The LA(s)T but not the least…

ou « Les pendaisons d’une crémaillère » . 

On le voit : l’été, c’est l’automne. Profitez de la pluie pour retrouver en temps réel une nouvelle fiction en LATence, déjantée et musicale. C’est le grand jour de la crémaillère, et Soluside (prononcez Solusaïïde) espère bien réussir sa pendaison et réunir les siens autour d’un grand projet qui leur tient à coeur…

The LA(S)T Team

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Préambule : L’Appel des Troupes

       Quelques années s’étaient écoulées depuis la dernière fringale qui avait réuni la famille au complet. C’était quand le château du Plumart existait encore, trois semaines avant qu’un incendie ne vînt tout réduire en cendres. L’affaire avait été classée sans suite, alors même que l’on ignorait la nature du fait : accident ou crime, chacun avait sa petite opinion sur la question. Depuis, restés sur leur faim, tous étaient repartis à leur vie respective, ne manifestant plus leur lien de plume qu’à travers de rares échanges à distance. Jusqu’à ce fameux jour d’été où le soleil soudain reluit…

Ce jour-là, à Tremblay-sur-Love, l’automne estival de Vernino fut vexé par un rayon de soleil trouvé par son fils dans la boîte aux lettres.

– P’pa… P’pa ! Il y a une lettre pour toi !

– T’es sûr ? J’ai pas reçu de lettres depuis qu’on a Nordine …

– Mais tu reçois des factures tous les jours !

– Merci fils de me rappeler ce qui fait les p’tits bonheurs d’mon quotidien… Allez, montre-moi ça de plus près…

Sensible à la texture délicate de l’enveloppe qu’on aurait dite cousue au fil de soie, Vernino se para de la même délicatesse pour en extraire ce qui s’avéra être un carton d’invitation. Un grand logo bleu comme une orange composé de trois lettres y figurait, accompagné d’un message manuscrit.

– C’est une invitation de la marraine…

– Tante Solu?

– Figure-toi qu’on est conviés à sa crémaillère…

– La crémaillère de quoi?

– C’est ce que j’aimerais bien savoir. Elle ne précise rien, juste qu’elle nous attend demain.

– Demain? Mais je pars en colo!

– Oui, et j’ai un enregistrement de prévu… ça tombe plutôt mal, mais j’peux pas manquer ça: ma deuch’ me manque, j’aime pas les tanks, et cette invitation c’est l’occasion unique d’un nouveau lien à tisser, d’une nouvelle ère à brasser, le temps des froids à réchauffer et des foudres à dissoudre… C’est la fin de la mascarade, la fin des embuscades, demain on s’ love, gosse!

La même invitation parvint à chaque membre de la famille, jusqu’à Berlin où Bablatte était en pleine séance de modelage podologique lorsque son jeune stagiaire éphèbe, Dynamite, lui remit la missive. Doté de lunettes à effet 3D, il se concentra sur le message formulé. Le « LAT » lui sauta à l’oeil comme un précepte à décrypter. Il râla.

– Qu’est c’est t’y qu’ a encore piqué not’ Solu ? C’est quoi ce LAT ? Lait à traire ? Laine à tisser ? Litres à tiser ?

Très vite convaincu par Dynamite, à qui il ne pouvait rien refuser, Babl’ connecta son I.Phone au site de Berlin Airport où il réserva un billet pour le soir-même.

Azis et Riana Ma, elles, étaient en pleine séance de marathon des sens dans le désert quand elles trouvèrent la même enveloppe près d’un mirage. Lorsqu’elles découvrirent l’invitation, elles se lancèrent dans une danse ayurvédique dans le but de puiser quelques forces nécessaires.

Quelque part au cœur de La Défense, Zacko était en pleine réunion de négociation, et exposait son dégoût des méthodes de néo-management qui se déployaient depuis quelques temps dans bon nombre d’entreprises et de dites associations ; il agitait dans son discours une enveloppe qu’il n’avait pas encore ouverte. La réunion terminée, une blonde pulpeuse lui demanda qui était l’heureuse élue, en pointant d’un regard acerbe l’enveloppe qu’il tenait toujours en main. Il prit connaissance finalement du contenu, une fois tranquille dans les toilettes des bureaux. Pour la première fois depuis plus d’un an, il éternua.

Au Québec, le soleil offrait à Picotic et Mamie Louve l’opportunité de se redorer leurs blousons, cependant que dans un trou du cul du monde, Crotof’ contemplait un automne plein de bourgeons.

Moins de vingt-quatre heures avaient suffi pour que les siens reçussent sa précieuse invitation. Soluside n’avait oublié personne. Elle pensait à Honabab, espérant que le courrier lui fut remis selon ses conditions, mais également à Strip qu’elle avait vu par webcam la veille encore mais à qui elle n’avait rien dit au sujet de sa surprise.

Elle était sûre d’elle : ce projet allait marquer l’avènement et l’unisson de sa fratrie au pays de l’édition numérique. Mais un truc la tracassait : elle n’avait aucun moyen de joindre Abill, une fois de plus, et se demandait s’il valait mieux éviter de requérir l’aide de quelques compères ou au contraire les alerter au risque de reproduire le même feuilleton qu’il y eut quelques années, lorsqu’elle se vit livide en réalisant que l’écriture de sa pièce de théâtre avait provoqué des disparitions inquiétantes, comme celle de son gyabo de frère Sévice.

