ŒUVRE CHORALE/LAT

 

CHAPITRE 1/ UN NOUVEAU WESTERN

 

Rien au courrier. Boîte vide sans le moindre prospectus, ni même un détritus.  Ces derniers jours pourtant, j’en trouvais à la pelle si bien qu’armée de l’outil éponyme, ainsi qu’une balayette j’en déchargeais les restes. Mais aujourd’hui, rien. Pas l’ombre d’une feuille morte échouée dans ma boîte. Je demeurais donc dans l’état fiévreux creusé par l’attente et l’abus de cigarettes.

Six mois d’attente, c’est long mais je gardais confiance. Le dossier que j’avais constitué me paraissait solide, et j’avais fait relire et corriger mon anglais par ma cousine new-yorkaise, avocate fiscaliste qui avait, et je lui en étais tout particulièrement reconnaissante, appuyé ma demande par un enthousiasme que je mettais au compte de l’esprit américain par excellence. Celui qui fait défaut sur un vieux continent paralysé par une crise aux contours si flous qu’elle anesthésie la moindre initiative. bas, comme le chantait la personnalité préférée des français, ce qui donnait d’ailleurs une certaine ampleur au caractère désabusé de ce pays englué par ses propres frayeurs, tout restait possible, tout demeurait envisageable.

Je me décidai donc, afin peut-être de conjurer le sort, gagner du temps, ou plus prosaïquement me sentir épaulée ou ne serait-ce qu’encouragée d’en faire publicité. Jusqu’ici j’avais tenue secrète cette idée un peu folle de partir seule sur le continent qui me faisait rêver pendant qu’on s’acharnait à le décrier. Moi j’y croyais encore et plus, je m’y voyais. J’allais partir là-bas et bâtir une communauté littéraire que je fondais sur une alliance franco-américaine basée sur l’art de conter des histoires.

C’était un vieux rêve et jusqu’ici j’hésitais toujours entre deux Etats : la Californie et l’Alaska, pour des raisons tangibles que je ne vais pas expliquer ici, cela nous éloignerait du but originel. Le hasard avait pris forme par un article de journal et puisque le hasard, en ce qui me concerne avait toujours bien fait les choses, je me disais tout simplement : pourquoi pas le Michigan après tout ? Ça sonnait bien déjà, ce qui n’est pas peu dire pour quelqu’un qui a tracé sa route sur des sonorités. Et puis cela m’avait ramenée au travail prodigieux de deux photographes  dont j’ai oublié le nom hélas, qui avaient fait paraître une paire d’années plus tôt une série de clichés plus remarquables les uns que les autres de la ville de Détroit.  Pour ceux qui l’ignoreraient, cette ville autrefois rayonnante et symbole du rêve américain personnifié par ses bagnoles, avait sombré ni plus ni moins dans la faillite totale. Les fonctionnaires impayés depuis plus d’une année avaient fini par déserter, à la suite des propriétaires eux-mêmes victimes de la crise des subprimes, de funeste mémoire.  Qui n’avait vu à l’époque, des familles entières décimées, bradant sur le trottoir les meubles de leurs maisons ?

Le côté absurde, surréaliste même de cette situation m’attirait avec une force que je n’arrivais pas à expliquer, un peu comme un appel, une voix intérieure, un refrain suranné : c’est là qu’il faut aller.

Et lorsque j’étais tombée sur un article du Courrier International, mon cœur avait tout simplement chaviré. Le fait même que depuis pratiquement une année, je n’écrivais pas plus que je lisais, abandonnée par mes propres et sales pulsions, je sois mise par un hasard si démesuré qu’il ne puisse s’agir de cela, ce simple fait anodin qui ferait sourire le plus rationaliste des humains, me conférait soudain un statut que je me refusais : celui de pionnière !

Peut-être avais-je été Calamity Jane dans une vie antérieure, cela ne semblait finalement pas plus absurde que me retrouver ici et maintenant, désœuvrée dans une maison bourgeoise, passant une année entière dans la cuisine à tenter des expériences plus ou moins réussies à base de chimie, de mécanique et de magie.  C’était en effet le seul remède trouvé pour me passer d’écriture et cela aurait réussi sans doute si je ne trouvais pas dans ces deux activités bizarres, des ressemblances flagrantes, bien que la cuisine offre un avantage supérieur dans le sens où l’on peut, si l’on n’y réfléchit pas vraiment, se contenter de l’engloutir sans même la déguster, ce qui est impossible avec l’écriture. Mais passons et revenons à notre ville fantôme, sans loi ni foi.

Détroit. Michigan.USA

Cette ville abandonnée s’était vue investie par les artistes, ce qui semble logique après tout. Ne sont-ce pas eux, depuis la nuit des temps qui donnent un sens à l’existence ? L’Art ne naît-il pas du chaos ? Ne sont-ce pas les seuls capables de faire chanter les ruines ? Peintres, sculpteurs, musiciens, photographes avaient entamé la danse. On cherchait à présent à y former une communauté d’écrivains et pour cela, on offrait une maison aux plus courageux d’entre eux. Pour se voir attribuer le certificat de propriété, il suffisait d’y vivre pendant deux années. Une paille !

A la lecture de l’article, mon cœur avait bondi, je l’ai dit, j’avais dû sûrement hausser un sourcil, et puis j’avais lu un autre article, et encore un autre jusqu’à ce que le journal fût entièrement dévoré. La lecture m’avait tellement manquée que, telle une ogresse j’avais relu un pan entier de ma bibliothèque. Mais il faut croire que l’idée continuait sa trajectoire de germination dans mon esprit car une semaine plus tard, je me levai avec une idée assez précise de la teneur du dossier que j’allais soumettre. Me restait à contacter les premières personnes susceptibles de partager un tel délire : la conquête d’une ville désertée, devenue dangereuse, n’offrant pour attribut que des aspérités propres à inspirer un écrivain brave, ne comptant que sur lui-même. Ce nouveau western tarantinesque à souhait réveillait en moi des désirs enfouis, des envies refoulées, un énorme appétit, une verve nouvelle. Mais qui allait me suivre ? Je passais tout l’après midi à écrire à la dizaine de fous avec qui j’avais frayé quelques années plus tôt. A part eux, qui pourrait comprendre le grandiose de ce projet ? Qui, à part des enfants perdus, ceux du capitaine Grant ? QUI?

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