté, ma chérie ? Plaisante encore José.

– Evidemment, tiens ! Quand le chat n’est pas là, les souris dansent, c’est connu ! Ironise Tania à son tour.

Puis elle ajoute, toujours sur le même ton : « Prends les doubles de clés de l’appart ! C’est peut – être toi qui devra m’attendre ! »

Tania lui cloue le bec en l’embrassant longuement. José, à bout de souffle : « Toi, alors…quel métier ! »

Elle hausse les épaules, secoue la tête, joue la femme indignée par l’outrance d’un tel propos. Lui s’échappe : « Bye bye, my love ! Tu vas me manquer ! » Elle l’entend siffler tandis qu’il dévale allègrement les escaliers.

 

*

 

Tania se sent heureuse : « Certes, je ne pourrai jamais lui apporter ce qui lui a manqué…  Mais quand j’allume en lui ces petites fêtes, il est transformé.»

Tania a effectué son ménage et ses rangements.  Après un bref passage devant le miroir pour retoucher son maquillage, elle s’apprête à sortir. Un instant, elle pense avec tristesse :

« Si Katia était là. Elle me suggèrerait tel ou tel rouge à lèvres…Peut –être même une autre tenue ?  « Non, ma pauvre fille ! A quoi cela peut te servir de ressasser ? Se sermonne-  t- elle à haute voix. »

C’est là une exhortation sans effet : Tania tend ses bras vers le haut de l’armoire,  atteint  une boîte à chaussures dont elle soulève religieusement le couvercle.

Au dessus d’un lot conséquent de photos, elle a placé celle de Katia qui lui sourit. « Maman ! » s’écrie- t-elle ne retenant plus ses larmes. Elle demeure interdite tenant entre ses doigts tremblants cette boîte aux trésors ; quand plus rien ne va, elle exhume un à un ses souvenirs ensevelis.

« Me voilà bien avancée. Si au moins tu pouvais m’adresser quelques mots. Je ne sais pas moi, des encouragements, simplement. Et pourquoi ne m’accompagnerais – tu pas comme au bon vieux temps ? Te souviens-tu de cet excellent chocolatier et de nos péchés de gourmandise. Après tout on a que le bon temps qu’on se donne ! Pardonne- moi maman, il faut que je sorte. Et sans toi. Il est vrai que je suis devenue une grande fille ! »

Le sourire de Katia s’éteint à l’instant où Tania rabat le couvercle. « T’ai-je blessée ? »

Le bonheur perdu ne supporte guère la lumière du jour. Elle a remis l’objet à sa place. Tania communie en pensée avec sa mère :

« D’une certaine manière, tu restes avec moi : tu vis chaque pulsation dans mon être, chacun de mes pas, le moindre et le plus intime de mes élans. Tu restes présente, et je t’offre en partage, mes joies et mes peines, dans cette vie qui demeure la nôtre. Dans ma chair même, je suis tes résurrections. C’est commode de pouvoir te retrouver quand j’ai besoin de réconfort… »

« Evidemment, il y a l’amour de José ! Mais rien ne saurait remplacer celui d’une mère. Je te sais là, toute proche et, cependant, peut être justement à cause de ça, tu me manques tellement Katia. Je comprends davantage ce dont souffre José qui n’a pas une seule photographie de la sienne. »

 

*

 

Tania reprend pied dans la réalité dés qu’elle se retrouve à l’extérieur. Les sentiments ne souffrent pas d’un peu de distraction : exacerbés, entretenus à l’infini, ils peuvent tôt ou tard, envahir l’entendement. Le danger serait alors de déformer l’histoire réelle de ceux qui ne sont plus, la défigurant à trop vouloir les chérir.

S’investir avec trop d’ardeur dans la préservation du passé – comme si on en était détenteur privilégié et incontesté – c’est prendre le risque de l’étouffer.

« C’est nous qui appartenons au passé, pense Tania, pas l’inverse…Et l’avenir est là, si proche déjà »

Tania en cheminant d’un pas léger sur les trottoirs de la ville. « Qu’est –ce qui me conduit à raisonner sur tout ça ? Les êtres sont complexes ! Moi surtout. Exceptionnelle. A tout le moins très originale. Ca devrait m’inquiéter…»

« Mais vivre bien, c’est rendre hommage à Katia, la remercier de m’avoir mise au monde, de  goûter l’instant au quotidien en appréciant la saveur de toutes choses. Vivre pleinement la vie qu’elle m’a donnée, c’est l’honorer. »

Dans cet état d’esprit, Tania croise des inconnus et leur sourit. « Ils vont me prendre pour une simple d’esprit !  Si j’osais, je leur expliquerai combien je suis amoureuse.  Sûrement s’en moqueraient-ils ?»

La preuve ! Une mémé promenant son caniche, hausse les épaules en découvrant cette fille légère « un peu hystérique, shootée probablement, comme beaucoup de jeunes par les temps qui courent.»

Quelques pas plus loin, Tania ne résiste pas à l’envie de se retourner.  La petite vieille en fait tout autant. Alors, cette fois, Tania a de bonnes raisons de rire : la petite vieille affiche une grande perplexité, hausse les épaules, puis s’éloigne à petits pas pressés.

« On ne peut pas partager de tels sentiments avec un étranger, lui crier qu’on est amoureux.  . Il y aurait de l’impudeur assurément. Oui. Alors toutes mes excuses à vous madame… Mes salutations à votre toutou ! »

 

*

 

Un trolleybus  passe en glissant sur ses rails dans léger sifflement ; Tania capte deux ou trois visages ; figures anonymes qui regardent, le nez collé contre la vitre, la vie défiler à toute vitesse. « Que suis-je donc pour eux ? Chouette la gonzesse, magnifique, sublime, bien golée et tout…Elle doit avoir un rencard. En fait, ça me plaît : je pense qu’ils pensent et cela suffit pour que j’existe…»

Le trolleybus est loin maintenant. Tous, dans la ville, vont et viennent. Les hommes dans la ville sont en mouvement ; de rue en rue ils vaquent à leurs occupations, suivant leurs habitudes, au rendez-vous de l’inattendu.