Cette fois-ci au moins, nul tracas fraternel de ce genre, elle était sûre qu’il répondrait à sa demande. Et pour Abill, après tout, elle verrait bien. Le plus important pour elle était que chacun s’attendît à une banale crémaillère, pour mieux apprécier ensuite  les projets qu’elle avait à leur dévoiler, mieux valoriser ce qui allait être en fait l’inauguration officielle de LAT, le nouveau château flambant reuch’ qu’elle venait d’acquérir en vue d’édifiantes éditions…


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8 thoughts on “The LA(s)T but not the least…

  1. Au moment où la plupart de ses correspondants ouvraient l’enveloppe de papier velin bleu, Solucide (prononcez solusssaïde comme vous visionnez Virgin Suicide) contemplait la mer, juchée sur une dune de la plage de l’Espiguette.

    A son habitude un rien sinistre, pour ne pas dire morbide, elle luttait contre un sentiment de panique qui montait le long de son épine dorsale, à moins qu’il ne s’agisse de la brise légère massant délicatement son dos comme si une main invisible répandait sur son corps un baume protecteur.

    Un an déjà s’était écoulé depuis la première missive anonyme reçue à son domicile le premier matin de l’été dernier. Elle rejeta l’idée repoussante de maudire le temps qui passe à la vitesse d’un TGV comme elle avait à cette période fait une croix qu’elle pensait définitive sur cette famille virtuelle inventée pour palier quelque manque sans doute ou jauger son aura, allez savoir, son ego que d’aucun jugeaient surdimensionné, elle l’avait piétiné avec le reste depuis belle lurette.

    Un an que la lettre ne la quittait pas. Combien de fois l’avait-elle parcourue ? Des milliers, sans doute et pourtant, il lui fallait la relire, encore et encore, afin d’en saisir un sens qui ne cessait de lui échapper. Résoudre l’énigme y figurant, cela elle en était certaine mais buter sempiternellement sur l’incompréhension grandissante avec le temps.

    La lettre était rédigée à l’encre rouge, en lettres capitales et les bâtons dansaient maintenant devant elle, comme indépendants du papier, comme s’ils pouvaient s’en échapper, aller plonger dans la mer pourquoi pas, et revenir sagement se coucher sur la page aussi blanche que le sable, aussi insaisissables….

    PUISQUE LA FAMILLE, haïe ou sacrosainte, vous obsède a ce point, je vais vous donner les moyens de réaliser ce que vous pensez naïvement être un rêve…. Les numéros joints correspondent à un compte bancaire dans une banque luxembourgeoise. TANT QUE VOUS SUIVREZ VOTRE OBJECTIF, sans jamais vous en écarter, ce compte sera renfloue. Que vous vous en écartiez ne serait-ce qu’un instant et il sera bloqué. A vous de jouer. SOYEZ HABILE …..

    C’est ainsi qu’était née l’idée démente de construire ce château hors du temps et les sommes mirobolantes mises à sa disposition avaient effectivement continué de tomber régulièrement. Aujourd’hui, elle se demandait tout simplement s’il ne s’apparentait pas à quelque piège, ou pire, la sépulture littéraire recueillant ses délires imagés. Elle s’ébroua et alla nager.

  2. 😀

    I Les Accords Taciturnes

    Un soleil aux rayons sereins illuminait le château de LAT, en ce petit matin d'août. L'un d'entre eux jeta son dévolu mineux sur la maîtresse des lieux, encore ensommeillée au milieu de son grand lit à baldaquin. Dans un soupir bienheureux, elle s'étira de tous ses membres avant d'ouvrir un œil, puis l'autre. Le réveil indiqua sept heures. Elle se leva, enfila sa nuisette, écarta les rideaux. Elle sentit en ouvrant la fenêtre de la chambre une agréable odeur de petit matin, contempla la deuch' verte royalement garée devant le château, au milieu de l'allée principale. Une inhabituelle odeur de madeleines cependant l'intrigua.

    Au milieu du grand salon, elle trouva le canapé occupé par une silhouette voilée d'un drap. Crotof' était en pleine séance d'étirements médusiens, tiraillé entre l'envie oisive de se rendormir et l'urgence à se lever et être prêt avant le réveil de Soluside. Celle-ci était là, silencieusement interdite en contemplant cette scène insolite. Elle riait d'avance de la tête du garnement lorsque celui-ci se trouverait pris en flagrant délire matinal.

    – Ah tu es déjà levée… Hem… Je peux tout t'expliquer !

    – Il vaudrait mieux, en effet. Personne n'était censé arriver avant ce soir. Seul mon associé a possibilité d'entrer. Donc oui, tu vas tout m'expliquer !

    – Promis, oui. Mais que font tous ces instruments là-bas ?

    Soluside se retourna en direction indiquée par le doigt de Crotof', et s'exclama :

    – Ah c'est arrivé, super ! Y'a tout en plus, il manque rien !

    – Tu organises un concert ?

    – Mieux : ce soir, c'est un événement que nous allons célébrer, et en zic' s'il te plaît !

    – Formidable ! T'as engagé des musiciens ?

    – Mieux bis : Les Chialeuses, tu connais ?

    – Bien sûr ! J'ai entendu quelques morceaux sur leur Myspace, ça dépote hein ! Puis la chanteuse, t'as vu, moi elle m'a séduit !

