RC 55/ C’EST ASSEZ BIEN D’ETRE FOU

zoo_project

Depuis que Mister Child lui avait narré l’histoire abracadabrantesque de Marina, Marnie n’avait pas quitté la chambre close en pensant, bien naïvement sans doute, y trouver la clé de l’énigme de Lana Green (qui s’était mariée entre temps, mais c’est une autre histoire). Elle avait tâté chaque pan de mur, à la recherche d’une brique secrète la menant vers une vérité fulgurante, un rond d’herbe ou quoi que ce soit pouvant déboucher sur une réflexion tangible. Il eût été plus simple d’ouvrir le tiroir de la table de nuit et s’emparer du billet d’avion Détroit-Paris que Child, dans sa grande prudence conservait de par lui.  Paris, Paris, Paris Paris !!!!! Tel Lino en plein océan, elle ne rêvait qu’à ça ! Quelle idée, mais quelle idée de quitter tout ce qui lui était cher pour venir se perdre dans une histoire qu’elle n’avait pas écrite ! Une histoire, à laquelle, il fallait bien l’admettre, elle ne pigeait plus rien. Au fil des jours, elle se voyait aux prises avec sa propre faiblesse, son incompréhension, qui auparavant avait composé sa vie mais qui ici, la décomposait petit à petit. Tout lui échappait et pire, elle se sentait abandonnée. Des autres, ces étrangers pensant différemment mais bien d’elle-même.

Qui suis-je ? se lamentait-elle et ses jérémiades avait fait fuir Kaputch, qui de son côté menait une vie idéale depuis qu’il avait mis la patte sur sa moitié miaulante et mielleuse. Elle tenta de se rabrouer : moi, jalouse d’un chat ? en se disant qu’elle avait bel et bien touché le fond.

Rationaliser ! Cette pensée fugace la ramena vers Hank, ce bon vieil Hank, l’être le plus rationnel qu’elle connaisse dans cette ville on ne peut plus changeante. Et comme dans un roman, il apparût soudain dans l’encadrement de la porte, encore plus costaud que dans son souvenir, le visage plus buriné que Clint Eastwood. Ecce homo ! ne pût-elle s’empêcher de penser et cela la réconcilia un instant avec le statut de femme qu’elle avait laissé de côté depuis qu’elle ronronnait. Aussitôt cette réflexion faite, elle n’eût qu’une hâte, celle de rejoindre la salle de bain contigüe afin d’abandonner son odeur de litière, gage de sa solitude. J’en ai pour une minute, faites du café, si vous voulez bien. Hank poussa un râle, pestant contre ces habitudes insensées qu’ont les femmes pour se faire attendre, désirer…Désirer ? Il hocha la tête, avec quelques années de moins, peut-être eût-il poussé son raisonnement plus loin mais il n’était plus de mise, hélas, depuis que sa femme, son infâme, corrigea-t-il intérieurement, lui avait clairement laissé entendre qu’il ne faudrait plus jamais compter sur elle pour assouvir des pulsions qu’il ne menait de tout façon plus à terme.  Salope ! Ponctua-t-il.

–          Plaît-il ? Murmura Marnie, mue en muse modelée dans une mise on ne peut plus aguicheuse dans sa nuisette noire. Passez-moi mon jean, là sur le lit. Merci et le tee-shirt aussi. Voilà j’y suis. Vous disiez ?

–          Rien ! Rugit-il et il s’étonnait toujours de passer immanquablement par une forme de colère altérée chaque fois qu’il la voyait. Cela devait sans doute signifier quelque chose mais il se raisonna, encore et toujours en s’invectivant. Voilà votre café, désolé, je n’ai pas pensé aux biscuits… Et merde ! Fallait-il en plus, qu’il se montre vulgaire ?

–          Ah ah ah, sacré Hank. Vous m’avez manqué vous savez?

–          Vraiment ?

–          Que me vaut l’honneur de votre visite matinale, mon ami ?

–          Matinale ? Il est 16 :00 !

–          J’ai perdu, je l’avoue, toute notion du temps. C’est la faute à Child, ses infusions et ses histoires… Quoi d’neuf, sinon ?