« Changer pour changer ! Changer d’avis ou de lieu, pour redéfinir parfois notre espace de liberté, réaliser nos objectifs. Plus ou moins rapidement, plus ou moins consciemment, nous choisissons l’action pour elle – même plutôt que l’inertie : un autre temps, une vie différente avec un nouvel espoir, et autant de défis que de devoirs. D’instinct, nous bougeons, allons, et revenons… »

Tania a déjà oublié le trolleybus.

Elle parvient aux abords d’une école maternelle. « Ici commence la vie en société hors le cadre familial. Pas facile de lâcher la main de sa maman pour des inconnus. »

Justement, c’est l’heure de la récréation. Tania est en adoration devant ses petites frimousses espiègles qui se frottent hardiment, histoire de se faire les griffes ; quelques uns, dans leur coin, ressassent à propos de leur condition nouvelle : ces petits bouts de chou tentent de se situer : « les autres s’amusent, chahutent, se bousculent, jouent des coudes et se marrent. Moi, je sais pas ! »

Tania les observe avec attendrissement en se souvenant :

« Heureusement, ça ne dure jamais bien longtemps…Les amitiés se nouent spontanément ! Certes ! Mais le meilleur moment, c’était quand Katia apparaissait dans la cour. Je me jetais dans ses bras sans rien demander de plus : sa présence, son odeur, rassuraient le petit faon fragile que j’étais »

Et là, derrière le grillage, deux petits phénomènes filent le parfait amour, s’embrassent sur les lèvres comme au cinéma.

Tania se souvient de son premier baiser. Elle l’avait accordé discrètement, à la récréation, derrière le gros chêne, au fond de la cour, à un petit blondinet qui ne la lâcha plus. Enfin, durant quelques temps.

« J’ai oublié son prénom. Sacrément culotté le gamin quand j’y repense ! Et moi, déjà un peu délurée, non ? Pour le moins précoce déjà. Un jour viendra où à mon tour je conduirai mon propre enfant à l’école. J’aurai le cœur brisé. Mais c’est la vie. Un petit gars ou une pisseuse ? Que préfèrerait José ? Il a si peur…»

 

*

 

Soudain, c’est l’explosion dans la tête de Tania : un craquement énorme, métallique, qui ébranle tout son être tandis qu’une force indicible écarte violemment ses hémisphères cérébraux ; ce cataclysme efface ses repères mais quelque chose lutte en elle farouchement : « Accroche – toi !Qu’est –ce qui t’arrive ? Accroche – toi, oui, tenir bon ! »

Crissements de pneus, coups de freins intempestifs, le « deux tons » lancinant lui parviennent. Puis, plus rien, à nouveau le trou. Tania tente de s’accrocher à un détail mais tout s’échappe à nouveau. A un moment donné, elle perçoit une voix  au timbre quasiment mécanique : « Glucosé cinq milligrammes. Tension, ok. Pouls rapide »  Elle se sent plongée dans un univers qui lui échappe totalement.

Une autre voix, plus douce ; voix de femme : « Parfait, elle revient ! Prévenez l’interne…»

–        Allez mademoiselle, on se réveille !

Quelques paires de claques ponctuent les encouragements : « Vous avez fait un petit malaise. Vous m’entendez, rien de méchant. Je suis l’infirmière des urgences. Comment vous appelez – vous ?

–        Mais…Mon Dieu ! S’inquiète Tania reprenant peu à peu ses esprits.

–        Vous avez perdu connaissance, rien de grave. Votre nom, dites – moi votre nom, s’il vous plaît ?

–        Tania ! Oui, Tania SUCIC ! Dit –elle faiblement.

–        Bien, votre âge ?

–        Dix – neuf ans ?

–        Parfait, Tania ! Et maintenant je vous montre ma main, combien voyez – vous de doigts ? lui demande – t –elle

–         Trois, quatre, un ! répond Tania avec application.

–        Très bien, c’est exact ! Dix sur dix ! Vous voyez ? Vous voilà presque rétablie ! Plaisante l’infirmière.

Pendant qu’elle lui pose le brassard du tensiomètre, Tania l’observe attentivement. Elle ressent une impression étrange : « Je ne comprends pas ce qui se passe. Je suis dans une autre vie. Tout me semble irréel »

Au fil des minutes Tania reprend pied. L’infirmière est une très belle femme. Et son regard empreint de générosité exprime à son égard plus qu’une simple compassion : « On dirait Katia, les mêmes yeux de biche, tendres et profonds. Pour un peu je l’embrasserais… »

–        La tension est impeccable ! Souffrez – vous de diabète ?

–        Pas que je sache, non !!

–        Peut –être seriez – vous enceinte alors ?

–        Mon Dieu que dites – vous là ? s’affole Tania, désemparée.

–        Je plaisante, évidemment !  Mais j’ai compris que ça ne serait pas une bonne nouvelle !

–        Cela se pourrait –il, madame ?

–        Il arrive qu’on apprenne ça par hasard ! Il ne faut pas vous tourmenter. Tout le monde peut être victime d’évanouissements. Vous verrez cela avec l’interne, il sera là dans quelques minutes.Ca va aller maintenant, n’est –ce pas Tania ?