    – C'est ma fille, répondit Solu pas peu fière. Mon associé Danard doit passer dans la matinée monter le podium.

    – Formidable ! Écoute je repasserai pour la soirée, donc…

    – Tatatatata ! Je n'ai toujours pas eu l'occasion d'entendre tes explications.

    Confus, Crotof' fit du mieux qu'il put en lui expliquant que puisqu'elle lui avait confié en avant-première l'adresse du site, il s'était permis de venir s'y réfugier.

    – J'ai des crises de Kil Ogräm depuis quelques jours, et je ne parviens à rien. Et je suis poursuivi…

    – Comment ça poursuivi ?

    – Une folle qui rêvait de goûter ma langue quand on avait treize ans, elle m'a retrouvé sur Facebook et depuis me harcèle sans discontinuer. Quand je la bloque, elle ressurgit ailleurs. Et je crains qu'elle soit en ce moment-même à ma recherche. Elle s'appelle Graziella et elle me fait bien flipper.

    – Soit… Et bien puisque tu es là, tu vas pouvoir mettre la main à la patte pour les préparatifs.

    Crotof' fut touché par tant de compréhension.

    Impressionné par la grandeur du lieu, il commença à prendre son pied en avançant dans les couloirs que Solu lui faisait visiter. Il lui signifia son goût pour l'aspect labyrinthique du château, et se promit de belles balades interminables. Solu alors le mit en garde :

    – Ne s'y égare pas qui veut ! Ce château a connu toutes les époques, et il s'avère être parfois imprévisible. Ses dédales sont faits de soie d'araignée…

    Elle se retourna pour lui préciser son intention de n'y rien changer de ce côté-là, mais sursauta face à son absence.

    – Crotof' ? Le silence l'inquiéta. C'est donc plus fort que toi… Prends garde aux dédales ! Hahahaha !… Bon Crotof', on avance là…

    Elle avait beau l'appeler, seul l'écho de ses cris lui revenait en boomerang. Elle rebroussa chemin, vérifia chaque pièce parcourue, s'essouffla. Un énorme claquement de porte retentit, achevant de l'effrayer.

    – Sol je suis là !

    – Oh Danard, c'est toi…

    Elle descendit affolée le large escalier fractal.

    – J'ai une surprise pour toi !

    – Plus tard ! Crotof' a disparu !

    – Peux-tu être plus précise ?

    Elle lui relata le déroulement des faits depuis son lever.

    – Il est là, il a disparu dans le château.

    – Bah il va pas se faire manger…

    – C'est moins sûr ! Il est poursuivi par une psychopathe et je commence à me poser des questions.

    C'est alors que la cloche de l'entrée se mit à sonner, annonçant une visite inattendue.

    – Ah ! Ça doit être ma surprise en question

    – Qu'est-ce que tu mijotes ?

    Emoustillée, Solu ne put retenir sa joie en voyant son ami Abill debout sur le seuil, comme enraciné, un coude posé sur le bénitier d'accueil, l'autre croisé à celui de sa nouvelle épouse qui l'accompagnait, Renée Casanier. Madame portait un voile de dentelle noire qui dissimulait radieusement sa tête de mort parfaitement poudrée. Abill, quant à lui, portait un chapeau inhabituel et offrit à la propriétaire un sourire qui en disait long…

    – Sans ton associé, on était recalés au rang des oubliés !

    – Ab' ! T'es gonflé ! Ça fait des mois que j'te cherche ! Tu n'as même pas daigné répondre le jour où j'ai repris la deuch' à Vernino ! Mais on va pas régler nos comptes, l'évènement de ce soir est un tournant pour notre grande et belle famille !

    Dans son élan, Soluside les fit enfin entrer, en les prévenant des nombreuses fluctuations qui allaient parsemer la journée. Tandis que Danard s'attelait au montage du podium, Soluside, toujours en nuisette, se vit prise d'un mouvement d'euphorie incontrôlable et offrit à Abill et à Renée une prestation mieux qu'à la Polnareff:

    "Madame que vous avez bon teint

    Dévoilez votre tête

    Dans mon château 

    Bill comme vous avez l'air serein 

    Réjouies sont vos pommettes 

    Dans mon château

    Dans le château de LAT

    Apprivoisons nos ombres 

    Bill et Renée de LAT 

    Recevez mon osmonde 

    Mes proses écarlates

    Venez parcourir l'onde 

    Et donnons-nous la main 

    Et élevons nos poings 

    Tant de vent à brasser 

    Tant de liens à tisser

    Je serai choyée dans mes atours

    Ou faite pauvre étrille

    Seule au château 

    Ce que je vous offre est de velours

    Tranquille te fais pas d'bill 

    T'es au château

    Dans le château de LAT

    Ça m'vexe si ça te gène

    Bill et Renée de LAT 

    J'réclam'rai pas d'étrennes 

    Mes mains sont encor' moites

    De la veille incertaine

    D'autant que ce matin

    Tof' le p'tit diablotin

    S'est encore égaré

    Ou s'est fait kidnapper

    Je serai noyée dans le purin

    Ou ornée de fleurs de vigne

    Et de guano

    Ce château est ouvert même aux saints

    Tant qu'ils n'ont pas d'insignes

    Fondamentaux

    Dans le château de LAT

    Le long des halogènes

    Si vous croisez des blattes

    Offrez-leur vos mitaines

    Si jamais l'on vous flatte

    Faites donc votre teigne

    Comme si c'était inné

    Ce soir on va dresser

    Les tréteaux du trépas

    Allez, donnons le LA(T)*

    Danard, Abill et Renée restèrent sur le cul, tandis que sur les murs continuaient à danser…

    leurs ombres!