–          C’est à vous que je suis venu poser la question, à vrai dire. Que deviennent vos collègues ? On ne les voit plus beaucoup tandis que bizarrement, j’ai au bureau la visite de personnages tout droits sortis de vos imaginations d’écrivaillons et je ne sais vraiment plus que penser de ce que je suis à deux doigts de prendre pour des hallucinations. Et Pawata m’est pourtant témoin que je n’ouvre jamais de livre. Comment expliquez-vous ceci, vous l’écrivaine comptant pour rien ?

–          Inutile de vous montrer désagréable, cela ne marchera pas ; d’autant plus que j’ai pris la décision de ne plus écrire. Tout ce que je souhaite c’est rendre cette maison agréable aux écrivains, les vrais ! j’ai plein d’idées à développer mais le plus urgent reste à faire : sécuriser les lieux et résoudre l’énigme.

–          Mouais, il va vous falloir une autre cafetière à ce que je vois. Vous n’avez pas les idées très claires mais vous pouvez compter sur moi pour vous ramener à la réalité. Que pouvez vous me dire au sujet de Bilal Berreni ?

–          Jamais entendu parler, qui est-ce ?

–          Zoo Project peut-être ?

–          Euh, ça me dit vaguement quelque chose. J’y suis c’est un DJ non ?

–          Pas à ce que je sache. Regardez plutôt. Et il sortit de son vieux cartable d’écolier une liasse de papier où figuraient des dessins. Il s’agissait en fait de photos de murs peints par l’artiste. La plupart représentait des animaux au corps humains.

–          C’est joli. Ça me rappelle des grafs que j’ai vus à Paris, justement.

–          AH ! Vous voyez ! Je savais bien que vous le connaissiez ! quand l’avez-vous vu pour la dernière fois ?

–          Mais je ne l’ai jamais vu ! Ses graffitis, peut-être et encore, ils font désormais partie de notre iconographie collective…

–          Oh, ne commencez pas à m’embrouiller avec votre vocabulaire, hein ! ça va comme ça !

–          Bon, Hank, je vous sens à cran, là mais je vous jure que je n’ai jamais croisé cet homme.

–          Qui vous dit que c’est un homme ?

–          Euh… son nom ? Je ne connais que Bilal le dessinateur bien connu et c’est un homme, ça j’en suis sûre.

–          Admettons. Ma collègue Sarah vient à peine d’identifier son corps, retrouvé l’été dernier. Pas de papiers, vêtus de fringues de la Croix rouge. Elle a mis 9 mois à faire les recoupements et l’identifier. Il n’avait que 23 ans, un gamin !

–          C’est horrible ! De quoi est-il mort ?

–          On l’a trouvé dans une décharge, une balle logée dans le crâne. Il a vécu pas mal de temps à Paris, dans le XXème arrondissement. Le monde est tout petit, vous savez.

–          Cette ville commence vraiment à me faire flipper. Mais vous pensez vraiment que son crime est lié aux autres ?

–          Le seul point commun est qu’il soit venu de France, comme vous tous ici et c’est un début. Sinon rien ne lie les meurtres en apparence…

–          Et bien, ça me fout un coup. Il faut absolument retrouver Child, je suis sûre qu’il en saura plus, il s’intéressait tout particulièrement aux artistes de rue dernièrement. Peut-être pourra-t-il nous mettre sur une piste sérieuse. Où est-il ?

–          C’est lui que je pensais voir en venant ici, si vous voulez tout savoir et c’est sur vous que je tombe, comme par hasard. Chaque fois qu’il y a un meurtre, vous n’êtes jamais loin, hein ?

–          Oh, du calme ! qu’est ce que ça signifie, je ne suis là que depuis un mois, et cela me semble suffisamment long comme ça… Il est mort quand, Bilal ?

–          En juillet. Je sais que théoriquement vous n’étiez pas présente, ni aucun des autres frenchies mais qui nous dit que vous n’êtes pas sur la liste d’un serial killer qui en aurait contre votre nation, aussi petite soit-elle ?

–          Bilal était français ?

–          Tunisien, il a été un des acteurs de leur révolution, celle qui tourne au vinaigre

–          Vous devez confondre, la Tunisie ne s’en sort pas si mal, laissons lui du temps…

–          Oh vous savez, moi, ce que j’en dis… Mais on apprécie que moyennement par ici les graines de terroristes…

–          Allez, Hank, vous vous égarez là. Une vraie caricature !