Tania lui sourit. Apaisée ? Katia disait souvent : « Ca va aller maintenant ! »

« Et ça me rassurait. Oui, ça va aller maintenant … »

L’interne, un homme d’origine marocaine, très typé, fin psychologue, se montre sympathique et aimable avec Tania ; elle pense qu’elle ne lui est pas indifférente : il ne cesse pas de venir aux nouvelles

Enfin, le danger écarté, le docteur l’autorise à quitter l’hôpital lui faisant promettre de consulter son médecin traitant au plus tôt. Quelques examens et analyses devraient confirmer la bénignité de cet incident de parcours. Et d’ajouter : « Peut- être êtes – vous au début d’une grossesse ? »

 

*

 

En rentrant chez elle, Tania tourne et retourne la question dans tous les  sens :

« Franchement, nous aurions pu être prudents ! Avoir un bébé, oui, c’est extraordinaire. J’adorerais. Mais José ? Ca n’était pas prévu. Enfin, pas si vite. Et puis Julie pense qu’il vaudrait mieux se renseigner sur la maladie possible de José. Elle a raison, c’est important. »

Et voilà qu’elle croise en chemin une maman promenant dans un fauteuil roulant son enfant gravement handicapé: « Ce n’est pas forcément génétique mais c’est terrible aussi pour le petit. Je ne peux pas prendre un tel risque.  Comment cette mère supporte- t-elle cela… Mélange d’amour, de dévouement, de culpabilité ? C’est beau, dur, normal, pas le choix. Je la plains de tout mon cœur.»

 

 *

 

Julie s’est absentée pour la journée, Yvan a prévu de déjeuner avec des collègues étrangers en visite dans le cadre d’échanges culturels et universitaires. Ainsi, José se retrouve seul chez ses parents.

Sur la table de la cuisine, il a pris connaissance de ce message libellé sur un post- it : « Il y a un plat préparé à réchauffer au micro-ondes. Bon appétit. Bisous à vous deux. A bientôt. Julie. »

José n’est pas dupe : « Toutes les mères souffrent en voyant leur petit dernier s’envoler. Julie n’est pas possessive : elle comprend que le temps est venu. Mais les évènements l’ont surprise et elle en a ressenti un pincement au cœur. Alors n’a pas voulu me voir partir  emportant mes bagages. Et bien qu’elle sache que je reviendrai en visite, elle a voulu éviter ça. Chère Julie ! »

José se rend dans le salon où Julie range les albums photos. Quelque chose le pousse là. Il en prend un au hasard qu’il parcourt avec intérêt. Puis un autre. Et encore un autre.

Il revit au travers des photographies que Julie a classées chronologiquement – après les avoir annotées de commentaires cocasses- toute son enfance heureuse.

« Bien sûr, tout cela est parfaitement vrai. Heureux oui ! Heureux alors, puisqu’à cet âge je ne me pose aucune question.  Aujourd’hui, il me manque la pièce maîtresse du puzzle, j’ai besoin de connaître mon histoire ! »

Conscient qu’il ne résoudra pas le problème avec un seul claquement des doigts, José range l’album, puis il entreprend de faire ses bagages comme prévu.

Etrangement, il devient morose. Cette situation de rupture convenue n’est facile pour personne ; alors il bourre, plus qu’il ne les plie, chemises, sous- vêtements et pulls.

Il prendra sa chaîne stéréo une prochaine fois : « Rien ne presse. Il faut en passer par là : couper le cordon ombilical comme disent les psychologues. Il faut que j’appelle Tania, j’ai besoin de l’entendre. Ca me fera le plus grand bien. »

La sonnerie s’épuise. José n’insiste pas : «A l’évidence, tu as dû sortir faire ton petit tour. Tu n’imagines pas ce qui t’attend ma chérie. Si tu savais combien je t’aime… »

Il se relaxe quelques minutes, assis sur le divan. Un rai de soleil traverse le living, ciblant le bout de son soulier.

Dans l’aquarium, qui partage le salon en deux parties, le poisson laveur bosse plus que de coutume. On ne sait trop pourquoi.

Quant au poisson rouge, il ne reconnaît plus sa femelle : elle joue les caméléons ; une occupation qui en vaut une autre.

Son pote « enzyme glouton », appelé ainsi tant il se presse à l’heure de la pâtée vitaminée quotidienne, sort de derrière les fagots : un entrelacs de plantes aquatiques qu’agitent des remous programmés. Pour l’heure, il se gave d’oxygène : il bulle. Quelle indécence.

José sourit. « Vous me manquerez un peu. Mais c’est pas le tout, je dois continuer, me rendre là – haut, vérifier que je n’aurais pas entreposé un de ces jouets de gamin qui me tient à cœur. Oui, tu peux te marrer, Enzyme glouton. C’est comme ça dans la vie, il arrive qu’on débarrasse de choses qui nous tiennent à cœur. Ca n’est pas logique ! »

José s’amuse de ce monologue :

«On ne jette pas vraiment, on entasse. On croit enterrer, Enzyme glouton, car on a déjà vu des vieux nounours usagés, fatigués, mis à l’écart, et qui après avoir fait long feu, bénéficie d’un regain de tendresse : une deuxième chance en quelque sorte. La dernière souvent. Ca n’est pas toujours facile de gérer ses sentiments. Excuse – moi, vieux, faut que j’y aille ! »

Le rai de lumière s’est évadé. Pour les poissons : « Ca baigne ! » Ils sont heureux comme des poissons dans l’eau. Normal.

 

*

 

José escalade l’échelle de meunier, soulève une trappe qui permet d’accéder au grenier. A peine a – t-il fait un pas dans la pièce qu’à nouveau le rai de soleil, le fixe par lucarne,  le transperce, aiguillonne sa mauvaise conscience, avant d’atteindre une cible suspecte au- delà d’un rideau de toiles d’araignée mouvantes.

En ce lieu sordide, sépulcral, de timides protestations sont murmurées : reproches à peine voilés s’exprimant dans la légèreté d’infimes poussières suspendues.

Dans chaque centimètre carré de cet espace insalubre l’oubli est palpable: l’air irrespirable a étouffé depuis longtemps ses naïves marionnettes aux membres désarticulées.