    A l'heure du déjeuner, Abill interrogea Soluside sur la disparition de Crotof'. Elle n'avait aucun éclaircissement à apporter, tout restait mystèrieux.

    – A force de gaspiller d' la matière grise pour faire des boules d'aluminium, voilà c'qui arrive !, protesta Abill.

    – Il était juste derrière moi, c'est incompréhensible, répéta Solu impuissante.

    Les Chialeuses débarquèrent au moment du dessert, et un début de festivité se fit ressentir. Tout l'après-midi fut consacré aux répétitions, tandis que Danard planchait sur le développement architectural de LAT promis à des lendemains animés. Solu errait dans la demeure, à la recherche de l'enfant de novembre, et Abill et Renée, quant à eux, partagèrent une balade digestive dans les jardins du château.

    – Admirables, il faut le dire, ces jardins asymétriques ! C'est du Le Nôtre à l'envers, observa Renée.

    – C'est une succession de poncifs paysagistes avant tout, contredit Abill avec ironie. Le goût doux de Solu s'est avéré être plus pointu en la matière par le passé, c'est incontestable!

    – Ne niez pas qu'il y a une véritable recherche mégalomane dans cette disposition…

    – Le hameau de la Reine est certes bien agencé, idéal pour esprit courroucé!

    Le couple riait de bon cœur, lorsqu'il tomba sur un étrange monsieur occupé à tailler les rosiers.

    – Regardez donc, ma chère : il y a même un jardinier…

    Le professeur Eifeilol les salua, sans faire preuve du moindre signe d'étonnement ; comme s'il les avait quittés la veille.

    – Les roses ont le charisme imperturbable ce matin, leur fit-il remarquer en leur en offrant chacun une. En humant les pétales, vous ressentirez la magie de vos origines, assura-t-il.

    – Personnellement, et pour ma part, interrompit Abill, je ressens cette magie-là à chaque minute de mon quotidien, en ce qui me concerne du moins. Ça se situe au niveau du faciès…

    – Bien, bien… Je suis heureux pour vous mais si vous le permettez, il me reste à affiner le taillage, avant de passer au remuage des terres. La saison a été très bonne !

    Le jardinier les remercia et repartit à son labeur, sous les yeux rieurs d'Abill et Renée ; « ça doit être l'effet-LOL », conclut Abill.

    Soluside sortit du château et vit le professeur choyer les buissons. Elle le salua et tenta d'obtenir d'éventuelles informations :

    – Dites, à tout hasard, vous n'auriez pas aperçu Crotof' ?

    – Et comment ! Il était sur ma tête hier soir encore !

    – Plaît-il ?

    – Oui c'est ça, avec une touche de gris. Il m'a agrippé, c'est que c'est coriace, cette bestiole-là !

    – Vous ne f'rez donc jamais d'efforts ! Bon, vous êtes des nôtres ce soir quand même ?

    – Je l'ignore ; mais en y réfléchissant, je me demande plutôt si ça n'était pas une commune pipistrelle plutôt qu'un rhinolophe…

    Ne sachant plus que faire, et les heures s'écoulant, Solu se résolut à parier sur un retour surprise de son ami dans la journée, et se remit à ses préparatifs. Elle reçut un appel de Fileste qui lui confirma sa venue, précisant néanmoins une condition :

    – On ne doit surtout pas faire la moindre allusion au sujet du corbeau…

    – M'enfin que croyais-tu Fil'? Qui colporte les ragots dans cette famille?

    – On n'a pas le temps de revenir là-d'ssus, d'autant que je suis en pleine séance avec un patient coulrophobe… A ce soir pour ta soirée mystère!

    À peine avait-elle raccroché que son intention fut attirée de nouveau vers les jardins : un mobil-home était en train de débarquer, et Solu tourna de l'oeil.

    _____

    * Chanson originale: Michel Polnareff, « Le bal des Laze », 1968, <a href="http://www.youtube.com/watch?v=tPxajzP-2jQ » target= »_blank »>http://www.youtube.com/watch?v=tPxajzP-2jQ

  3. II Love Above Tétards

    Elle reconnut Denis Babino au volant, tandis qu'à l'arrière chantaient Fadouk et LB'Ko. Tous trois étaient en plein road-movie depuis deux mois, et venaient de réaliser qu'ils n'étaient pas loin de l'adresse fournie par Mamie Louve et indiquée sur l'invitation solucidienne. Mieux : ils connaissaient ce lieu…

    Après les salutations de rigueur et l'énorme étonnement de Solu qui voyait son effet de surprise se déliter peu à peu depuis le matin, Denis expliqua à la nouvelle propriétaire qu'ils étaient tous trois dans ce château le mois précédent. Et LB'Ko d'ajouter :

    – Oui, il était d'ailleurs en ruines !

    – Un vrai champs de bataille, surenchérit Fadouk.

    – C'est vrai que ça faisait peur à voir, on a dû y passer la pire nuit depuis le début de notre périple, conclut Babino.