–          Vous avez raison, revenons à la crypte.

–          Pardon ?

–          J’ai tout lieu de penser qu’on y trouvera votre pote, là

–          Et c’est maintenant que vous le dites ?

–          Mais c’est vous qui m’égarez entre vos fringues, votre café et tout ça…

–          Si ça se trouve, ils m’attendent depuis deux jours, alors que je suis là flâner et parler Arts avec un shériff qui ferait mieux de prendre sa retraite. Qu’est-ce que vous avez fait du corps de Bilal ?

–          Rapatrié. Son enterrement a eu lieu hier ou aujourd’hui, à Paris.

–          Paris !

 

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7 thoughts on “RC 55/ C’EST ASSEZ BIEN D’ETRE FOU”

  1. aganticus says:

    Bon… Voilà une page qui aura le mérite de nous plonger un peu plus dans l’expectative.
    Bah… un mort de plus ou un mort de moins, ça ne va pas changer l’histoire du monde.
    A moins que le père de Bilal ne fut charpentier ?
    A moins que la maison des artistes ne soit une étable ?
    Au sens figuré, bien sûr..
    Pauvre Hank…

  2. Marie Louve says:

     » Il y a une folie de l’écriture qui est en soi-même, une folie d’écrire furieuse, mais ce n’est pas pour cela qu’on est dans la folie. Au contraire.  » Marguerite Duras.
    L’abyme reprenait symboliquement , une balle dans la tête / Trotski et Bilal , deux révolutionnaires / Détroit./ Mexique / Rouge
    Hank nous ramène à Mr. Child. Le retrouver mort ou vif ? L’urgence de l’écriture. Que nous cache Lolita ?
    On avance un verre à la fois ou un vers ?? C’est pas Camus qui disait qu’écrire c’était politique, engagement ? Et moi qui ne veux que jouer à écrire…. Bravo sur ce texte qui nous ramène à la maison ou à l’étable.:-)) c’est selon. :-))

  3. bakachild says:

    Merci pour cet hommage qui s’imposait, et bien intégré à cette spirale d’intrigues nourrie à ses synchronicités. Bravo !

  4. Lenaïg says:

    En effet, l’hommage à Bilal Berrini s’imposait, comme l’indique Bakachild. L’intégrer dans l’intrigue, c’est une façon de ne pas le faire tomber aux oubliettes. Je constate que la présence de Hank est apaisante pour Marnie aussi, même s’il ne comprend pas plus ce qui se passe qu’elle, ou Delphine ! Marnie a le mal de Paris, pourtant ce n’est pas le moment de lâcher le morceau, qui en veut donc aux écrivains ou écrivaillons français ? Voudrait-on qu’ils n’obtiennent pas la maison ? Il ne me semble pas, ni à moi, ni à Delphine, que Pawata, le chaman ou Atakagi soient hostiles à cette idée d’implantation, bien au contraire … On peut compter sur leur soutien. Quant à la famille Bates, rien n’est clair, c’est le moins qu’on puisse dire. Que sont vraiment devenus Paul, Mr Child ? Comment le fait que Delphine est montée dans le bus jaune pourra-t-il se relier au fil rouge ? J’y travaille mais j’ignore si mon effort portera ses fruits.

  5. Di says:

    C’est un beau salut à l’artiste intégré dans le roman chorale. Le tableau connecte bien son histoire au roman chorale. À chaque fois qu’un épisode arrive, c’est toujours une surprise et l’on ne sait jamais si elle va être bonne ou mauvaise, qui va mourir ou ressusciter, mais c’est toujours captivant. Bientôt il faudra faire des petits Hank pour aider le shérif à travailler sur des cas spéciaux car il n’ira pas en retraite de sitôt, surtout qu’il ne semble pas avoir trop de complicité avec  » la bonne femme  » comme dirait un gars tanné ou avec la « sal… », comme dit-il, lui-même (avec l’approbation de Sophie). 🙂 C’est beau Paris ! mais si on le laisse s’échapper là avec Marnie, il ne voudra pas revenir à Détroit, j’en ai peur.

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