Gare aux romans/1.

Depuis que je me suis mise à écrire, tout le monde me donne des thèmes pour un best seller que je n’aurais qu’à retranscrire tant dans mon entourage, on fourmille d’idées. C’est sûrement pour conserver cet esprit bouillonnant que nous nous retrouvons maintenant. J’ai beau leur dire qu’on n’écrit pas un livre avec des idées,  ils n’en démordent pas et c’est ma mauvaise volonté qui fait capoter le projet pourtant net et sans bavure d’écrire un « truc qui cartonnerait ».  Je leur rappelle qu’il n’y a que dans les romans de Dicker qu’un auteur  touche un chèque d’un million de dollars d’à-valoir, ils  me balancent ma mauvaise foi au visage comme un vieux gant de toilette humide et rance que j’évite de justesse.  Cat me remémore son idée de l’année passée qui vient de se matérialiser par une américaine inconnue émoustillant les ménagères avec son roman à l’huile de rose.  C’est vrai, je m’en souviens et cela me fait sourire.

Elle m’en avait longuement parlé : l’action se situerait à la Réunion. Une jeune femme de quarante cinq ans y débarquait un peu par hasard ou alors par nécessité à moins que ce ne fût une question vitale, nous n’étions pas allées très loin en ce qui concerne la psychologie du personnage.  Le roman était balisé de rencontres masculines dans des décors sauvages, luxuriants, exubérants même tant la nature rendait à ses habitants le statut plutôt plaisant de se fondre en elle, de s’y mêler, de s’en contenter mais  surtout d’en jouir.  Un magnifique jeune surfeur créole aux multiples talents éveille chez son amante, qui se pensait jusque là sexuellement aguerrie, une nouvelle dimension érotique dont très vite elle ne saura se passer.  Cette folle aventure ferait évoluer nos héros dans des décors changeants.  Océan, chutes, mangrove, vals et vallées, forêts, jungle et  village de cases antiques, maisons coloniales, boîte de jazz et chants sacrés,  tambours et jambés,  chants créoles, rites et apparition de zombie….

Encore une occasion perdue,  suspendue, éperdue. Un peu à l’image de Cat justement, pas à la mienne. Et je continuai de rire en leur conseillant de s’assoir à une table et d’écrire, ne serait-ce qu’un paragraphe ou une seule phrase. Ils ne pourraient alors que convenir que les idées n’aident en rien  l’écriture, peut-être même incarnent-elles son ennemie la plus intime. Mais il y a dans mes paroles, comme dans mes actes une sorte d’emphase imbuvable qui rebute mon auditoire. Ma façon de m’exprimer et le « style » que j’emploie deviennent contreproductifs. Parce que sûrement je m’attache à quelque chose qui me fait envie mais auquel je n’ai pas accès, une forme floue d’intellectualité ou plus simplement de sérieux que je lie à l’écriture. Je ne sais plus trop.

Il y a cinq ans, à peu près, lorsque je me suis mise à écrire, c’était dans l’unique but d’écrire un livre, le livre, mon livre, celui que j’écrivais en silence depuis ma puberté. Le livre de ma mère, que j’avais décidé d’élever en héroïne de la littérature parce qu’il me semblait qu’elle serait plus réelle couchée sur du papier, que gisante dans la  vie.  Dans ce combat perdu d’avance, j’avais commis tellement d’erreurs qu’il ne me restait qu’une aigreur un peu fade et plus la moindre arme dans mon carquois. J’avais écrit à la manière d’une guerrière, sans ménager aucun de mes effets; on ne peut pas mentir quand on écrit, c’est ce qui trompe tout un monde sûr du côté manipulateur de l’écrivain. C’est tout l’inverse qui se passe. Si l’écrivain manipule quelqu’un ce n’est que lui-même. Au bout du compte, il reste seul. Et assez misérable. C’est en cela que repose son « courage »

Maintenant j’étais disposée à écrire à peu près n’importe quoi, étant entendu l’échec cuisant dû à mon obsession d’écrire vrai.  Même si cela me fait sourire à présent, j’y ai cru dur comme fer, un peu à l’image de ma mère qui n’a jamais remis en question sa propre existence et n’a jamais rien tenté pour en changer le sens. ECRIRE VRAI, quelle blague ! Écrire, point, c’est déjà suffisant, non ?