    – Vous devez confondre, v…

    Mais alors qu'elle tenta un début de question, Abill et Renée se firent entendre. Les quatre comparses les rejoignirent près d'un marais où le professeur Eifeilol venait de faire un malaise. Tandis qu'on entendait les Chialeuses dans une hypnose faussement mystique, imprégnées du lieu de vie, les amis tentèrent d'apaiser le professeur qui suait à chaudes gouttes. LB'Ko s'émut de retrouver ses amis dans ce si beau lieu, et signifia son impatience de visiter l'intérieur. Mais personne ne l'écoutait, les autres étaient occupés à redonner son souffle au professeur en l'étouffant d'une ronde serrée autour de lui. Déterminée, LB'Ko s'éloigna du marais, et décida de se guider seule. La musique à l'intérieur l'attira, et elle s'émerveilla devant ce qu'elle aima prendre pour un concert à son égard. Elle se mit à danser sous les yeux interloqués des Chialeuses.

    Dehors, le professeur explosa de colère, reprochant à ses amis d'avoir vidé le marais de ses tétards. Soluside certifia à Eifeilol qu'il n'y eut jamais aucun tétard dans ce marais, mais qu'elle pourrait en mettre « à l'occasion ».

    – Ah, vous voyez, vous avouez ! Vous avez mis du poison ! C'est un crime, Madame, oui, et je souhaite que les tétards s'élèvent d'une vengeance à la hauteur de votre mépris.

    – Grands diables, professeur ! Cessez de relire Shakespeare jusqu'à plus soif, vous avez besoin d'un peu de repos.

    – Par les aïeuls de mes ancêtres ! Comment osez-vous, Vous, me traiter de suppôt ? Mais vous ne l'emporterez pas au paradis, garanti sur facture !

    Puis il partit en direction du château, les laissant coi. Il passa devant LB'Ko qui dansait, ne remarqua pas les Chialeuses en pleine répèt', monta au premier, longea un couloir, s'arrêta en son milieu. Il poussa une petite porte imbriquée dans le mur, dont il devait être seul à connaître. S'engouffra, referma la porte et disparut.

    Quelque peu remuée par les évènements, Solu confia à son associé la responsabilité du lieu et des circonstances :

    – J'ai une course à faire.

    Une course imaginaire pour s'enfuir en deuch' verte, se libérer des petites pressions en filant la nationale au son de Nino « bear » Brown, avec juste l'envie de faire bien… ou pas :

    « J'aimerais faire bien, trouver de meilleurs rimes au stylo bic 

    qu'une hostile fausse piste débile au style ironique. 

    Quitter le doute, cesser de m'faire flipper, 

    j'aimerais que t'extirpes de mes actes mes idées fortes sans l'expliquer. 

    Faire bien finalement je m'en tape grave 

    à force d'enfouir mes principes sous un tas d'gravats, 

    un tas d'affaires sombres, mes artères me trompent. 

    j'arrête et tombe, ma lâcheté me désaltère donc 

    j'suis un grand clown triste, j'aimerais faire bien quand j'crains, quand j'aime 

    quand j'flippe et quand j'courtise 

    mais faire bien l'exercice rend fou 

    et sans soucis j'lâche l'affaire et dis que j'm'en fous »*

    Au château, Danard tenta de composer avec les émulations de chacun pour s'imprégner de l'ambiance et ne pas se laisser dépasser. Il s'offrit une pause clope en observant les chanteurs concentrés. Il s'écria : « Sarace !»**

    Babino, Fadouk et LB'Ko interrompirent son répit en revenant chargés de sacs et objets en tous genres. Il s'étrangla :

    – Vous comptez rester combien de temps ici ?

    – Oh rassurez-vous, ce sont seulement quelques présents apportés de nos escales, et une pensée de ma Basylove forever, précisa Fadouk.

    – Et ce grand cadre là, il est pour qui ?, interrogea Danard, curieux.

    – Alors ça, c'est pour notre sœur qui nous reçoit en ce jour fou, répondit LB'Ko, emballée ; c'est une caricature qu'a faite un artiste la semaine dernière, et je dois dire qu'il était fort inspiré !

    – Waouh ! Je suis sûr que ça plaira beaucoup à Solu, ça ! Elle a toujours aimé connaître l'esprit bigarré de ses admirateurs et surtout de ses détracteurs…

    – Je n'en doute pas, répondit LB'Ko avec pudeur, par contre là c'est une caricature de moi-même. Je me souviens qu'elle avait aimé la photo sur Facebook, donc voilà c'est pour elle ! Bien sûr, je la laisse seule juge de l'emplacement adéquat à lui attribuer, je lui fais totale confiance !

    – Pourquoi pas !, répondit Danard partagé entre amusement et inquiétude : Mais où est le professeur Eifeilol ?

    Ce dernier avançait à pas de loup dans un couloir exigü éclairé de bougies qu'on aurait crues en feu depuis des siècles. Il franchit un seuil indiquant la direction du « Macadam », puis franchit une seconde porte. De l'autre côté se trouvait une sorte de village en macadam et peuplé de poètes et d'esprits décalés. Tous étaient affairés à l'écriture de leurs œuvres, dans un volontarisme certain. Ils étaient en plein concours de poésie, autant dire que ça ne chômait pas. Une jeune femme salua le professeur, ravie de le revoir dans le coin.

    – Toujours fidèle au poste, chère Lalou ? Dites, n'auriez-vous pas quelques tétards à me dépanner ?

