27 septembre 2021

1 thought on “Le Grand LAT

  1. A las sorbes, une masse de femmes et d’hommes prenait forme, s’agglutinant par rafales successives tout le long du cortège officiel servant de comité d’accueil aux personnalités qui seraient invitées à emprunter le tapis rouge. Mlle Mutuelle rôdait sa voix à l’abri des oreilles tandis que sa maquilleuse sublimait ses cils, sa coiffeuse lui sculptait un chignon et sa pédicure à ses pieds se prosternait.

    Un homme à la silhouette et au chapeau familiers arriva à pieds à l’entrée des artistes, maugréant quelques râles un peu flous au sujet du tsunami politique qui selon lui venait d’emporter le pays. « Je donne même pas un an avant qu’on ne surfe sur une vague de manif’ sans précédent! » Le gorille à l’entrée ne prêta pas attention, et exigea sa carte d’invité.

    Non mais tu rigoles, Mike ! On a changé de régime politique, mais c’est pas encore le goulag que je sache !
    – Désolé Monsieur, c’est la règle.
    – Ah ouais d’accord ouais… je vois… alors on est à gôche depuis quelques heures et Madame se met déjà à donner des instructions soviétiques !
    – Madame n’y est pour rien…

    Le pauvre Zack Morel ignorait que son ancien homme de sécurité, réembauché par la Madame en question lors de la passation de pouvoirs du Plum’art à la LAT, souffrait d’une anosognosie bien pratique pour échapper au traitement juridique de ses quelques basses manœuvres passées.

    Après avoir cédé, il entra pour la première fois dans les coulisses de la Maison, errant de loge en loge jusqu’à la sienne. Il trouva sur une table un vase et une rose bleue, ainsi qu’une enveloppe à son nom. Il reconnut l’écriture de son amie. « Y’a pas à procrastiner, elle est quand même touchante, la Sol’… »

    A l’extérieur, les strass restaient sobres malgré l’impunité de joyeux drilles déambulant ici et là. Un œil avisé ne pouvait pas manquer le militantisme de Picoti qui distribuait des tracts de défense des étudiants opposés à l’augmentation aberrante des frais d’inscription à l’Université. Profitant de la fulgurante notoriété de ses camarades pas nets pour y faire passer quelques indignations justifiées quant aux dérives politiques au Québec et l’odieuse « loi-matraque », elle se vit tout à coup offrir l’opportunité de se confronter frontalement à un opposant conservateur qui sans vergogne lui déclara :

    – Cette satanée loi n’est pas assez sévère. Les associations étudiantes et les boycotteurs ne sont pas solvables. En cas de défaut de paiement ils doivent payer par de la prison à domicile sous surveillance téléphonique. Tout boycotteur condamné à la prison à la maison qui ne répond pas à son téléphone fixe rattachée à son adresse ou pire absent lors d’une visite physique aléatoire doit immédiatement prendre le chemin de Bordeaux sans autre forme de procès. Voici venu le temps de serrer la vis. Il faut aussi abolir la formule Rand étudiante. Je ne veux plus payer pour la FEUQ avec sa démocratie plus que douteuse.

    La jeune fille n’en revenait pas : il fallut qu’elle tombât sur un rescapé de la vieille de la vieille… Un passant français lui cria: « Solidarité avec le Québec libre ! »
    Dépitée, elle s’offrit une pause champagne en compagnie d’un groupe de fans d’Aganticus, héros de la soirée et dont l’évocation du nom lui rappela la grande période des plumes noires.

    Sur la A 61, Slévich offrit à son ami une course contre la montre, espérant bien arriver au festival avant Berthe et Solucide.

    – Connaissant ma femme et sa curiosité insatiable, il est certain qu’elles auront fait de multiples détours, se réjouit Aganticus. Si ça se trouve, elles sont encore à la station-essence !

    L’homme ne crut pas si bien dire. Son épouse, mise sur son 31, explorait les sous-bois, à la recherche de son jardinier et leur amie. Mais la nuit tombant et l’inquiétude l’assaillant, elle revint au bistrot de la station pour y passer un coup d’fil.

    – Oui nounours, c’est moi, Berthe ! Je suis fortement embêtée: j’ai perdu nos amis, ils se sont éloignés et se sont perdus. Des sales gosses ! Je pense que je vais faire du STOP! Rappelle-moi ! Poutou.

    Alors qu’elle s’engagea sur le bas-côté, brandissant un pouce érigé vers le ciel, son mari et Slévich, sur une autre route, mirent fin à leur lancée en apercevant les piafs à leurs trousses. Flashés par deux radars en dix minutes, ils ne purent échapper cette fois-ci à la présence humaine des autorités. Contraints de présenter leurs papiers, ils se virent dans l’obligation d’enfiler leurs gilets jaunes et de souffler dans les éthylotests relayés dans la boîte à gants. Bien sûr, avec les verres enfilés à la station, les tests se révélèrent positifs. À l’issue de cette première opération, l’un des deux argousins leur tendit deux petits flacons de laboratoire. Les deux amis demeurèrent interdits.

    – Au boulot !, ricana-t-il.
    – Pardon M’sieur l’agent, se permit Slévich; mais qu’est-ce au juste que ces flacons ?
    – Je dirais même plus: dans quel but?, poursuivit Aganticus.
    – T’as vu ça Dédé ? J’crois qu’y sont pas clairs, nos deux anciens ! Allez, retournez-vous et remplissez-moi ces tubes ! Dieu sait ce qu’on va encore trouver dans les analyses de vos urines !

    Ce n’est point sans peine que les deux contrevenants se livrèrent à cette délicate manœuvre, entre la nuit qui tombait et l’esprit plus tout à fait clair. D’autant qu’aucun d’entre eux n’avait pour l’heure d’envie particulière. Planqués derrière la voiture, ils tentèrent tant bien que mal de remplir les récipients.

    – Vraiment pas d’peau, quoi !, s’insurgea Slévich. Je vois l’toubib que lundi, pour mes reins…
    – T’as un problème d’incontinence ?
    – Non, l’inverse…
    – Ah merde ! C’est qu’ils sont énormes, ces machins-là ! On est pas des éléphants !
    – Y’a vraiment qu’Depardieu que ça dérange pas, cette nouvelle mesure de test d’urine des automobilistes !

    La dernière opération achevée, ils se firent menottés et emmenés dans la caisse à sirènes. Slévich ne put s’empêcher de se retourner, adressant à travers le pare-brise arrière, un dernier regard déchiré à sa Pluton magnifique.

    Sur la place des festivités, les responsables de la soirée étaient des plus inquiets. Solucide restait toujours introuvable, et son portable demeurait au point mort. Mlle Mutuelle était sur le point d’annoncer la cérémonie d’ouverture, la production était au bord de la crise de nerfs.

    Dans sa loge, Zack Morel se préparait pour le LAT de la meilleure nouvelle qu’il s’attendait à recevoir. Il montra à son staff sa sérénité impressionnante. Il consulta le programme de la soirée. Envoya un texto à Eifeilo, assis au premier rang dans la salle. L’auteur de Lacanau sourit à la lecture du message, et glissa une boutade à sa voisine de gauche, la radieuse Marie-Louve. Celle-ci rit aux éclats, attirant sur elle qui quelques yeux amusés, qui quelques regards de foudre. Une musique retentit, et simultanément apparut sur scène la jeune Mutuelle toute de paillettes. La fête allait commencer…

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