Les Etats Généraux étaient déjà bien entamés et tandis que des signes avant-coureurs de Terreur parsemaient ici et là dans l’atmosphère bouillonnante, les copains et moi étions concentrés à nous vêtirs méticuleusement de nos pantalons larges et nos bonnets phrygiens. Les filles, retirées comme par pudeur ou coquetterie dans un coin de la pièce, s’entraidaient à se vêtir de leurs caracos exigus et leurs jupes à plis Watteau.

Pressés par l’ébullition populaire, nous apparûmes à la tribune comme un seul homme, forts de nos joies communes et de nos luttes sans volutes. Le ciel était net, l’attente immense. Une Marianne géante, lumineuse dans tous les angles, apparut pour signifier le départ d’un défilé résolument tourné vers l’instant, l’ici et maintenant. Derrière elle, nous nous sentions la figure de proue d’un cortège impressionnant de bouillonnements humains. Déterminés plus que jamais à en découdre avec la royauté, les ordres et les privilèges, nous avancions confiants vers un horizon riche en perspectives, la boule au plexus et la flamme dans les yeux.

Des pétards effrayaient le sol de tous côtés, et profitant d’une pluie de confettis d’épines et d’une effervescence à son comble, j’acheminai dans une tentative d’effleurement mes doigts timides vers ceux d’Hélène qui étaient tièdes. Quelques rayons de soleil se dégageaient des nuages survenus en cours de route, et nous étions seuls, elle et moi, le temps d’une cerise partagée et regardant le même horizon feutré comme dans le contour d’un rêve. L’instant était si bref…

L’immense foule que nous formions gagnait en déliquescence chaque minute qui passait. Je sentais un à un mes amis s’égarer, s’éloigner de moi et moi m’éloignant d’eux. Je regagnai notre QG en évitant les chants douteux d’ivrognes nostalgiques. L’endroit était vide et à l’envers. Quelques esprits perfides étaient venus saccager notre désordre initial, et sur une ardoise murale était inscrit à la craie bleue: « Vous avez perdu! »

J’eus une pensée courte pour l’empaginé  Duc d’Aiguillon, Armand Désirée de Vignerot Duplessis Richelieu, impuissant du fond d’un livre d’Histoire ouvert.

C’est seul et un peu perdu qu’elle me trouva, elle, la belle Hélène de mes madeleines impérissables. Elle s’approcha de moi. Mes lèvres allaient effleurer les siennes.  Le point ultime de ce rêve vécu, la quintessence surréelle de tous les sens convoqués, s’écroula soudain comme un château de sable insignifiant pour le rouleau compresseur qui l’écrase:

– Hélène, Christophe, le carnaval est terminé, vos parents vous attendent !

Jacky, la maîtresse, venait de siffler la fin de notre révolution amoureuse.

 

Ecrit par T ‘ – le 27 avril 2011

 

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