Vince était resté inhabituellement silencieux pendant le dialogue entamé avec Cat. Il roulait joint sur joint en buvant de grandes gorgées de coca. Puis il partit de son rire, le rire de son père, le plus contagieux des rires, le plus pur aussi puisqu’il force l autre à s’en emparer pour le faire durer, le faire passer, sans raison véritable, juste rire. C’est bien pour cela qu’il fumait d’ailleurs, qu’il était accro à cette « pâte à rire » depuis son plus jeune âge.  Comme nous tous finalement.

Perdre un père à l’adolescence était revenu pour nous autres, les 4, à se passer à jamais d’autorité. Et par la même occasion se retrouver dans un champ vierge à conquérir.  Comme si du jour au lendemain, la mort nous affranchissait d’un esclavage programmé.  Et la seule voie royale à notre portée passait par l’argent. L’argent qui nous avait manqué. Vite gagné, vite dépensé. Argent facile mais redouté dont il fallait se débarrasser.  C’est pour cette raison que je riais avec les autres, parce qu’une fois encore ils allaient parler Timeshare, sujet en or par excellence.

Imagine seulement l’audience, avait surenchéri Fred, entre les milliers de clients passés entre nos mains, les centaines de collègues ayant vécu la même expérience, les journalistes avides de connaître de l’intérieur le fonctionnement de ce qu’ils apparentent à une forme de secte, mais c’est le jack pot assuré ! Et tu minaudes encore ? Tu préfères te contenter de l’audience confidentielle de ton blog où tu postes des poèmes plus qu’étranges auxquels on ne pige rien ? Laisse-moi rigoler ! Si tu as le moindre talent, il s’agirait pour une fois que tu regardes la réalité en face et que tu t’attèles à la tâche.

Redevenir un nègre, c’est ça ?

Tu l’avais pourtant écrit ce livre ! C’était ton premier, tu me l’avais fait lire, je m’en souviens très bien. Il était très mauvais mais l’idée était bonne….

L’idée ! Encore !!!!

Je ne me souviens plus du titre, très mauvais aussi….Trop poétique, pas accrocheur

L’étoile a pleuré Rose.  Tiré d’un poème de Rimbaud.

Oui, bon, tu l’as encore ? Tu pourrais partir de là…

JE ? Je croyais justement que c’est vous quatre qui me dicteriez…

Nous, on sait pas écrire, toi oui…

Timeshare est un titre qui me plait assez. Court, efficace, universel. « Temps partagé » ne parle à personne tandis que « Timeshare » dit quelque chose à tous.

Je trouvais le concept non seulement brillant mais éminemment moderne, écolo et communiste en même temps. Tout le monde riait lorsque je m’emparai de ces valeurs alors désuètes pour m’approprier une idée qui jusque là me rebutait : vendre.  Même petite, je n’avais jamais vraiment aimé jouer à la marchande, alors…  Mais revenons à l’idée de base, celle de vendre des semaines de vacances en temps partagé. Il s’agissait de convaincre des couples de vacanciers de cesser leur néfaste habitude de jeter l’argent par la fenêtre en investissant dans une résidence, le temps de leurs vacances. Simple à comprendre, non ? A ce moment de la négociation qui durait en moyenne trois à quatre heures, le couple arborait un sourire méprisant en lançant benoîtement sa première objection : « il ne nous viendrait jamais à l’idée de revenir deux fois au même endroit ! Le monde est tellement vaste ! Et puis nous ne savons pas si nous prendrons la même semaine l’année prochaine, nous aimons l’aventure, nous ! Ce que vous nous présentez là, mais ce n’est que de la vulgaire multipropriété ! Hé ! On a vu les Bronzés, à nous faut pas le faire….hhahhhahaa, elle est gentille la petite…. »

Vous voulez dire que s’il existait un moyen de vous faire voyager dans le monde en changeant chaque année de destination, cela pourrait mieux vous convenir ?

