4. Le somnanscribaupinard

Le vieux Margosa tenait son quai de métro comme un capitaine de navire. De l’aube à l’aube.  Du lundi au dimanche, ou presque. Il lui arrivait, une fois par quinzaine, de quitter sa place forte pour se rendre au cimetière du Père Lachaise, rendre visite à ses morts et astiquer la tombe vide qui l’attendait depuis quinze ans maintenant. Depuis sa mort civile. Il avait ce jour-là vendu son nom qui suivait désormais un autre parcours dans la société qu’il avait quittée. Lui, était devenu Margosa. Le clochard du métro.

Une fois par quinzaine, une fois la pierre tombale brossée, il s’installait sur un petit muret qui lui faisait face et contemplait sa place réservée, parfois des heures entières, sans bouger, sans penser, muré par des images qu’il balayait au fur et à mesure, consciencieusement, jusqu’à ce qu’il en reste une. Une seule. Alors il sortait de la poche intérieure de son caban un petit carnet à spirales et écrivait au crayon de papier une phrase ou deux. Jamais plus. En général, il était content du résultat, c’était comme un petit miracle qui passait par ce rite un peu con –c’est lui-même qui le pensait- mais tant que ça marchait…

Quinze jours, c’était le délai de péremption d’une phrase tirée d’un imaginaire encore chargé. Au-delà de ces deux semaines, le charme était rompu. Les voyageurs empruntant la ligne de métro dont il était le capitaine, retrouvaient leur mine blasée, replongeaient leur regard vide sur les lignes du quotidien éponyme et tout était à refaire. Margosa demeurait tout de même assez fier que son œuvre connaisse une telle durée de vie. Lui-même, au début n’y aurait jamais cru.  Et tout n’avait-il pas commencé par ça ? Par hasard, un total hasard, alors qu’il faisait encore partie de ces voyageurs d’une même boucle ? Il avait sorti son carnet, peut-être y avait-il grève des imprimeurs ce jour-là, pour lire quelque chose. Qu’il dut, par la force des choses, écrire.  Etait-il un peu plus désespéré ou subitement téméraire pour entendre soudain comme un ordre divin ?  Celui de faire circuler son papier. Il avait reçu quelques pièces en retour et il était resté la journée à arpenter les wagons de la ligne de métro.

Il s’était organisé depuis, usant d’une mise en scène réglée au millimètre. L’odeur qu’il dégageait, par exemple, venait des petites boules antimites qu’il conservait sur lui. Sa barbe ne poussait plus, il n’avait pas à la tailler et ses cheveux étaient retenus par un petit catogan dépassant de son bonnet censé le protéger d’un rhume de cerveau, son unique angoisse. Il ne supportait pas les nez qui coulent et plus souvent qu’à son tour, il devait faire l’effort quasi insurmontable de continuer à frayer avec ses coreligionnaires crados, à la morve ostentatoire.

Ce dégoût semblait le dernier vestige de son humanité car cette répugnance mise à part, il s’était fait sans problème à sa nouvelle vie, au point de penser qu’il avait perdu les trois quarts de son temps et qu’il se demandait encore comment il supportait auparavant de ne compter pour rien, d’avoir accepté si facilement n’être qu’un boulon insignifiant d’un rouage inutile. Jamais il ne s’était senti aussi vivant que depuis qu’il en avait fini avec son destin de fantôme identique à mille autres.  C’était une ironie qu’il ne finissait pas d’interroger puisque son ambition initiale, accélérer le processus  engageant le pronostic vital, avait non seulement prolongé son existence mais l’avait apaisé. Il était enfin lui-même donc pouvait accepter tous les scénarii compris, même et surtout s’il n’y entendait rien. Sa barque suivait un parcours elliptique mais il en était le maître.

Il songea à la femme frappée par son dernier écrit et il rougit de plaisir à l’idée de sa blague de potache. Lorsqu’il avait pointé un homme pris au hasard dans la foule, il avait inscrit dans un cerveau étranger l’hypothèse d’une possibilité. Il avait suivi quelques instants la jeune femme sur la trace d’un parfait inconnu et cela l’avait comblé. Le rejoindrait-elle ou les deux ombres se dilueraient-elles dans le flot des usagers du métro ? Quelle aventure pourrait ainsi débuter grâce à deux vers écrits la veille, ne touchait-il pas du doigt la fonction même de Poésie, qu’on ne doit pas lire assis au coin du feu comme il l’avait fait lui-même pendant toutes ces années, mais la vivre au jour le jour, dans l’instant ? L’instant qui conjugue tous les temps !!!

Il songea encore à ce jeune homme, plus tout à fait ado mais pas encore adulte, qui le suivait depuis quelques jours. Il écrivait aussi et Margosa le soupçonnait de recopier sa propre production mais curieusement cela ne le dérangeait pas plus que ça. Peut-être était-il en train d’aider à son corps défendant une carrière d’écrivaillon, d’apprenti reporter…. Et l’autre, l’éditeur qui lui avait remis sa carte, alors qu’il aurait mieux fait de mettre la main à la poche ? Et cette petite fille, âgée d’à peine huit ans, enrhumée au dernier degré qui lui avait littéralement éternué à la figure, ce qu’il avait pris comme acte d’amour ultime, sans essuyer son visage mais en lui rendant son sourire admirable, emprunt de désolation mais teinté d’un humour qui l’avait bouleversé… Toutes ces rencontres éphémères qui en disaient si long, toutes ces vies de rien qui subitement prennent un sens à la croisée d’un regard qui rassure.

Margosa, en faisant la queue au Monoprix, après avoir minutieusement choisi la bouteille qui lui délivrerait l’esprit, une bouteille de rouge dans une bouteille en verre avec bouchon en liège, se sentait le plus heureux des hommes. Ce soir, il écrirait.

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