Préface aux Villes mutantes

Préface de Bernard Guy au recueil collectif LAT Les villes mutantes et autres curiosités bétonnées à lire ICI.

Je n’aurais sans doute jamais écrit un seul mot dans LAT, non que je m’en détourne volontairement mais tout simplement parce que nos trajectoires ne se croisent pas, d’ordinaire : chacun sa sphère de création et d’action … Mais les rencontres réciproques, lorsqu’elles partagent, sont toujours belles et enrichissantes, n’est-ce pas ?
C’est ainsi qu’un jour, je tombe sur une image publiée dans un autre univers que le mien, par un ami lointain … Cela me parle, je suis concerné et je commente, faisant part de mon impression, de mon émotion, de mon sentiment et de mon expérience à cet égard par ces quelques mots simples et spontanés que je jette un peu comme au flot la bouteille contenant quelques mots rapidement griffonnés, condamnée sans aucun doute au roulis éternel. « Je suis toujours aussi fasciné par les « abandons » de ce genre, hantés de pesants fantômes qui ressassent les illusions perdues des Hommes… Du Machu-Picchu au haut-fourneau de la sidérurgie défunte, des fonds de mers aux plus hauts sommets, j’y ai sans doute réalisé sur des pistes improbables mes meilleurs clichés, loin des autoroutes touristiques ; des images qui n’ont nul besoin de légende pour s’exprimer envers ceux qui partagent ce sentiment étrange »… Et, après lecture, contre toute attente, mon ami me demande si j’accepte d’illustrer partiellement le projet que voici à ma façon …
Passé le moment de surprise, je réponds modestement « volontiers » … mais pas d’image car le temps me manque pour fouiller dans mes ‘archives photos’ vu les délais, juste quelques mots qui viennent du cœur , oui bien évidemment ! … Voilà comment, voilà pourquoi … Quatre tours du globe, de multiples missions et rencontres sous toutes les latitudes et au coin de ma rue m’autorisent à vous dire ceci … Pour toute entreprise humaine – et bien qu’inévitable – « la fin » est un pas difficile à franchir, qui laisse parfois de belles traces, souvent tragiques, toujours muettes mais assourdissantes pour qui écoute dans le détail comme en perspective le Temps des Hommes qui passe … Les choses ne s’arrêtent pas toutes par de mêmes causes, pour des raisons identiques et d’ailleurs : où se trouve la raison là-dedans ? C’est bien l’irrationnel qui gouverne tout ça, non pas tant qu’on ne puisse pas l’expliquer mais bien qu’on y soit arrivé un jour et que cela se passe néanmoins, malgré nos capacités cérébrales de prévision, notre … longue « jurisprudence » sociétale qui devrait nous faire flairer l’échec à venir et tout tenter pour l’éviter …
Bien sûr, le cataclysme anéantit tout, sans prévenir ou presque, nous laissant des ruines qui plaident douloureusement pour le repos des âmes comme à Pompéi ; les navires coulent sous l’ouragan, les maisons s’envolent dans les cyclones, sans oublier les légendes : l’Atlantide, les villes englouties, les cités que condamna l’ire des dieux créés par les humains, les Sodome et Gomorrhe…. Mais surtout … Les Précolombiens décimés par la très catholique Conquista … Avant eux : Carthage et Caton qui la veut rasée … Bien après, Coventry bombardée à en devenir un mot commun signifiant l’éradication, et Dresde sous le feu allié qui lui répond…
Et encore les rues vides d’Oradour, les baraquements et les fours d’Auschwitz ; l’observatoire mutilé, symbole du feu nucléaire sur Hiroshima … Plus près de nous : les tentes envolées des camps pour réfugiés et exilés d’Orient à l’Afrique ; partout, les charniers de la honte, véritables mausolées de la mort qui accusent … En ces temps de prétendue crise, mon engagement de vie m’interdit d’oublier toutes les friches industrielles hideuses qui lézardent le miroir aux alouettes du système où se fatiguent les cris poussés par les orphelins du travail digne. La liste est inépuisable, de la folie humaine : lieux abandonnés, ces vestiges épars sont là pour la désigner … Par bonheur, tout « abandon » n’est pas synonyme de catastrophe car l’Homme est ainsi fait : laborieux ou instinctif, il vit, façonne, crée, veut laisser un témoignage de son passage furtif, livrer un relais, un message même …
Seulement voilà : à ce jour, on n’a déniché qu’une seule pierre de rosette et le Champollion qui déchiffrera tous les signes de présence intelligente et communicante passée ( et à venir ) n’est pas né, loin s’en faut : le mystère sera long sinon éternel, survivant sans doute à l’extinction humaine et chaque jour l’alourdit de nouveaux vestiges pour les générations futures – s’il en est – qui ne comprendront peut-être rien aux dépôts nucléaires dégageant tant de radioactivité, aux fossiles de chars figés dans le désert, aux derricks rouillés, aux menaçantes mises en garde barbelées séparant les deux régimes coréens, que sais-je : les exemples pullulent …
Les lieux abandonnés sont fascinants : ils parlent, murmurent, pleurent ou se taisent ; tout dépend de celui qui écoute … Si toutefois quelqu’un écoute …
Car l’abandon d’un « lieu » se déploie aussi au futur présent et sans doute de manière plus froide et anonyme : ces milliers de profils interrompus sur facebook, espaces numériques subitement et définitivement figés sur un avatar sympathique ou un statut insouciant mais d’un coup, éternellement impérissables dans le gigantesque cimetière informatique ; les commentaires s’espacent puis désertent de jour en jour, évoquant implicitement, sans jamais le confirmer, une issue dramatique pour tel ou tel titulaire virtuel que l’on ne connaîtra jamais dans la vraie vie …
A partir de 1972, la NASA a envoyé des sondes d’exploration assez particulières dans l’espace, dont certaines parcourent désormais l’univers au-delà de notre système solaire …
En effet : quatre d’entre elles portent un message « mathématique » à la fois complexe mais déchiffrable selon des clés supposées simples, tentant de nous définir, de nous présenter à une éventuelle intelligence extraterrestre…
Dans 40.000 ans, l’une d’elles abordera la banlieue d’une étoile, environnement susceptible de compter des planètes dites « telluriques » et non « gazeuses », c’est-à-dire éventuellement réceptacles d’éléments constitutifs de la Vie, selon d’aucuns …
Ces robots spatiaux, témoins à la fois minuscules mais probants, qui survivront peut-être à notre bref passage temporel dans l’histoire de l’univers, resteront-ils à jamais des « lieux définitivement abandonnés » qui erreront en vain jusqu’à l’extinction éternelle de Tout ou bien feront-ils l’objet, en un spatio-temporel à venir, de spéculations inimaginables quant à leur origine et leur signification ?
Bernard-Guy, sociologue et solidaire, jazzman, romancier et imagier …
PS : Avec toute mon amicale estime pour ce très beau projet numérique à qui je souhaite ardemment de n’être jamais «abandonné » …

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