Tu l’as dit, bouffie….

C’est alors, après leur avoir servi un nouveau rafraîchissement, tandis que leur progéniture s’ébat dans la piscine, que vous sortez un catalogue aussi épais qu’un annuaire, contenant à chacune de ses pages des résidences cinq étoiles sur les cinq continents.  «  RCI, c’est la vie ! » «  Interval International, c’est d’la balle ! »  Car à l’idée bien française et basique de multipropriété classique, une bourse d’échange est venue enjoliver la chose ; mieux : elle l’exponientialise ! Le monde est à vous, nous écrions nous en parodiant Jacques Martin et cette simple évocation subliminale les fait rêver jusqu’à la signature finale.  La décision du jour est inhérente au métier, il y a trop de clients, l’offre est inférieure à la demande, bref, il n’y en aura pas pour tout le monde, messieurs dames, mais je vous accorde que ce système n’est pas fait pour tout un chacun. Il s’agit de prendre son destin en mains, et cela n’est pas à portée du tout venant….

J’entends d’ici Fred me reprocher d’aller trop vite, comme d’habitude.  Ne pas mettre la charrue avant les bœufs mais laisser venir en douceur le lecteur….  La veille encore il m’avait raconté, tout en mimant la scène qu’il revivait avec enthousiasme, une course poursuite avec la Guardia Civile dans Tenerife. Alors même qu’il sortait du Club Flamingo où il venait de « monter » un « up » (comprenez : «  faire visiter la résidence à un prospect ») il avait paniqué en voyant la jeep trop connue faire crisser ses pneus ;  quatre policiers en avaient surgi. La course avait duré plus d’une heure. Pourchassé dans les rues pittoresques et commerçantes du sud de l’île, il avait réussi l’exploit de les semer en sautant par-dessus deux immeubles en construction. Fred s’en était sorti en entrant dans une boutique où il essaya dans la cabine une nouvelle tenue assortie d’une casquette qui le fit passer pour un touriste aux yeux des policiers qui n’y virent que du feu.

A cette époque, Ténérife ressemblait à un immense chantier toujours recommencé. Les immeubles, futures résidences cinq étoiles, se multipliaient comme des tapas mais la prospection proprement dite demeurait strictement interdite. Les OPC représentaient à eux-seuls l’âme du Timeshare. Ils officiaient par paires dans les rues de la ville à la recherche de clients qu’ils montaient en taxi jusqu’au Club. Ces rabatteurs  touchaient cinq cents francs de l’époque par client au bout de l’heure de qualification, plus un pourcentage sur la vente qui étaient conclue une fois sur cinq, ce qui faisait de ces mercenaires en herbe des millionnaires qui pour la plupart avaient moins de vingt ans.

***

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4 thoughts on “Gare aux romans/1.

  1. J’ai acheté aujourd’hui mon premier Roth… « Exit le fantôme »…

    « Et voilà Zuckerman, qui se croyait immunisé, en proie à un dernier coup de foudre. Pour Jamie, la très charmante jeune femme du couple. Va-t-il passer à l’acte? Ou se servir de ce dernier amour pour écrire encore – traduire dans une fiction les fantasmes qu’il lui inspire ? »

    A bientôt…

  2. quelle chance de découvrir un auteur si prolifique! je viens de relire « la tache » ( pour me réconcilier avec la littérature après en avoir tant bavé avec le mauvais Diker )) Roth est grand et je suis toute petite …. tu commences donc ta découverte par la fin, son ultime trilogie écrite au noir… je n’ai pas tout lu encore de son oeuvre exemplaire, et cela me console d’en avoir encore à découvrir, à apprendre et en tirer tant de plaisir.
    POUR vous remercier, un cadeau du week end : https://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=FSu_unyM5GI

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