    – Hahaha ! Des tétards ? C'est pour votre nouveau polar ? Non désolée, par contre il y en a un qui est passé par ici tout à l'heure, très furtivement. Il s'appellle Crotof'.

    – Plaît-il ? Mais comment êtes-vous au courant de cette histoire de rhinolophe ?

    Désirant ne pas perdre de temps dans un jeu de devinettes pour durs d'oreille, Lalou lui fournit par écrit quelques explications. Eifeilol froissa le bout de papier à mesure de sa lecture, puis comme paniqué, demanda à son amie par où Crotof' fut-il passé ? En sueur, il la quitta sans ambage, comme si le temps était conté.

    Ce fut au bout de quelques minutes de marche inépuisable que le professeur parvint au lieu désiré, espérant urgemment que personne, et surtout pas Crotof', n'eût découvert ce qu'il appelait son « laboratoire ». Il tapa son mot de passe, et pénétra dans son territoire secret, en tête duquel était accrochée une belle enseigne : « Le Plum'Art ».

    Tout ici était couleur chair, tout ici était reconstitué à l'identique du château depuis brûlé, jusque dans les moindres détails. Il fouilla de fond en comble les coins et recoins de ce plum'bis, jusqu'à ce qu'il tombât sur ce qu'il redoutait : le gamin était en train de se délecter de son privilège, de se vautrer dans un bain de « Poésies » dont lui seul pouvait jouir, il se goinfrait de nostalgie, se glorifiait d'un gloître rassasié d'écritures solitaires, insatiablement, dans la bulle de ses fantasmes retrouvés.

    Le professeur Eifeilol l'observa quelques minutes dans cette orgie solitaire, le temps de fumer de colère. Il esquissa un signe dans le but d'être vu de l'intrus. Mais Crotof' était trop isolé dans ses oeillères plumeuses pour pouvoir voir le moindre petit signe extérieur. Excédé comme jamais, Eifeilol se mit à l'interpeller avec une puissance vocale à faire frémir une Castafiore, faisant trembler plumes et gouttes d'encres, rubriques et avatars. Sonné d'un traumatisme sonore, Crotof' n'entendit pas les sermons furieux du professeur, qui peut-être ne s'entendait pas lui-même.

    Eifeilol se sentait violé, bafoué dans son intime ; Crotof' avait beau lui expliquer qu'il ne voyait rien de malsain à se complaire dans ce plumard pathologique, rien n'y faisait. Le professeur venait de voir son laboratoire visité, plus rien ne serait désormais comme avant. Mal à l'aise, Crotof' lui rétorqua que de toute façon, trop d'espace pour lui tout seul finissait par l'étouffer et qu'en fin de compte, le papier peint avait beau avoir la même couleur, les lieux pouvaient être clonés sans faille, rien ne saurait reconstituer l'esprit authentique qui y régnait à l'époque.

    – Du toc ?, s'étrangla Eifeilol. C'est facile à dire, n'est-ce pas, après avoir bien pris ton pied dans mon domaine ! Allez ouste, déguerpille d'ici avant que tu ne me serves de cobaye pour ma prochaine expérimentation ! Et pas un mot à personne !

    Crotof' ne se fit pas prier, et répondit à la foudre d'Eifeilol par un détournement en se prenant pour Arthur H :

    "Château de LAT , 3 août 2011

    Ca me gêne

    J'aurais voulu qu'il ait plu

    Sur le sommet d'ma cordillère

    N'être pris en flagrant délit

    De branlett' de mes émois

    Certes à présent je tremble

    Après tout, à qui la faute

    Professeur, dans mes regrets

    J’ai baissé mon froc

    Mais j'ai du cul

    Ennivré de pauvres diables

    De démons laids et aussi quelques orfraies

    Professeur, apôtre

    Vos tourments reprennent corps

    Vous vous sentez froissé d'une aile

    Sachez bien que ça vous honore

    Dans le fond

    Si ça vous va

    Jouir de ce vent

    Oui dans le fond

    On s'est noyés

    Si ça vous va

    Jouir de ce vent

    De ce chaos

    Oui dans le fond

    Si ça vous va

    Dans le château tonnent

    Les orages tenaces des mythes

    Des crocs de riches en liesse

    Servent d'accroches pour les tsarines

    Professeur, tout semble immonde

    De mes hanches jusqu'en haut des épaules

    Vous pouvez bien monter vos digues

    Nous finirons H.S

    Et soyons sûrs que nos carcasses

    Plairont à Sol, nan ?

    Touch' le fond

    Si ça vous va

    Jouir de ce vent

    De ce chaos

    On s'est noyés

    Si ça vous va

    Jouir de ce vent

    On touch' le fond

    Si ça vous va

    Tout ce chaos

    Professeur chéri

    Il n'est plus l'heure des regrets

    Venez dans mes bras

    Et partageons votre désespoir

    Professeur, vous avez l'air malin

    Que direz-vous une fois dehors

    Voyez comme vos yeux pétillent

    Regardez comme tout est en friche

    Comme tout est mirage

    C'est vrai qu'on en bave

    Et qu'on a de la gouaille

    Mais ce château-là me dérive

    Professeur, venez dehors

    Tout est LATistique

    Touch' le fond

    Si ça vous va

    Jouir de ce vent

    On touch' le fond

    On s'est noyés

    Si ça vous va

    Jouir de ce vent

    On touch' le fond

    Touch' le fond

    Si ça vous va

    On s'est noyés

    Dans ce chaos

    Et dans le vent

    On touch' le fond

    On s'est noyés

    Si ça vous va

    On touch' le fond

    L'fond du chaos

    On touch' le fond

    On s'est noyés." ***

    Crotof' disparut, et le professeur, interdit par la prestation inattendue du gosse, ne put lâcher que ça pour lui répondre :

    – Comment ça, piailler ? Un peu de respect, jeune homme !

