Quelle idée folle que celle de me cacher au cœur de ce cercle imbherbe. Ma hutte virtuelle. Je ne m’habituais pas à ce statut de fantôme chaman devenu sédentaire. C’est le chat qui m’a démasqué si je peux dire ainsi. J’ai bien vu à sa manière de dresser ses vibrisses quand il me frôla près du mur. Il me voyait.

Si je vous disais tous mes tourments à naviguer dans cet espace sans temps, vous auriez peur de la mort quand elle glisse en vous pendant votre absence. Mourir de sa belle mort est un cadeau qui m’a échappé. J’étais chaman. Le meilleur, celui du grand Pawata. Je mettais toute mon âme dans ses gris gris à plumes protectrices. Inutile de vous expliquer. Vous ne savez rien des grands esprits.

Je reviens au chat chasseur et au chef de police, Dalton, sur le balcon des Livingstone. C’est là que j’ai appris l’histoire du vol à son commerce, la Dime Savings Bank. De sa terrasse, au balcon, livide, Madame Livingstone perdit conscience. On lui apporta ses sels et son flacon de laudanum pour qu’elle reprenne ses sens et son calme. Maï’nette frictionna sa maîtresse avec des mouchoirs de lin fin. Faut dire que Madame Livingstone était un peu barjot sans sa médication. J’entendais des bruits étranges au troisième étage. Je quittai la scène pour m’enquérir des causes de ce vacarme.

J’hallucinais ou quoi ? Un trou dans le temps. Des hurlements venaient de la salle de douche.

– No mom’, no ! Pas ça. Pas la douche glacée. Non !

– Sale mouchard ! Je vais t’apprendre le respect devant ta mère. Rageuse, elle lui enfonça une barre de savon au fond de la gorge et poussa brutalement la tête de l’enfant sous la pomme de douche.

Une voix flûtée, parvint du bas de l’escalier : « Madame Bates ? Vous êtes là ? C’est madame Loomis. Je vous apporte votre commande de vis à tête fraisée et vos colliers cloutés pour vos chiens de garde.

Du haut des étages, sur un ton doucereux, « Oh, I’m coming dear ! » Son trousseau de clés en main, elle verrouilla à double tour la porte de la pièce à torture. Elle descendit les deux étages qui la séparaient de l’épouse du quincaillier de la rue Woodworth.

Encore une fois, on sonnait à la porte. Mon esprit vacillait en tout sens. Je ne le supportais plus. J’ai beau être un fantôme éclairé par ma science de chaman, mais traverser des corridors de temps avec des trous dedans devenait un exercice périlleux. Je me glissai dans la chambre du nouveau venu qui, sans tarder, impressionné, avait pris le chemin du DIA. Il rêvait depuis toujours de se retrouver devant les fameuses œuvres de Cézanne, Degas, Van Gogh, Matisse, Picasso et le Bouguereau, « Les Noisettes ». Une forte odeur de chanvre flottait dans l’air. Je m’approchai du sac lancé à la hâte sur le lit plutôt minimaliste de cette pièce plongée dans l’obscurité, mais le fameux chat me suivait à la trace. Je le soupçonnais de sorcellerie. C’est à cet instant que pris la fuite par le plafond. Là, au milieu des araignées et de la poussière du grenier, j’aperçus un mannequin revêtue d’une peau de fourrure de renard, jetée sur ses épaules.

Une volée de coups de klaxon résonnait dans l’air. Par l’œil de bœuf, je vis une Buick rose bonbon et une jolie femme derrière le volant. Je renonçai à comprendre et je pris conscience que j’avais vraiment besoin de vacances. Foi de fantôme, il y a des limites à la capacité de vivre dans une passoire au compte goutte du temps.

Je fermai les yeux, mon troisième et tous mes sens.

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