Le lieu est insolite, fait de bric et de broc ; quelques souvenirs retrouvent vie par associations d’idées et José se souvient :

«  Il y a là un peu de tout. Et de tout un peu. Des dizaines de voitures de collection avec lesquelles j’ai été souvent victorieux sur ces circuits que je m’inventais. J’entends toujours Le vrombissement des moteurs et les applaudissements de la foule en liesse. Ce fut le bon temps ! »

Des coupes ? Il y en a quelques unes mais pour d‘autres récompenses : ses ceintures de judo… Puis là – bas, sa première paire de rollers, prés d’un cahier de solfège à demi déchiré :

«  Peut –être tout simplement mangé par les rats ; ils ne doivent pas être bien loin, quelque part, camouflés. »

José frissonne : depuis toujours, il éprouve du dégoût et une peur quasiment viscérale à l’égard de ces rongeurs.

Oui, il y a de tout un peu, un peu de tout. Il en conclut qu’il serait atroce de les séparer aujourd’hui s’il en adoptait un par sensiblerie : « Je dois tous les laisser dormir en paix ! »

Absolument convaincu, il s’apprête à quitter les lieux lorsque son regard s’attarde sur une petite mallette en bois couverte de « peuf ! » « Le trésor du siècle !  Plaisante José. Voyons tout de même ce qu’il contient. Enfin, si je parviens à l’ouvrir ? Est-il sur cette poutre depuis des milliards d’années ? Je ne l’ai jamais aperçu ici… »

Comme s’il était attiré par un aimant invisible, José s’approche de la poutre, pose prudemment une main sur le coffret. Rien ne se passe. Alors sans plus hésiter, il s’en empare, souffle sur la couche de poussière. Cela n’étant pas suffisant, il termine son travail d’un revers de manche. Alors il reste interdit : l’objet  est magnifique avec son couvercle noir ébène sur lequel sont gravées à la feuille d’or des enluminures, une pagode, une jonque glissant au fil de l’eau, et son passager coiffé du traditionnel chapeau chinois en paille tressée.

José le tient durant plusieurs minutes dans ses mains fébriles sans pouvoir se décider à l’ouvrir. Il le faut pourtant.

Alors, en prenant appui sur une vieille chaise, plusieurs fois rempaillée mais finalement délaissée, José actionne le fermoir. Celui – ci ne résiste pas, la boite s’ouvre. Et…Ho, surprise ! Un magnifique petit rat de l’Opéra, portant tutu blanc tourne sur son socle, s’élance en pas de deux, effectue quelques pointes, avec grâce et maestria.

La danseuse évolue allègrement sur l’air d’un instrument dont la sonorité incertaine se perd à mi- chemin entre piano et clavecin. « Je n’ai jamais vu, ni entendu, cette boite à musique…Pourquoi avoir abandonné là un si bel objet. »

En y regardant de plus prés, José entrevoit un morceau de papier sous le mince capiton rouge vif qui tapisse l’intérieur du couvercle. « Ai – je le droit de fouiller ? C’est peut – être anodin, en fait ? »

Sa curiosité balaie totalement son hésitation : José tire sur la pointe visible du papier et sort un feuillet. Plus intéressé que jamais, il le déplie. Il s’agit d’une lettre adressée à Julie.

Un simple message griffonné à la hâte, plus qu’une lettre, que l’auteur n’a pas cru utile de dater. Intrigué, José la parcourt :

« Chère Julie, ma sœur bien –aimée.

Je prends mon courage à deux mains pour t’écrire cette dernière lettre. Non, ne pleure pas.

Vivre dans une chambre qui ressemble à une cellule de prison, c’est au- dessus de mes forces. Il est vrai que mon comportement incohérent vous a causé assez d’ennuis. Nombreux sont ceux qui me prennent pour une dingue : une malade mentale dangereuse par dessus le marché ! Bon ! Je comprends leur réaction. Je vous demande de me pardonner. Tu vois, j’ai gardé un peu de lucidité. C’est terrible, Julie, je suis convaincue d’être devenue folle.

Ca m’angoisse. J’appréhende l’heure suivante où je deviens une autre, totalement différente, méconnaissable, capable du pire…

Et puis il y a toutes ses drogues que j’ingurgite. je ne pourrai plus jamais être la même. Regarde-moi, je suis devenue une loque.

Toi Julie, tu ne m’as jamais rien reproché, ni même montré du doigt. Tu aurais pu, comme d’autres de la famille, qui ne s’en sont pas privés, me reprocher d’avoir mis mon petit José au monde.  J’avais cru sincèrement que notre vie pourrait changer.

En mettant ce petit au monde, j’ai connu le bonheur. J’ai sûrement été égoïste. Et j’espérais alors que Sullivan se rangerait avec l’arrivée de notre fils ; il en est très fier mais ce n’est pas suffisant. N’est –il pas plus fou que moi ? Tuer, pour tuer. Et des pauvres gens, sans raison, sans motif. C’est plus que je ne puis supporter.

Quand tu recevras cette lettre, je ne serais plus de ce monde. J’aurais quitté ce monde. Pardon, petite sœur. Explique à tous que j’ai estimé qu’il ne pouvait y avoir de place en ce monde pour des parasites tels que moi. Alors, bye ! bye !

Je te confie José. Yvan et toi, vous saurez l’éduquer mieux que je n’aurais su le faire. Tu m’en voudras probablement de t’imposer une aussi lourde charge.  Agis pourtant comme s’il était ton propre enfant. Et d’ailleurs, il le devient à cet instant. Moi, je n’existe plus.

Dans ce qu’il aura de bon, peut être retrouveras – tu, ta petite sœur Léna. Au revoir dans un autre monde. Je vous aime follement.

Là – haut, si Dieu veut de moi, je veillerai sur vous.

Je compte sur vous deux pour cacher tout cela à notre petit José. C’est toi sa maman dorénavant.

Léna.»