    ________

    * Nino « bear » Brown, « J'aimerais faire bien » in « 2chevaux verte sans retouche », 2011 http://ninobear.bandcamp.com/album/ninobearbrown-2chevaux-verte-sans-retouche

    ** Les Pleureuses, « Sarace », <a href="http://www.myspace.com/lespleureuses » target= »_blank »>http://www.myspace.com/lespleureuses

    *** Arthur H, « Le chercheur d'or », http://www.youtube.com/watch?v=gvyd2QfRey0&fe

  4. 😉 ( never emoticone!))

    Le cher chieur dort

    Sans mon tacot, mais avec du vin

    …Kérosène…,

    Mon cher ami, je ne bois plus

    D’puis qu’j’conduis la bétaillère

    Chaqu’ fois que je freine, toi tu ris

    Usant d’une peau de chamois

    Comme d’une viole de gambe

    Dans laquelle on se vautre

    Oh ami, si tu m’voyais

    J'ressemble à un auroch

    Descendant l’avenue

    Avant d’rejoindre l’étable

    Où pelotonnée dans un sac de lacets

    Oh ami, je me vautre

    Les croyants du cher chieur dort

    S’ils ne jurent que par l’oseille

    Là, mon âme papivore ….

    Vagabond’

    Dis SARAVAH

    En t’inscrivant

    Cœur d’artichaut

    Tu s’ras lové

    Dis SARAVAH

    En t’inscrivant

    Dis SARAVAH : Le compte est bon, cœur d’artichaut

    Dès l'aube je déraisonne

    Hann’tonnée par cett’ date limite

    Je débloqu’, c’est moche, et ma caisse

    Réclame plus de benzine

    Oh ami, la folle ronde

    Qui me déhanche, m’aspire, c’est drôle

    D’vient toboggan

    Si j’ai la frousse, t’as l’adresse

    Croisements et mot d’passe

    Pareil à l’aimant

    Refrain

    Mon cher ami

    M’Enfin ! L’écrire à la craie

    Sur un bout d’sparadrap

    Faut-y qu’tu sois snobinard

    Mais l’ami, j’ai la mine parchemin

    Certes, toi tu t’endors,

    Prends garde à la fille

    Si ça s’trouve elle triche

    Elle qui est aussi sage

    Que le volcan sans lave

    Et qui compte les étoiles

    De ton faisceau à la dérive

    Oh ami, j’tutoie l’amor

    Mais pas la rythmique….

    Refrain

    sorry, angel, sorry so! ;-D

  5. III L'Ami des Taons

    Ragaillardie par sa virée solitaire, Soluside revint quelques heures plus tard avec l'intention de remettre un peu d'ordre dans ses apparats. Elle eut la surprise de trouver sur la terrasse ses amis, sa fille et les musiciens en pleine partie de Jungle Speed , remarquant toutefois l'absence de Crotof' et d'Eifeilol. Elle les taquina sur leur dynamisme, puis revint sur sa boutade en constatant que l'intérieur était réaménagé de fond en comble, de l'entrée aux salons et selon ses consignes. Elle exprima son respect envers Danard qui avait pris goût à prendre les choses en main. Après ce moment de détente, chacun repartit à ses tâches, tout en ignorant ce pourquoi il fallait le faire. D'ailleurs, cela irritait vivement Abill, qui ne cessa d'exiger en vain des explications. Solu le réorienta vers ce qu'elle pensait être l'essentiel : que la famille se retrouvât et scellât une nouvelle fois le lien de plume inaliénable qui les unissait, le tout dans ce nouvel espace et le projet qu'elle comptait dévoiler.

    L'heure officielle de la célébration de l'évènement approchait, le reste de la famille n'allait plus tarder, et quelque chose préoccupa l'organisatrice : les allusions de Babino, Fadouk et LB'Ko à propos du château continuaient de l'intriguer plus que jamais. Elle profita de l'isolement de Babino pour le cuisiner.

    – C'est beau LAT, hein ?

    – C'est magnifique ! Je ne suis pas déçu, j'ai hâte d'en savoir plus…

    – Dans quelques heures, tu sauras tout ! Mais il y a un truc qui me démange, quand même… vous parliez de ruines tout à l'heure… C'était une métaphore ?

    – Non, enfin disons que c'était une emphase, ou une hyperbole à la rigueur…

    Il répondit à l'impatiente en expliquant qu'il y avait eu un vrai chantier le mois d'avant, mais derrière le château.

    – Nous n'avons pas vraiment pu accéder au côté principal, les passages étaient bouchés. On nous avait bien dit qu'une propriétaire allait emménager d'un jour à l'autre, mais jamais on n'aurait pensé à toi ! C'est dingue non ?

    – Sans doute, sans doute… Mais QUI vous a dit ça?

    – Les ouvriers… Et bien sûr ton jardinier !

    – Eifeilol? Il m'a convaincu de le garder, mais il n'était pas censé être au château il y a un mois, c'est étrange…

    S'ensuivit un lourd silence qui fit comprendre à Solu qu'elle n'en saurait pas davantage. Elle remercia Babino et contourna le château en courant, telle une Catwoman en quête de vérité.

    Elle scruta les moindres recoins de la façade arrière du château, les buissons, le gazon ; quelque chose devait clocher, puisqu'elle le sentit. Mais rien ne clochait. Agacée, elle exigea que quelqu'un lui dît où se trouvait le professeur, en vain là encore. Comme ultime tentative, elle s'infiltra dans la cabane du jardinier où il avait toutes ses affaires personnelles, non loin du marais. Avec stupeur, elle découvrit un tableau macabre : de multiples petits bocaux étaient alignés sur l'une des tables de travail, et enfermaient en leur sein des tétards noyés dans un liquide rosâtre. Des plumes leur étaient associées, posées à leur pied, ainsi que des mots de passe griffonnés sur papier et illisibles. Des boîtes de taons morts occupaient la surface de l'autre table. La vue d'un tétard vivant en pleine dissection inachevée la fit sortir en gerbant.

    Elle erra dans les jardins en ruminant ses suspicions. Elle fut certes horrifiée de sa découverte, mais ce n'étaient après tout que des tétards, il n'y avait pas mort d'homme. Pourquoi alors l'avoir accusée, et comment se faisait-il qu'elle n'avait jamais remarqué ces foutus demi-amphibiens auparavant ?

    Il fallait qu'elle sachât ! Alors elle revint sur ses pas, jusqu'à la cabane atroce, déterminée à découvrir le petit détail qui lui aurait échappée et qui serait la clé de ce mystère angoissant. Elle prit soin de ne pas attarder son regard en direction des tétards, et se concentra sur le spectacle non moins répugnant des taons accumulés.

    – Mais que fait-il de ça ? C'est insupportable !

    Un bruit de feuillage venant de l'extérieur la fit sursauter. Elle se cacha derrière un rideau en entendant le professeur de retour à son bercail. Bien que fort mal à l'aise, elle espérait surprendre les motivations cachées de son jardinier dont elle se mit à imaginer le pire. Elle l'observa sans ciller, lui qui achevait la dissection entamée le matin d'un tétard agonisant. Une fois l'opération terminée, il piocha une pincée de taons qu'il mélangea aux quelques tétards d'un bocal crasseux.

    – Hahaha ! Je suis sûr que cette rencontre inappropriée pourrait aboutir à une mutation sans précédent. Le Crotof' aurait l'air bien ridicule avec son Moustichopatte. Mon Plum'Art a besoin d'un changement génétique radical. Je prouverai qu'  « ils » ont eu tort de brûler le premier château ! Les avatars qui naîtront de mes expérimentations seront indétrônables ! Que LAT les emporte !

    Soluside était pâle comme une Suédoise, mais son effarement prit le dessus. Elle jaillit brusquement de derrière le rideau, effraya Eifeilol qui renversa un bocal et se mit à le baptiser de tous les noms d'insectes possibles. Le professeur était à deux doigts d'une syncope, et tremblait de tous ses membres. Consciente de la fatigue de son malgré tout ami, elle récupéra son souffle et les fit sortir à l'air libre. Elle ne le quitta pas d'un cil, sans ne rien comprendre de ce qu'il manigançait. C'est alors que, nerveusement à bout, elle se mit à lui fredonner quelques mots, auxquels il enchaîna ensuite sur le même air :

    {Elle:}

    Mais qu'avez-vous fait

    Dites-moi donc la vérité

    {Lui:}

    Vous êtes le Malin

    Vous ne comprendrez jamais rien !

    {Elle:}

    Professeur ça suffit !

    À quoi rim' vos taxidermies ?

    {Lui:}

    Bon, allez venez 

    Je vais vous présenter le charpentier

    Il connaît bien

    Vos paradigmes frelatés

    Dont vous ne cessez d'abuser

    {Elle:}

    J'comprends rien, j'avoue

    A qui cherchez-vous donc des poux ?

    {Lui:}

    Cessez d'être aux abois

    Gardez pour vous vos émois

    {Elle:}

    Depuis ces années

    Mais que vous est-il arrivé ?

    {Lui:}

    J'avais pensé aux rats

    Mais j'préfèr' y'aller pas à pas

    Et j'irai loin

    Vos paradigmes frelatés

    Ont mes convictions renforcé

    {Elle:}

    Et l'coup du marais

    Vous avez bien pris votre pied

    {Lui:}

    Tout à fait d'accord

    Ça vous fera un peu de sport

    {Elle:}

    Vous feignez d'être sourd

    Tout ça pour qu'on vous choie d'amour

    {Lui:}

    Oh ne doutez pas

    Que j'assume entièr'ment mon choix

    {Elle:}

    Souv'nez-vous bien

    D'mes paradigmes frelatés

    D'ailleurs, veuillez là me rendre ma clé !*

    *Serge Gainsbourg, « Une petite taxe d'anxiété », 1963, <a href="http://www.dailymotion.com/video/x18ebn_s-gainsbourg-une-petite-tasse-d-anx_music » target= »_blank »>http://www.dailymotion.com/video/x18ebn_s-gainsbourg-une-petite-tasse-d-anx_music

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