 

La danseuse reste figée sur la dernière note de la sonate. Elle est arrivée au bout de son numéro de figurine et la voilà retrouvant la raideur d’une mortelle évidence. José aimerait avoir des doigts de magicien pour lui redonner vie en actionnant à nouveau le remontoir.

José reste pétrifié : ce qu’il vient d’apprendre est terrible. Peu à peu, il réagit, tente de comprendre :

« Léna connaissait la musique. Léna ma mère ! Léna, Léna ! Quel joli prénom pour une folle qui se savait folle. Léna tu étais belle sûrement. Notre maman est toujours la plus jolie. Pourquoi ne m’as – tu pas attendu ? Je t’aurais dit tout ça sans me soucier des autres !  Ca ne veut rien dire être fou…Qu’est – ce que la folie ? Etre juste un peu hors normes, parfois. Toi, Léna, maman, une folle furieuse ? Ca aurait pu s’arranger avec le temps. Et j’aurais pris soin de toi. Alors dis-moi Léna, comment vais – je arranger ça avec Yvan et Julie. Ils sont vraiment bien, ils ont respecté ton vœu le plus cher, Léna. J’ai envie de répéter ce prénom à l’infini…Léna, Léna !Le répéter pour ne plus jamais le perdre »

Machinalement, José remonte le ressort de la boite à musique. La danseuse en tutu s’élance à nouveau. José laisse couler ses larmes tandis qu’il imagine Léna jeune, magnifique, souple, transfigurée et heureuse sous les traits de l’artiste au masque de cire.

Résigné, il la rend au silence à la fin de son numéro. « Que dois- je faire maintenant ? Il y a un terrible secret derrière cette histoire ? D’un côté je veux tout savoir et de l’autre, Léna ne le souhaite pas. Malgré tous les risques que ça comporte, il est important que je connaisse enfin mes racines. Julie est donc ma tante, en vérité… »

Le téléphone sonne. José sursaute comme s’il venait d’être réveillé en sursaut. Il repose rapidement le coffret à sa place sur la poutre.

La sonnerie insiste. José descend rapidement l’escalier de meunier, saisit vivement l’écouteur : « Allo ! C’est José à l’appareil ! » Il a cru un instant qu’il s’agissait de Tania. C’est Julie : « Ha ! José, tu es encore chez nous ? Tout va bien au moins ? »

–        Ca va, Julie !

–        C’est dur de partir, hein mon fils ? J’entends partir vraiment !

–        Vous les femmes vous êtes très sentimentales ! Remarque José pour donner le change.

–        Ecoute, c’est vrai, je suis une pauvre femme…Dis-moi, je pense à l’instant que tu n’as pas de véhicule pour emporter ton petit paquetage. J’ai pu me libérer et j’arrive. Dans cinq minutes, je serais chez nous, mon fils !

–        J’aurais pu me débrouiller, Julie !

–        Evidemment, tu es devenu grand…et… autonome…Pardonne – moi d’avoir oublié ! C’est à moi que je vais faire plaisir en t’aidant. Je t’en prie, ne me reproche pas ça !

–        Alors d’accord, je patiente. Mais sois prudente dans la circulation ! Insiste José.

Julie a raccroché. Durant quelques secondes José demeure interloqué : « D’habitude Julie n’est jamais aussi enjouée. Aurait –elle trinqué avec une bonne vieille copine ?  Elle a le droit de vivre sa vie. Chère Julie…une vraie maman pour moi. Comme ça doit lui être difficile d’oublier Léna quand elle me voit. Sa petite sœur Léna. »

 

*

 

Julie et José sont en route pour Grenoble. L’offre de Julie lui a permis d’entasser davantage de paquets.

Il tombe un crachin désagréable que les essuie- glaces repoussent inlassablement. Les phares des véhicules qu’ils croisent, projettent leurs lueurs dégoulinantes et déformées ; par instant, un reflet plus intense éclaire l’habitacle durant un quart de seconde, et José entrevoit Julie dans ces espèces de flashes : « Léna, lui ressemblais – tu ? Plus j’y pense et plus je la découvre magnifiquement belle. Normal, c’est ta sœur… »

–        Je déteste cette période. Quand ce n’est pas la pluie, c’est le brouillard et n’y voit plus rien !

–        C’est vrai ! Répond José sans accorder trop d’intérêt aux observations météorologiques de sa mère.

–        Quelque chose te tracasse, toi ? C’est Tania ? S’inquiète Julie.

–        Je l’ai appelée, il y a une heure, sans succès. Elle n’était  pas encore rentrée chez nous…

–        Tu te fais du souci ?

–        Oh non ! lui répond José, un peu trop vite.

–        Alors ?

–        Non vraiment, je t’assure !

–        J’aime beaucoup Tania, tu sais. C’est la femme qu’il te faut. Alors prends- en bien  soin. C’est l’amour fou vous deux,est – ce que je me trompe ?

–        Toi, alors, tu veux tout savoir ? Et bien oui ! Et donc, plus que jamais, il faut qu’on prenne des précautions.

–        Certes, vous avez le temps de fonder une famille. Mais pourquoi dis-tu plus que jamais ?

–        Léna était folle, n’est –ce pas ? Lâche brusquement José. Et il ajoute après un soupir : « Et mon père… »

 

Un parking tombe à pic : Julie s’y engage brusquement, coupe le moteur et tire le frein à main. La pluie ruisselle sur le pare –brise. Julie respire profondément ; à l’évidence, elle vient de recevoir un pavé en pleine face et elle doit s’en remettre.

José l’observe à la dérobée. Julie demeure les mains crispées sur le volant : sa respiration courte prouve combien la question l’a bouleversée.

–        Cela devait arriver, José ! Qui t’a dit ?

–        Personne, mais je sais, précise José d’une voix à peine audible.

Il demande encore, sur un ton plus assuré maintenant : « Quelqu’un d’autre connaît l’histoire, donc ? »

–        Yvan, évidemment ! Réplique Julie avec un mouvement d’humeur à peine déguisé.

–        Il ne m’en a jamais parlé, maman !

–        Mon petit ! Dit Julie, la voix brisée par l’émotion, il y a bien longtemps que tu ne m’avais appelée maman !

Dans les bras l’un de l’autre, ils s’étreignent durant de longues minutes. Qui berce l’autre ? Difficile de savoir ;une grâce exceptionnelle les réunit dans l’obscurité ruisselante de cette soirée d’automne assez particulière.

–        Léna n’était pas démente. Enfin, c’est là mon propre jugement ! Elle était superbe, belle à damner un saint, trop belle .Et la beauté rend fragile et vulnérable. La véritable beauté José transporte toujours l’intemporel. Beauté éphémère…et Léna qui t’avait désiré et t’aimait ne parvenait pas à trouver l’équilibre dans cette vie. J’ai l’impression qu’elle en avait accepté la règle du jeu mais à condition qu’elle n’ait pas à jouer trop longtemps…

–        A ton avis, pourquoi ? demande José.

–        Trop fragile, elle aurait dû  trop tricher pour continuer. Elle ne voulut pas.Ca la turlupina tellement qu’elle en devint névrosée. Un jour, la tension fut si forte qu’elle explosa. Elle demanda elle – même l’internement.

–        Et mon père ?

–        Pas vraiment connu. Léna me dit qu’il avait trempé dans un crime sordide. Et puis, voilà tout !

–        Un crime ?

–        Ca tu l’ignorais ? S’informe Julie mal à l’aise.

–        Non, non ! S’exclame José avec rage, je porte les gênes d’un assassin, c’est affreux ça !

–        Calme- toi, José, mon petit. Léna t’adorait, c’est vrai. Ces évènements la déstabilisèrent totalement. Elle préféra te confier à moi, pensant que tu serais en de bonnes mains pour assurer ton avenir.

–        Je sais. Je suis tombé, par hasard, dans le grenier, sur une boite à musique empoussiérée.

–        La danseuse ?

–        Oui ! La danseuse, c’est ça !

–        Elle a appartenu à ta mère. Elle contenait son secret. Alors …

–        Alors ?

–        Alors, j’ai fait comme elle a dit. Elle aussi, hélas, avait dit vrai ! Heureusement, tu es là José. Tu es tout ce qui me restes d’elle. Mais, pas seulement, tu es vraiment devenu notre enfant, le petit frère de Marthe. Et il en sera toujours ainsi !

–        Quel terrible secret ? Comment avez – vous pu vivre normalement avec un tel poids sur le cœur ? demande encore José, maintenant habité par le sentiment bizarre qu’il parle avec Julie d’une personne qui lui serait étrangère.

–        L’amour, José ! Rien que l’amour. La seule vraie richesse en ce monde, ajoute –elle la voix brisée par l’émotion.

José se laisse aller, pose affectueusement sa joue sur celle de Julie ; tous deux donnent libre cours à leurs larmes. La pluie redouble, frappe violemment le toit de la voiture.

Julie : « Ce sont des grêlons, au moins gros comme un oeuf de pigeon ! »

José : « Est – ce que Léna te ressemblait ? »

–        Oui, un peu, je crois. Plus belle que moi, sans aucun doute !

–        As- tu une photographie d’elle, Julie ?

–        Elle n’a pas voulu ! J’ai eu beau chercher, elle avait prémédité son départ. Il a bien fallu se rendre à l’évidence, elle avait supprimé toutes les photographies qui la représentaient.

–        C’est dommage ! Regrette José, consterné.

–        J’imagine ce que tu ressens car, moi – même, je ne cesse de fouiller ma mémoire…

–        Oui, mais moi, je ne l’ai jamais vue !

–        Si, elle fut la première à te tenir contre son sein. C’est enfoui quelque part dans ta mémoire. Sûr ! C’est écrit.

Julie jette un coup d’œil à la montre digitale du tableau de bord : « Tania va s’inquiéter si nous tardons. Nous pourrons en reparler dorénavant. Si tu y tiens ! »

–        oui, bien sûr ! Dit José, évasif.

Car une autre inquiétude vient de naître qui lui gâche la vie : « Dis – moi, Julie. L’hérédité…est-ce possible ? Ne faudrait –il pas que j’en informe Tania ? »

–        Rassure – toi, José ! Léna était ma sœur et je vais bien que je sache. Marthe, également ! Non, je persiste à croire que Léna n’était démente. C’est sa vie qui fut folle. Qui n’aurait pas craqué dans de telles circonstances !

–        Oui, tes explications sont rassurantes, Julie. Pourtant, je pense q’il faudrait voir aussi, du côte de mon père. Nous devrions consulter.

–        C’est déjà fait, José !

–         Déjà fait ? S’étonne José.

–        Je viens de passer ma journée à ça, bonhomme. Tout va bien ! C’est ok. Si vous faites un bébé, il n’ y a aucune raison pour craindre quoi que ce soit !

–        Mais Tania n’est pas enceinte, Julie !

–        Jamais dit ça ! Mais quand on s’aime comme vous deux, tout peut arriver.

–        Nous allons prendre des précautions, Julie. En fait, c’est moi que ça préoccupe…

–        Ah oui ?

–        Je veux être sûr d’être le père qu’il faut à notre futur enfant. Après toutes ces révélations,c’est absolument nécessaire !

–        Pourquoi ne pas attendre que tu sois vraiment prêt ? C’est sage,oui, tu as raison ! Admet Julie qui démarre la voiture.

–        Encore une précision, s’il te plaît Julie !

–        Oui ?

–        Tania, il faudra bien lui expliquer. Mais, quand ?

–        Si ça t’arrange, je veux bien m’en charger dans un premier temps. Ensuite, il vous sera plus facile d’aborder le sujet ensemble!

–        D’accord ! Tu es vraiment super, maman !

–        En doutais – tu mon fils ?

Il l’embrasse en guise de réponse.

Les essuies – glaces reprennent du service, permettent une visibilité minimum ; comme dans leur tête où tout est encore embrouillé ; il faut du temps pour faire son deuil.

Parvenus à destination, Julie a précisé : « Tu m’excuseras auprès de Tania, je ne te t’accompagne pas. Embrasse là fort pour moi !»

Sa voiture s’éloigne maintenant, les phares balaient les murs des immeubles d’en face ; les feux arrière s’embrasent tandis qu’elle aborde le sens giratoire, puis elle disparaît. « Julie est –elle délivrée aujourd’hui ? Un jour ou l’autre, elle aurait dû parler. Quel tourment durant toutes ses années ! »

 

*

 

« J’ai l’impression bizarre que Julie vient de me lâcher comme une femelle pousse son petit quand elle juge qu’il est capable d’affronter la jungle, d’assurer sa subsistance, d’utiliser ses griffes en cas de besoin. »

« Elle attendait un signe… Le hasard a forcé les choses avec cette prise de conscience. Que suis- je en réalité ? Un lion ? Un tigre ? Ou un petit oiseau fragile à son premier essai, prêt à se lancer hors du nid ? Est –ce que je ne vais pas me fracasser à prendre mon envol un jour de tempête ? Mais si Julie a jugé bon de me laisser seul après toutes ses révélations, c’est que son instinct lui a dicté d’agir ainsi, et maintenant. Elle est absolument certaine qu’au contact du vide mes ailes se déploieront automatiquement. Voilà, je ne suis qu’un petit oiseau fragile ! C’est mon choix. Plutôt que  d’être un ces fauves prédateurs. Je sais cela d’instinct, je ne serai jamais un aigle. Question vide, je suis servi… »

 

*

 

José pousse la porte de l’appart. A l’intérieur, il y retrouve le José d’avant les révélations. Il entrepose ses paquets dans le couloir,  et rejoint Tania lisant un bouquin : « L’alchimiste », assise en tailleur sur le divan.

José se compose un sourire ravageur, et ajoutant un peu de velouté à sa voix de séducteur : «Bonsoir princesse Tania, avez-vous profité agréablement de votre journée ? »

–        Et vous, altesse ? avez-vous emporté tout votre royaume dans vos bagages ?

–        On en prend toujours trop, on s’attache à des choses futiles qui n’ont qu’une valeur sentimentale ? J’ai eu peur de rentrer tard et je t’ai appelée, mais tu n’étais pas encore rentrée, mon amour…

Pourquoi l’embrasse – t-il avec plus de tendresse que de passion ? José, ça se pourrait,  ne serait pas encore tout à fait redevenu tout à fait celui d’avant les révélations ?

Des idées l’obsèdent…Tania est la branche sur laquelle le petit oiseau fragile aimerait se poser, à cause du vide ; Tania est sa confiance ?

« Comment me voit –elle, ce soir ? Je ne serai jamais un aigle. Elle ne sera jamais ni Léna, ni Julie. Pourtant, elle aussi un jour pouponnera…J’espère. Nous avons le temps. »

–        Tu as craint de me perdre ? J’aurais pu ! Dit Tania en plaisantant. Puis, elle pense à toute vitesse : « Non, je ne dois pas lui raconter mon malaise. Tant que je ne serai pas plus informée sur mon état de santé »

José fait mine de passer outre et lance à son tour :

–        Tu ne me demandes pas qui m’a raccompagné ?

–        C’est vrai ! Mais je vais bientôt le savoir ! dit Tania en estimant qu’il est grand temps de suspendre ce jeu de l’esquive.

–        Julie !

–        Bien ! Et elle n’est pas montée ?

–        Crevée ! Elle t’embrasse. Oui, elle était vannée !

–        Toi aussi, José, tu n’as pas l’air en forme. Une dispute, tous les deux ?

–        Non pas exactement.

–        Un petit quelque chose tout de même ! Insiste Tania.

–        Ca n’a pas d’importance. Toi, qu’as – tu fait de beau, mon amour ?

–        Je t’en prie, ne joue pas avec moi ! Dés que tu es rentré, j’ai lu sur ton visage que tu avais un problème. Tu ne peux rien me cacher. En plus, comme ça n’est pas important, c’est justement que je meurs d’envie de savoir…

–        A vrai dire, tu m’as semblé également très concentrée! Affirme José un peu déstabilisé par ces sollicitations pressantes.

–        Possible ! Il y a des jours qui nous gouvernent étrangement,dit Tania, sibylline.

José n’est pas contre cette remarque mais il a conscience que Tania, l’ayant ferré, noie le poisson tout doucement : tantôt elle tire sur le fil puis l’instant d’après elle donne du mou.

–        Evidemment, si ça ne me concerne absolument pas, alors ! Ruse – t elle.

–        C’est-à-dire, Julie s’est proposée de s’entretenir du sujet avec toi, plus tard. C’est à propos de mes parents biologiques ! admet José qui ne pouvait se taire plus longtemps.

José s’attend à un questionnement en règle, mais Tania fronce seulement les sourcils durant quelques secondes- comme si elle eût voulu lire entre les lignes- puis une lueur rare naît dans ses prunelles : un diamant  y joue de ses multiples facettes.

Lui : « Tiens, elle lâche sa prise ! Est – elle stupéfaite ? »

Elle : « Il ignore que je sais, dans la mesure où Julie lui a suggéré qu’elle pourrait voir la question avec moi. Pardon pour ce mensonge… »

Il fallait un tel regard pour soutenir un pareil mensonge.

D’autant que l’inquiétude monte en elle : « Tout dégringole en même temps. Mon malaise, l’obligation de faire des analyses …Pour être tout à fait rassurée. Non, je crois qu’il a eu sa part, je n’évoquerai pas mes péripéties… »

Alors Tania se tait et sourit. C’est une manière, d’enfouir son propre tourment dans ce silence Et puis, n’est –elle pas, elle –même, tenue par les confidences de Julie ?

Quand ça ne va pas, il faut qu’elle s’occupe les mains. Alors Tania repose l’Alchimiste sur l’étagère et s’enquiert soudain : « Au fait, qu’est –ce que tu veux manger ce soir ? »

–        Je suis un peu gavé. Dure journée ! Bah ! Un sandwich fera l’affaire !

–        Il reste du jambon, ça ira ?

–        Oui, et toi ?

–        Oh ! Moi, le grand air m’a sciée. Un verre de lait tiède me suffira ! On  s’installe dans le salon, devant la télé, d’accord ?

–        Ok! Dit José sans grand enthousiasme ! Il ajoute de façon abrupte, Julie est vraiment quelqu’un de très bien. Si je t’assure, Tania ! Et elle ne jure que par toi !

Tania rougit mais José ignore à quel point elle est confuse.

Tania a déposé une assiette de charcuterie, quelques tartines de pain, ainsi qu’une cruche d’eau plate, sur la table basse du salon.

Maintenant, ils grignotent sans un grand appétit en regardant une émission à la télévision qui ne les accroche pas du tout : encore un de ces programmes à la recherche du meilleur taux d’écoute.

« Complètement débile. Malheureusement, j’ai jeté un oeil sur le programme. A croire qu’ils se sont donnés le mot. C’est Nul de chez nul ! » Proteste Tania.

–        Ca devient une habitude, ils nous gonflent ! Sûr qu’on ne doit pas être les seuls à éteindre.

–        Autant aller au lit ! Tu as bien quelque chose à bouquiner ?

–        Je suis nase comme ça n’est pas permis ! Tu ne m’en veux pas si je ne te fais l’amour ? S’excuse José, désolé et penaud.

–        Mais non ! Evidemment non ! Qu’est – ce que tu vas chercher ? D’ailleurs, je suis lasse, moi aussi !

 

*

 

Ils se sont blottis l’un contre l’autre sous la couette. « Je suis certain que je ne n’arriverai pas à fermer les yeux avant longtemps, c’est toujours comme ça ! »

–        Tu es énervé ?

–        Oui, je crois. Tu devrais me parler encore de Katia…

–        Si tu y tiens !

–        C’est important pour nous deux, je crois ! Affirme José.

–        D’accord ! D’accord !

Et Tania raconte :

« Katia reprend le chemin de l’usine, désespérée, le cœur lourd ; elle tient bon pour moi. Elle n’a pas eu le choix : les contingences matérielles, mes études nécessitaient que l’argent rentre ; et ce d’autant plus que l’assurance ne s’était pas montrée bien généreuse : tout d’abord, il n’y avait pas eu de tiers responsable du sinistre, Milos avait manqué son virage seul et ces messieurs avaient relevé un léger dépassement du taux d’alcoolémie.

«   On ne pouvait soutenir que MILOS fût un alcoolique. Non, il avait bu deux ou trois petits verres de  ce Cognac distillé en Serbie ; une production sortie tout droit des monastères, d’excellente qualité, parfumée, d’un faible taux en degrés. Pour Milos ça n’avait rien d’excessif.

« Avec MIRAEL, ils trinquaient entre hommes. Non, ils n’étaient ni des ivrognes, ni des assassins. Bref l’assurance a refusé de payer et nous avons connu les plus grandes difficultés pour vivre.

 

*

 

« Katia reprend le travail dans le même service, sur la même chaîne. Elle retrouve peu de ses anciennes collègues : beaucoup d’entre elles ont pris leur retraite et d’autres plus jeunes ont été disséminés sur d’autres sites. Notamment Lilian le cariste qui a été muté.

« Des mois passent lentement, en étirant leur terrible langueur dans une existence approximative.

« Chaque soir Katia s’agenouille devant une sorte de petit autel qu’elle a conçu et sur lequel la photo de Milos trône en permanence.

« Là, Katia accomplit son rituel quotidien ; drôle de rendez – vous : elle implore le Ciel, s’adresse ausi à Milos.

«Lui, figé dans son immobile présence, sourit ; un sourire capturé, on ne sait plus quand, par l’objectif d’un appareil photographique. Un simple déclic l’avait immortalisé, quand un autre lui avait repris la vie…Pourtant Katia ne se lasse jamais, devant l’inaccessible rêve qu’entourent quelques icônes rapportées du pays ; elle allume une bougie plantée sur petit chandelier en vieux cuivre dont la flamme vacille à chacune de ses implorations.

« A cet instant, peut –être Katia réentend-t- elle les mots d’amour de Milos : le silence les lui restitue temporairement ; n’a-t–elle pas compris qu’il sera essentiel, qu’elle souffle sur les braises de leur passion, pour que Milos survive ? Elle les attisera jusqu’à la limite de ses forces, jusqu’à ce qu’elles tombent, réduites en poussière. Alors, acceptera – t –elle, à son tour, de mourir en silence ? »

 

*

 

« Je comprenais Katia, précise encore Tania à José, mais il m’arrivait de regretter qu’elle ne me consacrât pas suffisamment de temps. Par exemple, ce jour où, pour la première fois, j’ai eu mes menstruations. Et bien, elle a trouvé l’incident tellement mineur que je me suis fermée et j’en ai ressenti une profonde frustration »

–        Vous n’avez pas abordé le sujet ultérieurement ? S’informe José.

–        Plus tard, si !

–        Alors ?

–        Katia déprimait et vivait dans sa réalité propre ! Elle m’a demandé pardon en précisant qu’elle n’en avait pas eu conscience à ce moment là. Heureusement qu’à ce moment – là j’avais deux ou trois bonnes copines au bahut »

De fil en aiguille, d’une phrase à l’ autre José et Tania sont surpris par le sommeil.

 

*

 

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